CHAPITRE VINGT-SIXIEME
QUELQUES APPRÉCIATIONS SUR « LE PLUS BEAU LIVRE QUI SOIT SORTI DE LA MAIN DES HOMMES »
UR la fin du xviii* siècle, au temps de la Terreur, parmi les nombreuses victimes qui attendaient la mort dans les cachots, se trouvait un homme dont la vie avait été celle des impies et des incrédules de son siècle ; un homme, pour tout dire en un mot, qui s'était honoré et servi de l'amitié de Voltaire. Avec les circonstances changent les sentiments, et l'incrédulité philosophique est de peu de ressource quand on se croit à la veille de mourir. « J'étais dans ma prison, écrit alors La Harpe, seul et profondément triste. Depuis quelques jours j'avais lu l'Evangile, les Psaumes, quelques autres bons livres ; leur effetavait été gradué mais rapide, et déjà je me sentais rendu à la foi. Seulement, chose étrange, la lumière nouvelle qui m'apparaissait, m'épouvantait au lieu de me rassurer; elle me consternait en me montrant un abîme de quarante années d'égarement. Je voyais tout le mal, pas de remède, et rien autour de moi qui m'offrît les secours de la religion. D'un côté, ma vie se montrait à mes yeux, éclairée du jour nouveau de la vérité céleste ; de l'autre était la mort, telle que je l'attendais tous les jours, telle qu'on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur l'échafaud pour consoler, encourager celui qui allait mourir; il n'y montait que pour mourir lui-même. Abattu par ces désolantes pensées, mon cœur s'adressait tout bas au Dieu qu'il venait de retrouver et qu'à peine connaissais-je encore. Je lui
disais : Que dois-je faire ? Que vais-je devenir? Sur la table de ma petite chambre était Vlmitation^ et on m'avait dit que je trouverais souvent dans ce livre la réponse à mes pensées. Je l'ouvre au hasard, et tombe sur ces paroles : — Me voici, mon fils, je viens à vous parce que vous m'avez invoqué. — Je n'en lus pas davantage. L'impression subite que j'éprouvai est au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupés. Une confiance immense en la miséricorde divine envahissait mon être. Je sentais mon cœur soulagé et dilaté, mais en même temps comme prêt à se fondre, assailli par une foule d'idées et de sentiments. Je pleurai longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre souvenir de cette situation, sinon que c'est, sans aucune comparaison, ce que mon cœur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux, et que ces mots : Me voici, mon fils ! ne cessaient de retentir dans mon âme et d'en ébranler puissamment toutes les facultés. » La Harpe, on le sait, ne mourut pas sur l'échafaud, mais ce qui avait été une préparation à la mort, devint la règle de sa vie : il demeura chrétien.
Ce qu'il y a là-dedans, incontestablement, c'est la grâce de Dieu; seule elle convertit, elle console et rassure, éclaire et fortifie. Mais il y a des mots qui, semblables à des cassolettes pleines de parfums, renferment des mystères de grâce cachés là par Dieu même. VI?mtation est remplie de ces mots qui s'ouvrent pour verser leur baume dans l'âme inquiète ou le cœur affligé ; c'est bien, comme le disait son premier titre, c'est bien toujours le livre de l'Internelle Consolation.
Des milliers d'hommes, avant La Harpe, avaient senti déjà les effets de cette grâce divine portée par une parole humaine ; des milliers encore les ont expérimentés depuis, et Fontenelle a pu dire avec raison que Vlmitation est le plus beau livre sorti de la main des hommes, puisque l'Evangile n'en est pas.
Faut-il citer encore quelques appréciations ? elles sont peu de chose dans le concert de bénédictions rendu à Dieu pour ce livre, et dans le flot de grâces qu'il répand. Chateaubriand, Lamennais, Lamartine, Leibnitz ont admiré comment tous les états de l'âme, toutes les situations de la vie trouvent là des sentiments en rapport avec leurs besoins.
Probablement, celui à qui Dieu confia l'élaboration de cette
œuvre, avait expérimenté lui-même beaucoup de ces situations, et il était monté assez haut dans l'intimité divine pour les dominer toutes. On a dit que son style est empreint d'une religieuse tristesse; peut-être était-il ainsi naturel à l'auteur, en tous cas, c'est bien celui qui convient universellement à l'homme exilé sur la terre.
Saint Charles Borromée et le prince Eugène de Savoie portaient toujours ce livre avec eux. Pendant tout le temps que saint Ignace de Loyola écrivit ses constitutions, il n'eut jamais, dit son historien, d'autres livres dans sa chambre que le Gerson et VEvajigile (c'est du premier de ces noms que le fondateur delà Compagnie de Jésus appelait r/;7n7a//o«) ; et quand plus tard il se rendit au mont Cassin pour donner ses Exercices spirituels à l'agent de Charles-Quint, il porta avec lui autant de Gerson qu'il y avait de moines dans ce saint lieu. « In tiitto il tempo cJi'egH scrisse le Costitu'^ioni, non ebbe in caméra altro libro che il Gersone et gli Evangli. » Ainsi s'exprime le P. Daniello Bartoli, historien fort estimé de saint Ignace, Il ajoute plus loin ce qu'il entend par un Gerson : « Quel piccolo libric' ciuolo de Imitatione Christi che va con titolo de Gersone. » Louis Gonzalès, contemporain de saint Ignace, qui avait appris du grand fondateur lui-même toutes les circonstances de sa vie, et en avait écrit le récit une année avant sa mort, avait cité déjà le fait que mentionne le P. Bartoli. Mabillon le reproduit encore. « Saint Ignace, ajoute-t-il, avait coutume de lire tous les jours deux chapitres du petit livre de Jean Gerson. » Enfin, dans le Directoire de la Compagnie, publié en lôgg par ordre du père Aquaviva, cinquième général de l'ordre. Directoire qu'on joint ordinairement aux exercices de saint Ignace : Directoriiim in exercitia spiritualia, on trouve au chapitre xxi^ : De meditationum horis lectione spirituali, et eo qui exercetur visitando.,
le conseil suivant : « 2° Potest etiam in hac hebdomada et
sequentibus, post absolutas meditationes reliquo tempore., legi aliquis liber, sed ejusmodi qui pietatem potius nutriaty quam intel~ lectum novitatibus exerceat, ut sunt aliqua ex operibus S. Bernardi, vel Gersone de Imitatiojie Christi^ vel Granata : On peut encore, dans cette semaine et les suivantes, s'il reste du temps après avoir achevé la méditation, lire d'autres livres, mais des livres tels qu'ils puissent nourrir la piété plutôt que servir de nouvel exercice à l'intelligence, comme seraient, entre autres, les
œuvres de saint Bernard, ou bien V Imitation de Jésus-Christ ^ de Gerson, ou les ouvrages de Louis de Grenade. »
Voilà le cas que faisaient du livre qui nous occupe, un homme qui s'est connu en sainteté, et les disciples formés par lui. Passons à l'autre extrême. L'un de ces écrivains du xviii^ siècle qui poursuivaient de leurs violentes attaques la religion chrétienne, avait constamment V Imitation sur son bureau, et, étrange contradiction, se délassait de ses diatribes contre le catholicisme, en lisantquelques passages du livre dont la foi s'honore le plus. Surpris dans cette occupation par un de ses confrères en philosophie : « Que vous dirai-je? s'écria-t-il, je ne puis résister à la séduction de ce livre ! » Laséduction dont il parlait, c'est probablement que ce livre reflète le sentiment inné des besoins et des aspirations de l'âme, que toute âme sent malgré soi.
En plein royaume du Coran, à Alger, pays des esclaves, un jésuite venu là pour racheter quelques captifs, trouve le Dey lisant une traduction arabe de Vlmitation, et répondant par ces mots à la surprise du religieux : J'en fais plus de cas que du Coran. Des condamnés à mort ont trouvé en lui une consolation et ne le quittaient qu'au pied de l'échafaud. Las du théâtre et de la gloire. Corneille le traduisait en vers. Ducis en avait fait son livre familier.
Michelet n'apprécie pas les mystiques du xiii^ siècle, ce en quoi il a grand tort; à son idée ils s'élèvent trop haut, et généralement, dit-il, ceux qui veulent secouer la matière, échouent contre cet écueil. Sans doute il faut s'unir à Dieu, non se confondre avec lui; mais nous savons que beaucoup trouvent le mysticisme trop haut parce qu'ils le regardent de trop bas. Quoi qu'il en soit, voici l'appréciation que Michelet porte, après cela, sur Vlmitation : « La merveille de Vlmitation^ dans la forme où elle fut arrêtée (peut-être vers 1400), c'est la mesure et la sagesse. L'âme y marche entre les deux écueils : matérialité, mysticité; elle n'y touche pas, n'y heurte pas; elle passe comme si elle ne voyait pas le péril , elle passe dans sa simplicité. Prenez garde cependant ! Cette simplicité-là n'est pas une qualité naïve : c'est bien plutôt la fin de la sagesse, comme la seconde ignorance dont parle Pascal, l'ignorance qui vient après la science.
« Cette simplicité dans la profondeur est particulièrement le caractère du 3^ livre de Vlmitation. L'âme, détachée du monde au premier, s'est fortifiée dans la solitude au second. Au troi-
sième, ce n'est plus une solitude : l'âme a près d'elle un compagnon, un ami, un maître, et de tous le plus doux. Alors s'engage une lutte pacifique, une guerre aimable entre l'extrême faiblesse et la force infinie, qui n'est plus que de la bonté. On suit avec attention toutes les alternatives de cette belle gymnastique religieuse; l'âme tombe, elle se relève; elle retombe, elle pleure : Lui la console. — Je suis là, dit-il, pour t'aider toujours
et plus encore qu'auparavant si tu te confies en moi
Courage ! tout n'est pas perdu. Tu te sens troublé, tenté ;
c'est que tu es homme et non pas Dieu ; tu es chair et non pas ange : homo es et non Deus,\caro es, non angeliis » (1. III, chap. 57).
Après avoir parlé de la première version française de Vhiterfielle Consolation, Michelet dit : « Quelle dut être l'émotion du peuple, des femmes, des malheurenx; et les malheureux alors c'était tout le monde, lorsque, pour la première fois, ils entendirent la parole divine, non plus dans la langue des morts, mais comme une parole vivante; non comme une formule cérémonielle, mais comme une voix du cœur, leur propre voix,
la manifestation de leur secrète pensée Cela seul était
une résurrection L'humanité leva la tête; elle aima, elle
voulut vivre. — Je ne mourrai point, dit-elle, je vivrai, je verrai encore les oeuvres de Dieu » {Histoire de Finance, t. V, 1. X, chap. i).
Sans doute les manières de voir de Michelet ne sauraient toujours être les nôtres, pas plus lorsqu'il exagère que lorsqu'il amoindrit ; quand il montre l'esprit de l'Imitation vivant dans tous les cœurs, devenant résignation chez les uns, héroïsme chez d'autres ; ou quand, après avoir élevé aux nues le 3^ livre, il trouve dans le 4^ des passages dangereux ; mais nous avons tenu à donner l'opinion générale d'un homme qu'on n'accusera pas de s'être laissé entraîner ici par l'esprit de parti.
L'édition polyglotte de V Imitation^ publiée en 1841 sous la direction de J.-B. Monfalcon, débute par une étude qui commence ainsi (c'est un discours lu à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, le 25 août iSSy): « Au déclin du moyen âge, un banni, que les tempêtes politiques avaient jeté dans la solitude d'un monastère, écrivait pour les novices de ce couvent un petit traité de morale religieuse. C'était à l'époque la plus triste de notre histoire, celle des Bourguignons et des
Armagnacs, lorsqu'un moine (i), profanant la parole sainte, osait faire en chaire l'apologie de l'assassinat; dans ce temps de sinistre mémoire où, forts de nos discordes civiles, les Anglais ajoutaient le fléau d'une guerre sans pitié aux calamités sans nombre et sans mesure qui désolaient nos plus belles provinces. Ce banni, c'était Jean Gerson, chef de l'université de Paris, devenu maître d'école à Lyon ; cette époque de factions, celle des dernières années de Charles VI; ce petite traité de morale, le livre de Vlmitation. » Le Dante, banni également, avait buriné dans sa Divine Comédie les ressentiments de son âme, et attaché l'effigie de ses persécuteurs au pilori littéraire de son étrange conception. Gerson, meilleur chrétien, épuisé par la tristesse et le malheur, n'a versé dans le monument de sa vie que ce parfum d'amour, essence du christianisme, lequel persistait malgré tout dans son âme.
« Il ne faut pas voir dans Vlmitation^ continue l'auteur du Mémoire ci-dessus, un de ces écrits familiers seulement aux personnes pieuses ; il faut voir dans cet ouvrage le meilleur de nos livres de philosophie individuelle, et dans son auteur, le premier de nos moralistes. La solitude du cloître, l'habitude de la contemplation intérieure ont mis là une perception complète de tous les phénomènes de la vie morale, mais il y a autre chose encore. Si ce livre se fût recommandé seulement par une profonde intelligence de la vie spirituelle, peut-être sa voix n'aurait-elle pas ainsi retenti dans tout l'univers et fait vibrer les cœurs dans toute poitrine humaine. Celui qui le légua comme un testament à la postérité sans y mettre même son nom, avait connu les orages du monde ; il avait vu le fond de cet abîme qui se creuse au cœur de l'homme le jour où il expérimente le néant des choses humaines. Cet homme fait pleurer parce qu'il a a souffert; il fait aimer parce que l'amour a survécu en lui à de rudes épreuves. Son livre n'est pas seulement la prière fervente d'un moine qui a aperçu le monde de la fenêtre de sa cellule ; c'est le témoignage d'un homme qui a passé à travers les dangers de ce monde, qui en a subi les atteintes, qui en est sorti déchiré et meurtri, et qui enseigne aux autres où se trouve le seul baume qui guérisse toutes les douleurs. Il attire les âmes
(i) Ceci est une erreur commise par quelques e'crivains : Jean Petit n'était pas moine.
après lui parce qu'il s'élève vers le ciel, mais qu'il est parti de la terre.
« Si le plus beau succès d'un livre de morale est de calmer les orages du cœur, de se'cher les larmes, d'aider à supporter la vie, rien ne peut être comparé à celui-là. Lisez-le, vous dont le cœur palpite comme palpitaient ceux des Thérèse et des François de Sales -, l'amour divin n'a pas de langage plus passionné ; il alimentera l'amour dont vous brûlez. Lisez-le, vous qui avez souffert avec les hommes et pour les hommes; il vous montrera la vraie consolation. Les heureux peuvent se plaire avec Horace ou Montaigne; celui qui souffre et qui pleure va chercher l'Evangile ou Vl}?iitatio?i. »