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LES ÉCOLES PENDANT LA PREMIERE PERIODE DU MOYEN-AGE

ES esprits aussi élevés que ceux dont nous avons constaté l'existence ne s'étaient point formés tout seuls ; le milieu où ils vivaient avait dû aider à l'éclosion de leur génie, l'atmosphère qu'ils respiraient devait être imprégnée de ces idées qu'ils ont éclaircies et développées. Voyons si, dans ces temps réputés ténébreux, nous trouvons quelques traces d'écoles.

Lyon en possédait déjà quand Paris n'était encore qu'une bourgade sans importance; on enseignait dans ces établissements, le latin, l'écriture latine, les arts latins. Dès le iv« siècle, c'est-à-dire avant l'ouverture du Moyen-Age, le poète Ausone parle du collège de Bordeaux où professaient plusieurs de ses amis. Marseille, où saint Cassien avait établi un monastère, était surnommée la ville des sciences, et fréquentée par la jeunesse italienne et gauloise. Saint Hilaire, évêque de Poitiers, avait fondé dans cette ville une école importante; saint Honorât en avait établi une à Lérins dans le monastère de ce nom; saint Martin, une à Tours, et dans l'abbaye de Marmoutiers, illustrée plus tard par saint Patrick. Autun avait plusieurs institutions semblables. Prise l'an 21 par Sacrovir dans sa révolte contre Tibère; assiégée, reconquise et détruite au ni« siècle par le consul Tétricus, relevée par Constantin ; saccagée de nouveau par les Sarrasins au viii« siècle et par les Normands au ix^, cette ville offre, entre toutes les autres, un échantillon des vicissitudes sans nombre qui, pendant la période des invasions, c'est-à-dire du v^ sècle au x^, arrêtèrent à différentes reprises, le mouvement intellectuel du Moyen-Age. II faut le calme et la paix aux études; l'Eglise les prêchait et les apportait ; le vieux monde et les Barbares lui opposaient la guerre. Mais il

COUP D ŒIL PRELIMINAIRE SUR LE MOYEN- AGE z?^

est des œuvres qu'on ne délaisse pas; celle-là était du ncJ^j^îfre; l'Eglise la poursuivait avec patience, dans la mesure du (pM^ble et J^ tout en pansant les plaies physiques de la société ;eft%ésistant aujptf^ Visigoths d'Alaric comme aux Huns d'Attila; Af^^J^^scitant sajcrte Geneviève devant Paris, saint Loup devant^ttîjyes, le pap^e* saint Léon devant Rome, .rf \ y^"^

A peine le calme était-il rétabli au vi^iecle, qu'on .jrôit se relever les vieilles écoles épiscopales détruites ou abandjjsiftiées; et à mesure que le christianisme fait de nouvelles conquj|i^que les diocèses se forment, de nouvelles écoles surgissent partout auprès des cathédrales. Ces institutions sont fondées pour les jeunes gens qui se destinent à l'état ecclésiastique, et pour tous ceux, est-il dit dans les Constitutions, à qui leurs parents veulent procurer une éducation chrétienne. On recevait dans ces écoles l'instruction à tous les degrés. Il y ^avait des cours élémentaires et des cours supérieurs (i). On constate vraiment, dès ces siècles anciens, de grands efforts pour s'instruire. Les clercs montrent par charité au petit peuple, à lire, en commençant par l'A B C, à calculer et même à tenir les livres chez les marchands ou dans les bureaux. Une foule de Gaulois quittaient jadis leur pays, malgré la difficulté des voyages et le peu de sécurité des routes; ils ne craignaient pas d'aller en Afrique pour consulter saint Augustin, en Campanie pour profiter des lumières de saint Paulin de Noie, en Palestine même pour y interroger saint Jérôme; des documents nombreux prouvent qu'on arrivait à ces Docteurs de toutes les parties de la Gaule. Maintenant après les premières études, les jeunes Francs s'en vont à Rome entendre les leçons de maîtres habiles; attendez cinq ou six cents ans: tout le monde viendra à Paris.

Le plus ancien texte qu'on puisse citer pour nos écoles de France est celui du concile de Vaison, 529, exhortant les prêtres établis dans les paroisses à recevoir chez eux de jeunes lecteurs et à les instruire. L'Eglise, dans ces prescriptions, avait donc d'abord en vue le recrutement du clergé, puisqu'il s'agit ici d'un des Ordres mineurs; mais les mesures prises avaient des conséquences plus générales, car beaucoup de ces jeunes lecteurs restaient dans le monde, ainsi que le concile le prévoit du reste expressément. Claude Joly, dans son Traité historique des écoles épiscopales (1678), cite l'école de Luxeuil fondée par saint Columban, celle de saint Césaire, évêque d'Arles, celles de Vienne en Dauphiné et de Mouzon, très fréquentées et très prospères ; les écoles de Paris, déjà célèbres sous la direction de saint Germain, et qui servirent

(i) Auzolles : Calendrier historique de renseignement et des iyistitutions de la France.

de modèles à celles de l'Angleterre; celles d'Anjou, de Chartres, du Mans, de Bourges, Châlons-sur-Saône, Metz, Cambrai, Beauvais, Clermont. Dans cette dernière ville, M. Guizot cite un e'tablissement où on enseignait le code théodosien, circonstance particulière qui ne se retrouve pas ailleurs. M. Duruy avoue que toutes ces écoles du vi^ siècle brillent d'un vif e'clatdans les intervalles de paix. Du vi« au VIII®, on trouve sur celles de Poitiers, Vienne, Arles, Gap, des remarques prouvant qu'elles étaient florissantes. L'époque la plus pauvre en résultats est le milieu du vif siècle; l'ignorance y est profonde, parmi les grands et le peuple. La langue vulgaire se corrompt au point de ne conserver presque plus rien des bonnes traditions de l'ancienne langue latine. On le voit par la barbarie des expressions employées dans les chartes ou transactions de cette époque. Mais les monastères restent des écoles parfaitement dirigées, où les sciences et les lettres se cultivent avec succès.

En eflfet, si du v^ siècle au xii« le clergé s'occupe seul des choses de l'enseignement, ce n'est pas seulement le clergé séculier; les monastères sont aussi des foyers de lumière ; ils deviennent, plus que les écoles épiscopales, des centres d'érudition, et distribuent généreusement la science autour d'eux. L'esprit libre des soucis qu'impose le ministère pastoral, nombre de moines se vouent à la recherche et à la reproduction des manuscrits, dépôts précieux des anciennes connaissances. Nous leur devons tous ceux qui ont traversé ces époques tourmentées et sont venus jusqu'à nous, à travers les âges et les révolutions. Il n'est pas une règle monastique qui ne prescrive, avec la prière et le travail des mains, la culture intellectuelle. Celle de saint Césaire, observée dès 544 dans différents monastères d'hommes et de femmes, commande aux religieuses elles-mêmes de consacrer tous les jours quelques heures à l'étude des lettres humaines et à la copie des manuscrits. En 558, celle de saint Ferréol ordonne à tous ses moines d'étudier les lettres et d'instruire les catéchumènes. Cassiodore propose aux religieux pour occupation principale, l'étude de l'Ecriture sainte et de tout ce qui y peut servir ; il leur recommande surtout comme traduction les Pères de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine ; les quatre premiers conciles généraux ; Socrate, Sozomène et l'historien grec Eusèbe. Comme travail corporel, il exhorte à transcrire les manuscrits et se préoccupe beaucoup de l'orthographe. Il en donne diverses règles, surtout pour les anciens exemplaires de l'Ecriture sainte, que l'on altérait souvent par des corrections téméraires. Parvenu même à l'âge de g3 ans, il fit encore sur l'orthographe un traité particulier extrait de douze auteurs dont le dernier était Priscien. Quant aux religieux moins propres aux lettres, Cassiodore approuve qu'ils s'appliquent à l'agriculture, au jardinage, au soulage-

ment des malades, et au service des hôtes ; et il indique à chacun d'eux les livres qui traitent de ces différentes matières : médecine, culture, etc.

Les monastères soumis à la règle de saint Columban sont aussi bien des e'coles de lettres que des lieux de retraite, de prière, de mortification. Dans tous on institue des cours de sciences profanes. La règle de saint Benoît, modèle de sagesse, introduite en France par saint Maur et quelques autres moines du mont Cassin, vient donner un nouvel essora ce de'veloppement intellectuel du peuple. Embrassant dans sa prévoyance le travail des mains et celui de l'esprit, elle produit des œuvres qui étonnent encore le monde, et elle forme des ouvriers de l'intelligence qui rendront le champ de plus en plus vaste, de plus en plus fertile. Enfants et adolescents, riches et pauvres, clercs et laïques sont également reçus dans les écoles qui s'ouvrent à l'ombre de ces monastères; la seule condition requise est le désir de s'instruire. Que de vies utiles se sont abritées à l'ombre de ces sanctuaires ! Que de travaux remarquables en sont sortis! Ils ont laissé leur nom à toute entreprise où le labeur, la patience et la persévérance se donnent libre carrière.

Monastiques ou épiscopales, les écoles suivaient le programme adopté dans les écoles romaines, c'est-à-dire le trivium et le quadrivium , constituant ce qu'on appelait les sept arts libéraux. Le trivium renfermait la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; Bède comprend sous ces dénominations l'éloquence et la philosophie ; Alcuin, l'éthique et la physique. Le quadrivium c'était l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, la musique ; on y joignait la mécanique. Les quatre savants de cette époque dont les travaux ont servi de base à l'enseignement du Moyen-Age sont : Martianus Capellano, à la fin du v« siècle ; Boèce et Cassiodore au vi^, Isidore de Séville, au commencement du vn^. Le premier avait laissé une Encyclopédie traitant des sept arts libéraux, qui jouit longtemps d'un grand crédit. Boèce cultiva avec succès les lettres et la philosophie grecques, mais fut surtout immortalisé par ce Traité de la Consolation^ composé dans la prison où l'envie l'avait fait jeter, et qui a été, depuis, traduit dans toutes les langues. Cassiodore, après avoir été comme lui premier ministre et consul sous Théodoric, s'était retiré vers la fin de sa vie dans un monastère. Là il traduisit avec Boèce la philosophie d'Aristote et celle de Platon, en montrant l'accord de ces grands génies avec la foi catholique ; là il composa des ouvrages auxquels on reconnaît encore du mérite aujourd'hui. Il faut remarquer surtout son Commentaire sur les Psaumes, et son Institution des divines Ecritures, ou instruction sur la manière de les étudier, laquelle il commence ainsi : « Voyant avec quelle ardeur on étudie les lettres humai-

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nés, j'ai été sensiblement affligé de ce qu'il n'y a point de professeur public des Saintes Ecritures. Je m'efforçai, avec le pape Agapit, de faire que l'on en établît à Rome à frais communs, mais les guerres et les troubles de l'Italie ayant rendu impossible l'accomplissement de mon désir, j'espère y suppléer en quelque façon par cet ouvrage. » — Quant à Isidore de Séville, il a laissé une Encyclopédie des sciences de son temps, une histoire du monde depuis Adam jusqu'en 626, et une histoire des Goths que des savants allemands ont traduite récemment dans leur langue.

Le sixième siècle constitue donc une première renaissance des lettres, et une renaissance chrétienne. A la fin de ce siècle et au commencement du vue, les invasions des Francs et des Ostrogoths causent de nouvelles perturbations. Toutefois l'école de Gap, sous la conduite de saint Arige, acquiert une telle renommée que l'élite de la jeunesse italienne vient s'y former à la connaissance des sciences et des lettres. De cette époque date l'abbaye de Fécamp 664, et celle de Saint-Wandrille, un des plus beaux édifices de France, 680. Celle de Saint- Michel n'apparaîtra qu'au viii« siècle.

Le début de celui-ci est rempli de malheurs. Charles Martel, qui avait rendu un si grand service à l'Europe chrétienne, commet une imprudence. S'immisçant d'une manière arbitraire dans le gouvernement de l'Eglise, il nomme aux évêchés des « gens laiz » qui sont loin d'avoir pour les études, 'le zèle du clergé légitime ; enfin les Sarrazins et les Goths ravagent nombre de provinces. Par contre, c'est le moment où les écoles fleurissent en Irlande, et où Bède, dont nous avons parlé, y répand une lumière éclatante.

La décadence a donc gagné beaucoup d'écoles quand Charlemagne monte sur le trône, et son œuvre constitue une seconde restauration.

La première force de Charlemagne est dans son union avec la Papauté et les évêques de l'empire. C'est d'accord avec eux qu'il réorganise l'Europe chrétienne et prend toutes ces mesures qui lui valent le nom de Protecteur des lettres. Par son influence et par celle d'Alcuin, les écoles fermées ou détruites se rouvrent, et les études reprennent leur essor. En 786 il fait venir de Rome des maîtres de grammaire et d'arithmétique; en 787 il écrit une circulaire aux évêques pour la création d'établissements scolaires sur tous les points de son empire où il n'y en aurait pas encore. « Chaque évêché et chaque monastère, dit-il, doivent avoir leur école ». Au concile provincial de Vaison, dont nous avons parlé, d'autres avaient succédé, ordonnant aussi au clergé d'instruire les enfants, et généralisant ainsi l'initiative privée des évêques et des religieux : tels sont les conciles de Tours, 576, Rouen, 700. En 789, Charlemagne reprend à Aix-la-Chapelle les traditions de celui de Vaison et recommande aux prêtres de tenir des

écoles dans leurs paroisses. En 797, nous trouvons le célèbre capitulaire de Théodulfe, évêque d'Orléans, très souvent cité : « Que les prêtres établissent des écoles dans les bourgs et les villages, et si quelqu'un de leurs paroissiens veut leur confier ses enfants pour apprendre les lettres, qu'ils ne refusent pas, mais accomplissent cette tâche avec une grande charité (i) ». D'autres évêques s'approprient les prescriptions de Théodulfe, et les communiquent à leur clergé (2). Plusieurs conciles appuient les ordonnances de Charlemagne et de ses évêques, celui de Mayence, par exemple, exhortant le peuple chrétien à envoyer les enfants aux écoles (3).

En faisant une obligation aux prêtres des bourgs et des villages, d'apprendre aux enfants la lecture, l'écriture, la grammaire, le calcul et la musique, Charlemagne ajoute autre chose : c'est qu'ils ne doivent exiger des élèves aucune rétribution. Nous verrons plus tard le concile de Latran recommander aussi la gratuité de l'enseignement. « L'Eglise, dira-t-il, étant obligée de pourvoir aux besoins spirituels et corporels des indigents, nous ordonnons qu'il y ait dans chaque église cathédrale, pour l'institution des pauvres clercs, un maître à qui on assurera un bénéfice suffisant et qui donnera gratuitement ses leçons. On rétablira les anciennes écoles dans les autres églises et monastères où il y a fondation à ce sujet ; on n'exigera rien pour la permission d'enseigner, et on ne la refusera point à celui qui est capable (4) ». La gratuité de l'enseignement n'est donc pas chose nouvelle ; seulement, au Moyen-Age, il était gratuit et clérical : voilà

ce qui gêne.

La chronique de Saint-Denis, relatant les Gestes de Charlemagne, dit: « Tant mouteplia et fructifia la doctrine à Paris et par tout le royaulme de France, Dieu merci, que la fontaine de doctrine et de sapience est à Paris aussi comme elle fut à Athènes et à Rome ». Un homme de notre xixe siècle, qu'on n'accusera pas d'obscurantisme. Ampère, prononçait en 1837 ces paroles à l'Institut de France : « Charlemagne avait probablement établi plus d'école primaires qu'il n'en existe aujourd'hui ». On sait du reste que lui et même ses filles, s'occupaient de reproduire les anciens manuscrits.

Les écoles ne tardent pas à se dédoubler ; preuve qu'elles renferment un grand nombre d'élèves. Une assemblée d'abbés et de moines tenue à Aix-la-Chapelle en 817, décide que les écoles intérieures des monastères ne recevront plus que des oblats et des moines, et qu'il y

(i) Hardouin.

(2) Maggiole.

(3) Hardouin.

(4) Labbe et Cossart : Collection des Conciles, 1671.

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en aura aussi de cette sorte dans toutes les abbayes de quelque importance ; puis, que des écoles exte'rieures seront ouvertes aux clercs et aux laïques qui les voudront fréquenter. On se conforme à cette prescription. La biographie de Guillaume, abbe' de Fécamp au XI* siècle, rapporte que ce dernier institua dans tous les monastères dont il était chargé, des écoles sacrées où, pour l'amour de Dieu, des Frères instruits et propres à l'enseignement, distribuaient gratuitement le bienfait de l'éducation à tous ceux qui se présentaient, sans acception de personnes. Avec le pain de l'intelligence, beaucoup recevaient, dans ces monastères, la nourriture matérielle, quand ils n'avaient pas les moyens de se la procurer. « Et parmi ceux-là, ajoute le biographe, plusieurs prirent l'habit monastique ». Certes ! ce n'était pas rabaisser et mépriser le pauvre, que de lui offrir, avec le morceau de pain qui devait soutenir son corps, la nourriture de l'intelligence qui devait élever son ame au niveau des plus grands, des meilleurs.

Mais reprenons notre marche, car le ix* siècle nous fournit d'autres témoignages. Un synode tenu en l'année 8o5 ordonne : i° que les lectures qui se- faisaient dans les églises, se feraient d'une manière distincte — 2" que le chant serait appris selon la méthode et la règle de Rome — 3" que les greffiers et les notaires cesseraient d'écrire d'une manière illisible — 4° que les enfants seraient envoyés aux écoles pour étudier la médecine. Les conciles provinciaux d'Arles 81 3, Paris 829, Valence 855, s'occupent des écoles. Le premier assimile les parrains aux pères, dans l'obligation de faire instruire les enfants. Un capitulaire de Hérard de Tours prescrit aux prêtres d'avoir des écoles et des bons livres ; une ordonnance de Vauthier d'Orléans rappelle la même obligation ; une autre de Hincmar de Reims enjoint aux visiteurs des provinces, de s'informer si chaque prêtre a chez lui un clerc qui puisse tenir école. Certains critiques ont affirmé que les écoles dont il est question dans ces textes, étaient uniquement destinées au recrutement du clergé. Ces critiques restreignent, sans preuves évidentes, le sens d'expressions générales ; mais, de plus, on peut leur opposer un texte presque contemporain, c'est la Constitution de Riulfe, évêque de Soissons, 889, rappelant aux prêtres la modestie dont ils ne doivent jamais se départir en gouvernant leurs écoles, et leur défendant d'y recevoir des filles avec des garçons. Etait-il besoin d'une ordonnance spéciale pour interdire aux filles l'entrée d'écoles qui auraient été destinées exclusivement aux clercs ?

L'empire de Charlemagne, fait d'éléments divers, se désagrège bientôt après la mort de l'illustre empereur, et il s'ensuit un peu de désarroi dans ses institutions. En 859 nous sommes témoins de tentatives faites pour restaurer certaines écoles, parce que « cette inter-

ruption des études amène l'ignorance de la foi, et la disette de toute science ». Tout cela est entrepris ou conduit par TEglise. M. Duruy reconnaît la grande mission qu'elle a remplie au Moyen-Age dans l'éducation des masses. En i863, faisant un rapport à l'empereur sur la liberté de l'enseignement primaire, il dit : « L.'Eglise, qui a été la dépositaire de toute science, distribuait le pain de l'esprit comme celui du corps : gratuitement. »

Au xe siècle, les ravages des Normands, la faiblesse des rois, les luttes des seigneurs, entravent l'action de l'Eglise ; écoles épiscopales, paroissiales, monastiques, toutes ont à souffrir. L'an mil est franchi. Dès le début du xi« siècle, Fulbert, archevêque de Lyon, témoin des dévastations des Barbares, voyant son clergé succomber de misère et souffrir de la faim, travaille de tous ses efforts à guérir ces maux nombreux. Au premier instant de calme, les études reprennent leur cours ; c'est le commencement d'une 3* renaissance, propre surtout à notre pays. A Saint-Etienne de Caen, Lanfranc (ioo5-io8g) compte plus de quatre mille auditeurs. Il croit fuir dans la solitude de l'abbaye du Bec un renom qui le poursuit, des honneurs dont il ne veut pas, et se trouve porté malgré lui au siège de Cantorbéry. Les fameuses abbayes de Solesmes et de Jumièges datent de cette époque. Celle de Cluny, qui avait été fondée en 910, donne naissance en 1098 à l'abbaye de Cîteaux, illustrée, non seulement par saint Bernard, mais par le grand nombre d'institutions qui en sortent, et qui répandent l'instruction en France et dans toute l'Europe. Onze cent vingthuit monastères avaient été fondés au x^ siècle ; 326 s'élèvent au xi^ ; 702 au xii% ce qui fait autant d'écoles, sans compter celles du clergé séculier. Une grande popularité s'attache à l'école de Reims que Gerbert avait rendue célèbre et que préside maintenant saint Bruno, futur fondateur des Chartreux. Lyon passe pour la nourrice de la philosophie. Lanfranc et saint Anselme donnent une telle célébrité à l'abbaye du Bec qu'on voit les étudiants y accourir de la Bretagne, de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Allemagne et des pays du Nord. Certaines abbayes virent alors autour de leurs murs jusqu'à 7.000 étudiants, plus que Paris n'en posséda aux temps modernes. Ces foyers d'émulation étaient européens; les nations les plus diverses s'y donnaient rendez-vous. Les écoliers parcouraient le monde pour entendre sur chaque branche de savoir, les maîtres les plus renommés. Paris tenait le sceptre de la théologie et de la philosophie; mais dès le xii« siècle, on lui reproche un certain dédain des traditions littéraires, sacrifiées aux aspects austères de la dialectique. La grammaire alors, porte d'entrée dans les arts libéraux, ne comprenait pas seulement les règles du langage, mais une connaissance raisonnée des poètes et de la littérature profane. Cependant, c'était une croyance européenne,

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dit Hurter dans sa Vie d'Innocent III, que, pour avoir dans sa patrie considération et crédit, il fallait avoir passé sa jeunesse à Paris, et suivi les leçons de ses professeurs. De l'Allemagne, de la Norwège, du monde entier, les étudiants y affluaient; la noblesse prenait part à ce mouvement. C'est des Anglais qu'il est dit, dans une chronique du XII* siècle :

Filii nobilium dum sunt juniores Mittuntur in Franciam fîeri doctores.

Comme si l'on eût voulu réparer le temps perdu pendant le ralentissement du x« siècle, c'est une ardeur immense pour l'étude, qui s'empare des esprits au commencement du xii*. « De tous côtés, dit Guibertde Nogent, on se livre avec fureur à l'étude de la grammaire, et le nombre croissant des écoles en rend l'accès facile aux hommes les plus grossiers. Vers la fin du siècle, le monde chrétien se trouve couvert de ces institutions qui, avant de céder la place aux Universités, brillent d'un vif éclat. Non seulement les écoles monastiques rivalisent avec celles desévêques, mais voici que l'enseignement libre, c'est-à-dire donné par des maîtres indépendants, commence à prospérer. Parmi les écoles libres, on peut citer celles de Tours, Montpellier, Clermont, Paris. Ce sont, dans cette dernière ville, les lo ou 12 écoles de la montagne Sainte-Geneviève qui, se formant en corporation, donneront lieu à l'Université de Paris, modèle de tant d'autres Universités.

L'immense réseau enseignant qui couvre alors la France, enveloppe surtout la Normandie, Ce que l'amour de ^la science accomplissait pour certains hommes, l'intérêt le faisait pour d'autres. Sur cette terre classique du plumitif, tous les paysans, sachant lire et écrire, portaient une escriptoire à leur ceinture, et bon nombre d'entre eux n'étaient pas étrangers au latin.

Si les nobles, voués par leur naissance au métier des armes et aux exploits chevaleresques, trouvaient moins de temps ou avaient moins de goût pour l'étude, beaucoup d'entre eux cependant suivaient l'impulsion donnée. Plusieurs participent même au mouvement poétique de la France. Bertrand de Born, Guillaume d'Aquitaine, Bernard de Ventadour se font un nom dans le Midi ; Thibaut de Champagne, dans le Nord. Les premiers chroniqueurs qui aient écrit en français, Villehardouin, Joinville, sortent des rangs de la noblesse. En 1377, on verra les enfants des plus grandes familles mêlés à ceux des roturiers, suivre les cours de l'Université nouvellement fondée. On a parlé d'actes nombreux, non signés par des seigneurs, sous prétexte que leur qualité les dispensait d'apprendre à écrire, ce qui, a-t-on dit, était constaté dans ces actes mêmes. Nul doute que certains seigneurs,

tout entiers à leurs habitudes guerroyantes, aient montré peu d'enthousiasme pour acquérir des connaissances ; mais cette ignorance à étéexagérée et trop généralisée. Ce qui, d'abord, empêche de constater jusqu'où elle allait, c'est que les actes dont on se prévaut, n'ont Jamais existé, (c On peut mettre le ban et l'arrière-ban des paléographes, dit un érudit, au défi de produire une seule charte où cette formule soit énoncée » (i). Et on trouve au contraire des preuves qui restreignent cette ignorance. En loSg a lieu le sacre du Jeune Philippe, fils du roi Henri I". Au commencement de la Messe, avant l'Epître, l'enfant lit et signe sa profession de foi ; il n'avait alors que sept ans (2). Saint Louis et d'autres laïques de son temps lisaient les écrits des Pères dans le texte original. On assure que Du Guesclin, si batailleur dans son enfance, ne savait ni lire ni écrire. Cela fût-il vrai, il n'en resterait pas moins un des hommes qui ont le plus honoré la France. Mais il savait écrire. On a de lui au moins deux signatures : l'une du 23 novembre 1374; l'autre, de 1377, au bas d'une pièce où il fait don au duc d'Anjou, du château de Cachan, près Paris, « quoique celui-ci ne le lui ait pas demandé, mais parce que celui-ci, dans sa Jeunesse, y avait longtemps demeuré avec plaisir ». Le Connétable signe Btrain. Le B porte un signe nommé tilde, qui remplaçait souvent er.

(i) Ch. Louandre: Revue des Deux Mondes, i5 janvier 1887.

(2) On trouve dans Guizot la traduction de cette profession de foi.

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