‹ Jean GersonChapitre 41 sur 51 · ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION

A mihi omnibus mori quœ in miaido sunt, et pi^opter te amare contemni et nesciri in hoc sœculo : Donnezmoi de mourir à tout ce qui est du monde, d'aimer à être méprisé pour vous, et oublié du siècle » (Ln., I. III, ch. xv). . « Non qiiœvas quis hoc dixerit, sed quid dicatnr atteiide : Ne cherchez pas qui a dit cela, mais faites attention à ce qui est dit » (1. I,, ch. v).

Si quelque chose nous a fait hésiter au moment d'exposer les titres de Gerson à la possession du livre admirable dont nous avons parlé, ainsi que les circonstances qui lui ont donné des compétiteurs, ce n'est pas l'embarras d'expliquer nos raisons : nous comptons aller en toute franchise et toute sincérité ; ce n'est pas l'opinion de ceux qui appuient les autres concurrents : aucune de leurs allégations ne nous effra3'e beaucoup ; c'est uniquement le respect dû aux paroles précédentes. Il y a quelque chose de si beau à s'effacer devant son œuvre pour rappeler que toute gloire appartient à Dieu seul, qu'on éprouve un certain scrupule à soulever un coin du voile. Le mystère qui plane depuis bientôt cinq siècles autour du livre le plus répandu sur la terre après la parole de Dieu, du livre qui a fait le plus de bien

aux âmes, l'environne d'une si poétique et si douce auréole, qu'on se demande si, pour l'auteur, pour l'ouvrage et pour les lecteurs, la pleine lumière vaudrait mieux que cette demi-obscurité. Peutêtre non! mais si, après 3' avoir bien pensé devant Dieu, nous nous mêlons aux débats qui ont suscité déjà tant de travaux, nous alléguerons deux excuses. D'abord, ce nous semble un devoir imposé par la vérité de montrer les choses sous le jour nouveau qu'a fait lever en notre esprit le contact de l'âme de Gerson considéré dans sa vie intime, dans ses effusions avec Dieu, et que produit l'étude de ses oeuvres inédites. En second lieu, quelles que soient devenues, grâce à cette étude, nos propres convictions, nous ne commettrons pas la sottise de les imposer à personne; ce n'est pas nous qui oserions trancher une si importante question, quand de plus savants ne l'ont pas fait. Nous ne dirons point comme un auteur de notre siècle, préconisant l'abbé de Verceil : « Ceux qui ne pensent pas ainsi montrent qu'ils ne comprennent point les beautés de Vlmitation. » Quand on a senti souvent sa complète impuissance, et qu'on a vu descendre en soi une lumière qui n'est pas soi, on comprend que Dieu peut accorder à d'autres une lumière plus vive, une grâce plus grande. Non ! nous ne croirons pas moins pieux ni moins ardents que nous, ceux qui penseront autrement; nous croyons seulement que ceux qui pourraient donner à l'étude que nous avons faite, plus de temps et de soins que nous n'avons pu en donner, seraient pénétrés de convictions plus fortes que les nôtres.

Donc le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes ne porte pas de nom d'auteur. Nous allons exposer :

1° La manière dont il a dû être composé, d'après les probabilités qui ressortent des faits :

2" Ce qu'il en fut de lui historiquement, c'est-à-dire à qui il fut attribué.

3° Les raisons qui nous font voir dans certaines allégations de simples hypothèses.

4^ Les raisons qui militent en faveur de Gerson. Et nous espérons être aussi loyal dans l'exposé des unes que dans celui des autres.

Probabilités qui i-essortent des faits.

Gerson avait dédié déjà à ses sœurs beaucoup de traités mystiques ; il écrivit encore pour elles, et en français, le livre de /'/«-

SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES 33g

iernelle Cofisolation^ dont il parlait aussi à d'Ailly. C'étaient des règles de perfection propres à tous les états de vie. Une des plus anciennes copies qui existent de cet ouvrage, est celle du manuscrit de 1462, découvert par M. Gence à Valenciennes, et contenant aussi deux discours sur la Passion, composés par le chancelier. Gela ne voudrait rien dire, vu les mélanges que faisaient ordinairement les copistes, mais le nom de Gerson est mis comme nom d'auteur au traité de Vlnternelle Consolation. D'autres copies en grand nombre avaient déjà circulé partout, et tel qu'il était alors en français, ce traité de Vlntei^nelle Consolation jouit d'une grande réputation sur la fin du xv^ siècle et au commencement du xvi^; il fut imprimé pour la première fois à Paris, en i486, et à Lyon en 1542. Il était divisé en trois livres.

Gerson, poussé par les vicissitudes de la vie, se trouve ensuite mêlé à la vie intime des religieux, lui qui en a toujours fréquenté, souvent dirigé, et les connaît déjà beaucoup. Il conçoit, nous l'avons vu, le projet d'un livre destiné à réveiller en eux le goût de la piété et les ardeurs du divin amour. Reprenant à peu près l'ordre des matières qu'il a suivi dans l'ouvrage français, il parcourt de nouveau la voie de la perfection en la considérant davantage au point de vue de la vie monastique, en développant plus largement certains points, en en laissant d'auties plus dans l'ombre. Sans doute il ne s'est pas traduit; certaines expressions latines ont une force, une énergie, une simplicité qui dénotent un premier jet de la pensée, non une traduction ; mais il a repris son premier plan, qu'il trouvait favorable, s'est remis devant les mêmes sujets, et a donné, partie à Moelck, partie aux Célestins de Lyon, le livre immortel de Itnitatione Christi.

Les passages vifs et concis auxquels on reconnaît ce jet direct de la pensée, dont nous venons de parler, sont nombreux, nous en citerons un en passant : « Nihil diilcius est amore, est-il dit dans le III^ livre, Nihil fortins, nihil altius, nihil latins., nihil jncnndins, nihil plenius, nihil melins in cœlo et in terra Amor modnm sœpe nescit, sed supra omnem modum fer-

vescit Dormiens^ non dormit at ; fatigatus, non lassât ur;

arctatiis^ ?ion coarctatur ; territiis^ non conturbatur ; sed sicnt vivax flamma et ardens facnla, suj^snni erumpit, secureque périr ansit )) (ch. v).

Voici quelles sont les analogies et les différences du livre français et de l'ouvrage latin : Le premier porte pour titre gêné-

rai : de rinternelle Consolation, et il débute par cette partie, la plus longue de toutes, qui est place'e la 3* dans V Imitation et qui porte là justement le même titre que le livre français tout entier: De consolatione interna. Les titres des chapitres sont pareils dans les deux cas. Les développements et les pensées sont assez souvent changés, comme ferait quelqu'un qui reprend un même sujet à une autre époque et se place à un point de vue ditférent. Ce qui a dans le premier une portée générale, s'applique plus spécialement aux moines dans le second. Ainsi celui-là dira : « La vie d'un bon chrétien, c'est la croix », et celui-ci : « Vita boni monachi criix est».. Do. plus, dans le premier, un petit commentaire accompagne chaque terme un peu relevé, comme pour bien fixer le sens, éclaircir la pensée aux yeux des simples gens. La seconde partie porte le même titre dans les deux ouvrages ; mais, conséquence du changement de la première, la troisième de Vbiternelle Consolation est mise la première dans le livre de hnitatione Christi. Quant au IV^ livre qui traite de l'Eucharistie en général, et très particulièrement du prêtre célébrant les saints Mystères, il n'existe pas dans le premier, et n'a été composé que pour l'ouvrage latin. L'ouvrage français de rinternelle Consolation contient plusieurs passages qu'on retrouve presque textuellement dans les lettres spirituelles de Gerson. Le style général est celui du chancelier dans ses bonnes pages, car ses œuvres présentent, on le sait, de grandes irrégularités; le rythme est le même ; la phraséologie aussi.

Le titre de l'ouvrage latin ne fut point arrêté dès l'abord d'une manière définitive. Le manuscrit de Mœlck, qui renferme seulement le premier livre, porte cette suscription : De reformatiotie hominis. Plus complet même, il fut encore, dans les premiers temps, désigné sous ce même titre, ou sous celui de Libri pitœ ; Liber internarum consolationum, et même un manuscrit flamand le présente avec cette curieuse dénomination : De musica ecclesiastica. Mais l'usage prévalut bientôt de désigner l'ouvrage par l'intitulé du premier chapitre du premier livre : de hnitatione Christi, et contemptn omnium vanitatiim 7nundi, titre qui semble commander en effet, et le i"" chapitre, et le P"" livre, et l'ouvrage tout entier.

Ce qu'il en fut historiquement du livre de l'Imitation. Gomment se put-il faire que la possession d'un ouvrage ait

été contestée à Gerson, quand celle de tant d'autres lui était reconnue ?

L'bnitation daterait donc, si nous ne nous trompons, un peu de Mœlck, beaucoup des Gélestins de L3^on, c'est-à-dire de la période où Gerson, de plus en plus détaché de la terre, arrivait à une perfection plus haute; où d'ailleurs nulle nécessité de charge ou de position ne l'obligeait plus à donner à ses œuvres la couleur officielle ; où le désir qui croissait en lui chaque jour, c'était de s'enfoncer de plus en plus dans l'obscurité et l'oubli. Ses actes le prouvent. Il va se faire plus petit encore qu'il n'est, et solliciter la pitié des enfants de saint Paul. Le Da mihi nesciîn — ama nesciri^ est souvent sur ses lèvres et toujours dans son cœur. Il ne signa point cette œuvre. Ge n'est pas sans doute qu'il ait eu l'idée du retentissement immense qu'elle aurait, de la diffusion universelle dont elle serait l'objet : Dieu donne rarement de pareilles vues aux instruments dont il se sert. Non ! mais ses désirs d'obscurité le faisaient parfois s'abstenir. Des œuvres datant de cette époque, les unes sont signées, d'autres ne le sont pas. Un dialogue entre un soldat anglais et un soldat français a été placé dans ses œuvres, bien qu'on doute s'il lui appartient : il n'avait pas de signature. Il en est de même des mémoires sur Jeanne d'Arc, que le plus grand nombre lui attribuent et qui sont compris également dans ses œuvres, bien que quelques-uns en fassent honneur à Henri de Gorckheim. D'autres écrits non signés n'ont jamais été contestés à Gerson, sans doute parce que les premiers copistes avaient rétabli tout de suite l'omission du pieux docteur. Les plus anciens manuscrits de limitation portent son nom, ajouté probablement par son frère; mais il arriva bientôt une chose assez naturelle. Les copies de cet ouvrage se répandirent immédiatement en tant de lieux, furent transcrites en un si grand nombre de couvents, et se trouvèrent bientôt en tant de mains que, si quelques exemplaires portaient le nom du chancelier, il pouvait manquer sur beaucoup -, et nous avons constaté par cent manuscrits différents dont les auteurs sont connus, que le copiste signait souvent la copie sortie de ses mains et ne pensait pas à mentionnerle nom de l'auteur. Aujourd'hui encore l'imprimeur ne manque pas d'attacher son nom à l'ouvrage qui sort de ses presses ; avant l'invention de l'imprimerie, la transcription convenable d'un ouvrage était un travail d'une bien plus grande importance re-

lativement au copiste. Entre 1420 et 1480, on trouve de ces copies de l'Imitation^ quoique non complètes, dans certains monastères de France et d'Italie, une entre autres, la plus ancienne que l'on connaisse, à Mœlck où Gerson avait habité quelque temps; elle est datée de 142 1 et n'offre que la première partie de l'ouvrage.

Le prieur des Célestins, celui des frères de Gerson qui l'avait vu travailler sous ses yeux ; qui avait exprimé son enthousiasme pour certains traités récents, survécut cinq années seulement au chancelier; il mourut en 1484. Ce n'est pas de son vivant qu'un doute fut émis sur l'auteur de l'ouvrage ; il n'eut jamais à défendre les droits de son frère, et il ne put lui venir à l'idée de prendre certaines mesures pour que la possession de cette œuvre ne lui fût pas contestée.

Un des anciens manuscrits fut transcrit de la main ou par les soins d'un neveu commun des deux frères, Thomas de Gerson. chanoine de la Sainte Chapelle de Paris, qui vivait encore en 1440. On y voit en miniature, sur un fond doré, un très beau portrait de Gerson, et on lit ces mots sur le second feuillet : Incipit liber primus magistri Joannis Gerso7î^ Cancellarii Parisieusis, De Imitatione Christi^ etc. Plus de trente éditions du quinzième siècle qui ont pu être recueillies, portent ainsi le nom de Gerson, ou sans aucun commentaire, ou avec cette formule : quod vïilgo tvibuitin', signifiant que, Gerson n'ayant pas signé son ouvrage, c'était la voix publique qui le lui restituait.

D'où vinrent donc les premiers doutes? Pendant presque tout le reste du quinzième siècle, c'est-à-dire pendant une période de soixante et dix ans, il ne s'en produisit pas. Depuis 1440 cependant existait le document qui allait être le point de départ des premières attaques; mais on n'avait pas songé tout de suite à en tirer le parti qu'on en tira plus tard.

Dans le monastère de Sainte-Agnès, au diocèse de Cologne, vivaient des chanoines réguliers de Saint-Augustin, ceux mêmes que Gerson cite comme de bons copistes dans son traité De lande scriptorum. L'un d'eux, Thomas, né à Kempen en i38o, et surnommé pour cette raison a Kempis, se fit remarquer par des travaux calligraphiques nombreux et soignés. Sa vie, longue et paisible, car il mourut dans son couvent à l'âge de 90 ans, se passa toute dans le travail et présente un doux et reposant spectacle. La devise flamande qu'il avait adoptée : In Hœckens und

Brœckeîis, peut se traduire ainsi : Dans les petits coins et les petits livres.

On possède, copiés de sa main, beaucoup d'ouvrages de plainchant; une Bible en 4 volumes in-folio, qui lui coûta vingt-deux années de travail, de 1417 à 1439; un missel daté de l'année 1414; un recueil daté de 1441, dans lequel se trouvent les livres de Vlmitation^ terminés par cette formule que Thomas écrivait souvent à la fin de ses copies : Finitus et completus per maniis frati^is Thomœ a Kempis. Nous tenons là le point de départ de toutes les controverses, si diverses qu'elles soient devenues, qui furent élevées dans la suite. Thomas mourut en 1471 sans se douter des combats qui devaient être livrés autour de son nom cent cinquante ans plus tard.

Rien d'étonnant, nous l'avons dit, à ce que sa signature se trouvât sur un ouvrage transcrit de sa main et ne lui appartenant pas-, cet usage, loin de lui être particulier, peut être constaté dans beaucoup d'autres manuscrits provenant d'autres copistes. Thomas avait composé lui-même plusieurs opuscules, mais il ne les a pas rangés et confondus avec les livres qu'il copiait à prix d'argent pour faire vivre ses frères, soutenir son couvent; l'Imitation^ au contraire, se trouve avec la Bible et les autres ouvrages transcrits de sa main pj'o domo et pretio. Ajoutons que le style et les pensées de Vlmitation n'offrent aucun trait de ressemblance avec ses propres ouvrages ; ces derniers présentent le reflet d'une existence tranquille où la vertu ne semble pas avoir été l'objet de longues et douloureuses luttes; la connaissance du cœur humain y paraît moins profonde ; ils n'ont ni la chaleur, ni les élans, ni l'onction du premier des livres du monde. Les caractères de la latinité ne sont pas les mêmes non plus, dans les ouvrages de Thomas et dans Vlmitation; ce ne sont pas les mêmes idiotismes qui se retrouvent de côté et d'autre. Le latin de Vlmitation ne se recommande pas par l'élégance ; chacun sait que la langue latine était passablement corrompue au xiv^ siècle ; mais celle des ouvrages appartenant à Thomas a Kempis est plus dure encore et moins claire que celle de Vlmitation.

Les contemporains de Thomas, d'autres chanoines de sa règle, héritèrent des trésors du couvent. Les presses à imprimer fonctionnaient dans plusieurs pays, et on commençait à leur confier les meilleurs écrits qu'on avait. Désireux de procurer la gloire dç

leur ordre et de lui assurer la possession d'un livre dont les copies et les traductions se répandaient au loin, les chanoines de Saint-Augustin se persuadèrent facilement que le Finitus et completusper manus^ etc., du manuscrit de 1441, désignait l'auteur de l'ouvrage, et bientôt ils le donnèrent comme tel.

Chose étrange ! Du moment où le doute fut émis sur les titres du chancelier à la possession de l'Imitation^ on ne s'en tint pas à cette seule hypothèse. Quelques personnes trouvaientelles que la supposition faite pour le compte de Thomas a Kempis offrait peu de probabilités? on ne sait; mais du moment qu'un premier doute fut émis, chacun apporta son idée et son opinion. Les uns trouvèrent dans Vlmitation la doctrine de Ludolphe de Saxe ou de Martin le Chartreux; d'autres, celle de saint Bernard ou de saint Bonaventure. On attribua encore le sublime ouvrage à Ubertino de Casalis ; à Pierre Rainaluzzi, de Corbario, moine italien ; au pape Innocent III quand il était cardinal; à Jean, abbé de Sainte-Agnès, frère de Thomas a Kempis; à un Anglais, Walter Hilto,etau frère même de Gerson. Puis au commencement du dix-septième siècle, il se produisit quelque chose de plus. Des jésuites d'Italie trouvèrent dans leur maison d'Arona, près de Milan, un manuscrit sans date, qui portait le nom de Jean Gersen, abbé. (Ce manuscrit est aujourd'hui à Turin.) Ils pensèrent que ce nom désignait un abbé bénédictin de Verceil ayant vécu au xiii^ siècle, de 1220 a i25o. Aucune mention n'est faite de cet homme dans les annales littéraires de l'Italie au xin^ siècle ; Tiraboschi n'en parle nullement; et, de 1604 à 1616, le monde religieux apprit à la fois qu'il avait existé, et qu'on le proposait comme auteur de Vlmitation. Jusqu'alors on avait émis des opinions, mais elles n'étaient guère sorties du domaine privé ; du moment où deux ordres religieux prétendirent chacun à la possession du précieux livre, la polémique devint plus vive ; l'esprit de corps rendit plus entreprenant. Gerson, hélas ! n'appartenait à aucun ordre religieux ; les faits seuls parlaient pour lui, ainsi que la possession première de l'ouvrage ; mais les faits n'ont pas toujours une voix assez forte pour se faire entendre et remarquer, quand la passion élève la sienne dans l'autre camp. Dieu a, pour ceux qui, sincèrement, cherchent l'humilité, de ces expédients providentiels qui semblent étranges en certaines circonstances ; il se met, pour ainsi dire, de connivence avec eux. Dans les dernières années de

la vie de Gerson, l'Université de Paris, désorganisée par l'invasion anglaise, avait complètement délaissé le chancelier dans sa retraite de Lyon, et, dès lors, n'avait pu se porter héritière de son plus beau titre de gloire. 11 avait goûté de son vivant la joie de se faire oublier, et expié ainsi les quelques honneurs qui lui avaient été rendus. Sa gloire n'intéressait donc personne. L'isolement qui s'était fait alors autour de lui, continua autour de sa mémoire, tandis que les rivaux qu'on lui suscitait étaient soutenus par des ordres puissants.

En Belgique, en Hollande, en Allemagne, où les chanoines de Saint-Augustin comptaient de nombreuses maisons, l'opinion pencha en leur faveur ; et les bénédictins, de quelque pays qu'ils fussent, ne demandèrent pas mieux que de croire à un fait aussi honorable pour eux. Oubliant la conviction de saint Ignace, qui appelait V Imitation le Gersone^ et celle de ses premiers compagnons, les jésuites des Pays-Bas prirent fait et cause pour leur compatriote Thomas a Kempis; et en Italie, où saint Ignace, au dire de son biographe, avait cependant répandu tant de Gersone, les Pères de la même compagnie adoptèrent les conclusions des bénédictins. On remarqua une chose bizarre dans la polémique engagée. Quelques partisans de Thomas a Kempis, détachés de sa cause par les preuves qu'on avait amassées contre lui, ne se rallièrent pas à celle du nouveau concurrent, mais revinrent à celle de Gerson. Un certain nombre allèrent même jusqu'à douter de l'existence de cet abbé Gersen qui avait inopinément surgi de la nuit du néant pour les besoins de cette cause, et dirent que ce nom éiait une altération de celui de Gerson, provenant d'une méprise de copiste. « S'il y a doute, dit de nos jours Gérusez, qu'on cesse au moins de nous opposer comme prétendants, et le chimérique Gersen, créé par un accident de plume, et le pieux calligraphe Thomas a Kempis » [Hist. de la littér. franc.). Mais prenons un contemporain des débats. Voici deux passages extraits des lettres de Corneille alors qu'il était occupé à mettre Vlmitation en vers français : « Obligez-moi de croire, écrit-il à un religieux génovéfain, que, si les raisons de vos adversaires m'ont fait douter que Thomas a Kempis fût l'auteur de ce que je traduis, du moins elles ne m'ont point persuadé que Jean Gersen ait jamais été au monde. » Dans une deuxième lettre au même : « Autre chose est de faire douter de celui qui est en possession, autre

chose d'en établir un autre en sa place; et les mêmes qui croient que Thomas a Kempis n'est pas l'auteur du livre, demandent des preuves de l'existence de Gersen. »

La pole'mique engagée produisit encore un résultat. Devant le zèle et la persévérance des deux congrégations religieuses qui entraient dans la lice, les anciens compétiteurs tombèrent un à un, moins Gerson. On fit remarquer l'étrangeté des prétentions de saint Bernard. Un livre semblable à r/w/z7<3i'/o;z, sorti des mains de ce Père de l'Eglise vers le milieu du douzième siècle, puisque saint Bernard est mort en 11 53, ne serait pas resté dans un oubli complet plus de deux siècles et demi, au milieu de disciples qui eussent connu et proclamé à l'envi ce livre comme son ouvrage. Admettre un fait aussi incroyable eût été ne pas tenir compte de l'esprit de corps des congrégations religieuses, dont on avait de si fortes preuves cependant. Les partisans du grand moine cistercien s'étaient basés jusqu'alors sur deux copies de Vlmitation, l'une latine, l'autre française, lesquelles portaient le nom de saint Bernard, mais réuni à celui de Gerson. Voici le début de la traduction française : « Cy comance le liin^e très-salutaire de la Ymitacion de Jhesus- Christ et mesprisement de ce monde^ premièrement composé en latin par saint Bernard ou par autre dévote persojine, attribué à maistre Jehan Gerson^ chancelier de Paris, et après translaté en françois dans la cité de Tholose. » Le manuscrit latin, conservé à la bibliothèque Sainte-Geneviève, commence par ces mots : Incipit opus B. Bernardi sahiberrimum de Imitatioîie, quod Johannis Gerson cancellarii Parisiensis attribuitur. On supposa alors que ces suscriptions dataient des premiers doutes que l'on avait eus, et que le nom de saint Bernard avait été mis là, soit comme un des plus dignes de prétendre à l'ouvrage, soit par quelque analogie de titre qui se serait trouvé dans ses propres écrits. D'ailleurs le chapitre xin du IV^ livre renferme une oraison de l'office du Saint-Sacrement, et ni la fête n'était instituée ni l'office n'était composé au temps de saint Bernard. Pour ce qui était dlnnocent III, on reconnut qu'un ouvrage estimé, appartenant à ce pontife, le livre de Contemptu niundi ^ du Mépris du monde, correspondant par son titre au sous-titre du livre de Gerson, avait été souvent copié à la suite du livre de ce dernier, sur les mêmes manuscrits. De là était venue l'erreur. Tous les autres concurrents tombèrent plus facilement encore

et il ne resta bientôt plus en scène que le chancelier, Thomas a Kempis et l'abbe' Gersen.

La discussion avait commencé en 1604. Elle devint si vive au bout de quelques années, que le Parlement s'en mêla. Sur le vu de quelques manuscrits, il rendit un arrêt qui déboutait de leurs prétentions deux des compétiteurs, et donnait gain de cause à Thomas a Kempis. Etait-ce là une question de Parlement? Corneille nous répond. Il écrit le 12 avril i652 : « Il est vrai que je douterais fort si ce jugement est de la compétence du Parlement, et en croirais plus volontiers une décision de Sorbonne. »

Il est très curieux de suivre, à cette époque de discussion, la manière de voir de Corneille. Sans avoir une certitude complète, il penchait pour notre chancelier, soit à cause de la première possession de l'ouvrage, soit parce qu'il trouvait, dans le latin même de celui-ci, les traces d'une plume française, et non point d'une plume allemande ou italienne. Mais ne voulant blesser personne, il n'osait se prononcer en aucune façon et prenait même, comme on va le voir, de singulières précautions. La préface de sa traduction porte la profession de foi suivante :

« Je n'examine point si c'est à Jean Gerson ou Thomas a Kempis que l'Église est redevable d'un livre si précieux. Cette question a été agitée de part et d'autre avec beaucoup d'esprit et de doctrine, et, si je ne me trompe, avec un peu de chaleur. Ceux qui voudront en être particulièrement éclairés pourront consulter ce qu'on a publiéde divers côtés sur ce sujet. Messieurs des requestes du Parlement de Paris ont prononcé en faveur de Thomas a Kempis, et nous pouvons nous en tenir à leur jugement jusqu'à ce que Vautre parti en ait fait donner un contraire. Par la lecture, il est constant que l'auteur était prêtre; j'y trouve quelque apparence qu'il était moine; mais j'y trouve aussi quelque répugnance à le croire italien. Les mots grossiers dont il se sert assez souvent, sentent bien autant le latin de nos vieilles pancartes, que la corruption du latin de délaies monts; et, non seulement sa diction, mais sa phrase elle-même est, en quelques endroits, si purement française, qu'il semble avoir pris plaisir à suivre mot à mot notre commune façon de parler. » (Donnons en passant un ou deux exemples de ces tournures françaises. Telles sont les expressions : pro nulla re 7nundi, pour rien au monde; sentimenta devotionis : sentiments de dé-

votion. Rappelons aussi que Michelet a dit depuis : Il y a dans Vlmitation plus de sentiments que d'images ; cela est français.)

« C'est sans doute, continue Corneille, sur quoi se sont fondés ceux qui, du commencement que ce livre a paru, l'ont attribué à saint Bernard ou à Gerson, qui tous deux étaient Français, et je voudrais qu'il se rencontrât assez d'autres conjectures pour former un troisième parti en faveur de ce dernier, et le remettre en possession d'une gloire dont il a joui assez longtemps. L'amour du pays m'y ferait volontiers donner la main, mais il faudrait un plus habile homme et plus savant que je ne suis, pour répondre aux objections que lui font les deux autres, lesquels s'accordent mieux à l'exclure qu'à remplir sa place. Quoi qu'il en soit, s'il y a quelque contestation pour le nom de l'auteur, il est hors de doute que c'était un homme bien éclairé du Saint-Esprit, et que son ouvrage est une bonne école pour ceux qui veulent s'avancer dans la dévotion. »

Voilà ce qu'on trouve dans sa préface de l'édition de 1670; c'est, à quelques termes près, la répétition de ce qui ouvre déjà l'édition de 1 65 1. Voici maintenant quelques passages des lettres qu'il écrit, au cours de son travail, au P. Boulaud, génovéfain, dont nous avons parlé.

« Je prépare quelques embellissements à

mon livre, et me suis résolu de mettre des tailles-douces au devant de chaque chapitre. J'en ai déjà fait graver onze que je vous envoie, afin que vous puissiez mieux connaître l'ordre du dessein, qui est de choisir un exemple dans la vie des saints ou dans la Bible, et de l'appliquer à une sentence tirée du chapitre où l'image doit être mise. On m'en grave encore deux ou trois, mais comme je ne suis pas fort savant en ces histoires, je mendie des sujets chez tous les religieux de ma connaissance. Entre autres, j'ai besoin que vous m'en donniez de vos saints parce que, dans celles que je vous envoie, vous en trouverez trois de l'habit de saint Benoît, et on pourrait prendre cela pour une déclaration tacite d'être du parti des bénédictins dans votre querelle. Vous m'obligerez donc fort de m'en donner quelques-unes de votre habit, et s'il se peut même de celui de Thomas a Kempis, pour appliquer aux chapitres où il en manque encore Le soin que j'avais, de conserver ma neutralité entre les deux partis, m'avait déjà fait m'adresser à vos

Pères de Saint-Lô, mais je n'en ai pas eu de satisfaction » (veille de Pâques 1662).

Ainsi Corneille, s'adressant à des génovéfains, c'est-à-dire à des religieux ne prétendant nullement à la possession de l'ouvrage, pousse la précaution jusqu'à chercher des modèles de vêtements religieux de leur ordre et de tous les ordres possibles, pour qu'on ne crût pas qu'en en mettant quelques-uns, il prenait fait et cause pour ceux-là. Cela nous montre quelle importance nous devons ajouter aux gravures qui accompagnent des éditions un peu modernes. Celles des premiers temps peuvent seules avoir des raisons d'être sérieuses.

Quelques jours après, remerciant des sujets envoyés, il fait sur le latin de Vlmitation, sentant fortement le français, la même remarque que dans la préface citée précédemment. Ce n'est plus ici pour repousser les analogies italiennes; c'est pour repousser les analogies allemandes ; et comme il tient à faire plaisir au religieux génovéfain, son correspondant, partisan d'à Kempis, il lui conseille de ne pas insister du tout sur ces analogies allemandes parce qu'elles ne sont pas réelles, mais de supposer plutôt, s'il veut tirer de là quelque argument en faveur de sa thèse, que Thomas, dont le monastère, quoique situé en Allemagne, n'était pas loin de la Flandre, aurait pris la phrase et les mots des Wallons, alors sous la domination française. « A propos de l'auteur dont vous me parlez, dit-il, le zèle pour son pays lui fait trouver dans Vlmitation, des phrases allemandes. Je crois qu'il vous serait plus avantageux de montrer que ce latin sent le flamand, ou pour mieux dire le wallon, que non pas l'allemand. 11 ne cite pas une phrase pour allemande, que je ne prétende française; et les mots que les italiens disent leur appartenir, ont aussi l'air entièrement français. » Alors revient la même phrase que dans sa préface, bien qu'il parle à cet ami qu'il veut ménager et aider : « sans doute ce a été la cause qu'on a attribué ce livre au commencement à deux Français : saint Bernard et Gerson » (12 avril i652).

Il craignait, paraît-il, de graves conséquences s'il ne gardait la neutralité. « J'ai besoin de me tenir neutre et de poursuivre comme j'ai commencé, afin que ma traduction soit bien reçue de tout le monde. Quoique la cause de l'abbé Gcrsen me semble jusqu'icimal fondée, puisque son existence est révoquée en doute, elle fait l'opinion à la mode, et il y a des docteurs qui m'ont

refusé leur approbation si je mettais à mon œuvre le nom de Thomas a Kempis » (12 avril i652). Pauvre Corneille! entre le Parlement et les docteurs, comment oser dire que son idée le porte vers le troisième concurrent ?

De longues années passèrent sur cet état de choses. Les gloires du xvir siècle et les hontes du xvin® occupèrent ailleurs les esprits et leur firent oublier la solution du problème. Le livre de Vlmitation poursuivit à travers le monde son œuvre de consolation intérieure et de perfectionnement moral, sans que l'on s'inquiétât plus de celui qui l'avait écrit. Après les grands cataclysmes de la nature, la terre, bouleversée jusqu'en ses fondements, laisse apparaître à sa surface de nouveaux objets. Quand, au milieu des ruines entassées par la Révolution et des bouleversements causés par les guerres de l'empire, un jour plus tranquille commença à se lever, éclairant le chaos produit et les débris épars, il se fit aussi des trouvailles intellectuelles. Les couvents avaient été saccagés et pillés, les bibliothèques dispersées, quand elle n'étaient pas détruites. Lorsqu'on voulut réunir les trésors qui restaient, on mit la main sur d'anciens manuscrits, qui depuis longtemps n'avaient pas vu le jour, ensevelis au fond de quelque cloître dont les religieux étaient plus morts au monde ou plus désintéressés dans la question. Or, ces manuscrits, les plus anciens qui existent, portent presque tous le nom de Gerson, C'est pourquoi les débats ont été repris au xix^ siècle.

Un écrivain français, bon bibliographe, versé dans la littérature ecclésiastique, et surtout familier avec Vlmitation par une lecture de toute sa vie, entreprit de rendre cet ouvrage à son premier auteur. Il fit un examen approfondi et une comparaison minutieuse des anciens manuscrits, ainsi que des premières éditions imprimées, il discuta les témoignages, et, convaincu par les preuves qu'il recueillait de toutes parts, il affirma que VLnitation ne pouvait être que l'œuvre de Gerson. Cette opinion fut développée dans plusieurs écrits, et les solides arguments dont elle était accompagnée réfutaient les allégations des deux autres concurrents.

Depuis les travaux de M. Gence en 18 10, plusieurs savants éminents ont encore cherché à rassembler des preuves, ont fait remarquer des concordances. Sous l'influence qui se faisait sentir, l'éloge de Gerson fut mis au concours par l'Académie fran-

çaise en iSSy; les discours purement litte'raircs des lauréats, MM. Faugère et Dupré-Lasalle ne firent pas beaucoup avancer la question. M. Onésime Leroy travailla àl'éclaircir ; mais pour qui veut être loyal, le manuscrit qu'il découvrit à Valenciennes ne prouve pas grand'chose. C'est une copie de plus de Vlnternelle consolation et des Discours sur la Passion, faite partie à Bruges, partie à Bruxelles, en 1462, par un copiste de profession, David Aubert; et encore ce n'est pas une des meilleures copies. En présentant ce manuscrit comme une preuve péremptoire, M. Onésime Leroy risque même d'égarer et de compromettre sa cause. Il prétend que Gerson aurait prêché Vlmitation avant de l'écrire, et, ce faisant, il commet une erreur de date, en supposant Gerson à Bruges en 1408. Or, les archives de cette ville font mention du chancelier depuis octobre iSgy, et il n'a pu y rester que jusqu'à la fin de 1401, puisque en mai 1402 on le trouve à Paris, composant sa vision contre le Roman de la Rose. David Aubert, ainsi que beaucoup d'autres d'ailleurs, faisait delà fantaisie dans ses enluminures, car le moine prêchant au peuple, qui se trouve dans les miniatures de ce manuscrit, porte un costume qui n'était ni celui de Gerson ni celui d'aucun ordre connu.

Jusqu'à nos jours ont donc subsisté des partisans de ces trois compétiteurs : le chancelier Gerson, Thomas a Kempis et l'abbé de Verceil. Ce dernier ena peu, quoique M. de Nolhac, en 1840, lui ait consacré un petit traité, et ait prétendu imposer sa conviction à tous ceux qui ont de la piété et du bon sens. En 1841 et à Lyon aussi, parut une édition polyglotte de Vlmitalion, traduite en français, en grec, en anglais, en allemand, en italien, en espagnol, en portugais, avec le texte latin en regard. Elle était publiée sous la direction de J.-B. Monfalcon, précédée d'une étude sur Vlmiiation, d'un essai sur l'auteur du livre, et d'une notice biographique sur le chancelier, lequel est cet auteur dans la pensée de Monfalcon. Aujourd'hui on compte près de 3oo dissertations qui, depuis 1604, ont été consacrées en France à cette question. La certitude complète ne sera peut-être jamais acquise, parce qu'il manque la preuve matérielle et palpable. Cependant les probabilités matérielles et morales sont en nombre incalculable pour le chancelier, tandis que les objections qu'on peut faire à ses deux concurrents sont passablement fortes. Nous allons, pour essayer d'éclaicir la question, résumer les unes et les autres.

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