‹ Jean GersonChapitre 42 sur 51 · PROBABILITÉS EN FAVEUR DU CHANCELIER GERSON · texte numérisé non relu

PROBABILITÉS EN FAVEUR DU CHANCELIER GERSON

||e nom de Thomas a Kempis s'est trouvé sur un manuscrit de Vlmitation, celui de Gerson se trouve sur un grand nombre, et antérieurement à celui de Thomas. De plus, il est avéré que le moine augustin exerçait la profession de copiste ; lui-même nous l'apprend ; Gerson parle de son couvent comme d'un modèle à suivre à propos de la transcription des manuscrits ; on a de lui d'autres ouvrages recopiés; le Finitus et complétas per maniis fratris Thomœ a Kempis anno 1441, constate donc qu'il a fait cette copie de V Imitation^ mais ne prouve nullement qu'il soit l'auteur de l'ouvrage. On n'a qu'à suivre au contraire la vie du chancelier pour se dire qu'il n'eut jamais le temps d'être copiste. Mais il y a plus. Un manuscrit trouvé à l'abbaye de Saint-Tron et tombé dans notre siècle entre les mains de M. Onésime Leroy, porte, à la fin du 3^ livre de V Imitation, Perfectus fuit anno mccccxxxvii. Thomas ne peut donc pas être l'auteur de l'Imitation en 144 1, puisque ce livre existait déjà en 1487.

Ses propres écrits ascétiques le placent du reste aune grande distance de l'auteur de Vlmitation. Par son titre de copiste, il nous offre au contraire une présomption favorable à Gerson, puisque ce dernier eut des relations avec les chanoines de son ordre, les défendit au concile de Constance, et fit leur éloge

dans le traité de lande scriptoi^iun. Il n'y avait rien que de très naturel à ce qu'un ouvrage de Gerson eût passé bientôt chez les chanoines de Saint-Augustin et à ce qu'une des premières copies eût été faite par Thomas a Kempis. Nous avons parlé du peu d'analogie que présente le latin de ce dernier avec le latin de V bnitation ; nous n'y reviendrons pas. Corneille, quoi qu'en voulût dire sa prudence, sa modestie, n'était pas mauvais juge en ce cas ; et lorsque, en donnant son opinion, il ne s'avoue ni assez savant ni assez habile pour trancher la question, on est libre d'en croire ce qu'on veut.

Si l'existence de l'abbé Gersen est révoquée en doute, cela seul ne suffirait point à nous faire abandonner sa cause. Il ne laisse de trace dans aucune histoire; peut-être serait-ce au contraire un attrait pour nous, de découvrir dans une obscurité si grande l'auteur de VAma nesciri. Mais si l'homme était inconnu avant Gerson, l'œuvre l'était également, et c'est là notre raison la plus forte contre l'abbé de Verceil. Comment veut-on qu'à une époque où l'on attachait tant de prix aux ouvrages ascétiques, où on recopiait les manuscrits avec tant d'ardeur, un livre semblable soit resté deux cents ans inconnu? Nous le voyons paraître au contraire en même temps que Gerson. L'hypothèse de l'abbé de Verceil, laquelle date seulement de la fin du seizième siècle, reposait sur l'existence du manuscrit d'Arona, que l'on avait cru d'abord antérieur à 1400 ; mais un examen plus sérieux a fait reconnaître qu'il était postérieur à cette date. Après avoir subi beaucoup de vicissitudes, ce manuscrit fut trouvé, le 4 août i83o, chez le libraire Techner, par M. Grégory qui, croyant lire i3 dans le nombre des centaines, fit reproduire l'ouvrage à cent exemplaires et se mit à appuyer Gersen. Il pensait aussi avoir découvert des traces du passage de ce manuscrit dans l'inventaire d'une famille italienne en 1349, c'est-à-dire bien avant le chancelier Gerson. Pour confirmer ces assertions, il aurait fallu d'abord prouver l'identité de cet ouvrage de 1349 avec V Imita' tion du quinzième siècle : le titre seul n'était pas un argument péremptoire, car beaucoup d'ouvrages ascétiques ont porté des titres assez approchants. Mais, de plus, on a reconnu qu'il y avait eu erreur dans la date assignée à ce manuscrit. Un bibliographe anglais, Dibdin, dont l'autorité fut d'un grand poids, n'en fait pas remonter l'écriture plus haut que le milieu du xv^ siècle, et pense qu'au lieu du chiffre i3 mal formé et à demi effacé, c'était

le chiffre i5 qu'il fallait lire. Les paléographes italiens du dixseptième siècle, Assemani et Fogini, bibliothécaires du Vatican, et Joseph Bianchini, de la congrégation de l'Oratoire de Rome, avaient été de cet avis. Tel est aussi, parmi nos érudits modernes, celui de Messieurs Renaudot, Dacier, Gosselin, Van Praët, Petit-Radel, Dannon, Renouard, Sainte-Beuve, Dupin. Ceux qui, dès l'abord, en avaient jugé autrement, comme le président Cousin, Ducange, Baluze, Hardouin, rappelés à certaines concordances ou traditions locales par cette nouvelle étude, sont revenus sur leur appréciation première (voir les jugements des membres de l'Académie des inscriptions, publiés par Mocquet iSSy). L'homme le plus versé dans la connaissance des manuscrits d'Italie, le P. Zaccaria, a déclaré également le manuscrit d'Arone, postérieur à 1400.

Il ne resterait donc plus de ce manuscrit que la suscription : Jean Gersen, abbé. Beaucoup y voient une altération du nom de Gerson, due à quelque méprise de copiste*, les contemporains mêmes de notre docteur n'écrivaient-ils pas souvent Jarson ? Ce qui tend à prouver la méprise, c'est la qualification de chancelier de l'Eglise de Paris, suivant dans plusieurs autres manuscrits le nom de Jean Gersen. Un de ces manuscrits existe à Florence et porte textuellement les mots : Chancelier de Paris. Une autre preuve que le nom du Docteur très chrétien a pu être défiguré ici, c'est qu'il l'a été ailleurs de la même façon. La première édition de ses œuvres latines publiée à Bâle en 1488 porte le nom Gersen imprimé au frontispice du deuxième volume. Quant à la qualification d'abbé ajoutée par le scribe, elle a pu être appliquée à Gerson, soit dans un sens vague et général, soit parce que le chancelier avait eu une cure en commende, dépendante de l'abbaye de Saint-Nicaise de Reims, et qui conférait le titre d'abbé. Dans ses Considérations sur l'auteur de Vltnitation^ M. Gence dit à ce propos que la qualification d'abbé précédant le nom sans désignation de lieu, était donnée aux commendataires et aux séculiers, particulièrement dans les pays se rattachant à la domination française, tel qu'était Gênes, d'où est provenu le manuscrit d'Arone. Ce titre n'offrirait donc qu'une difficulté sans importance, puisque nous retrouvons le même nom de Gersen accompagné une fois de la qualification d'abbé, une autre fois de celle de chancelier. En résumé les droits prétendus de l'abbé de Verceil nous paraissent reposer sur une erreur sans

consistance, à laquelle la bonne foi de M. Gregory a pu seule, pendant quelque temps, donner une certaine valeur.

Abordons les probabilités en faveur de Gerson. Le Chancelier a pour lui quatre choses : l'opinion de ses contemporains; le témoignage des premiers manuscrits et des premiers livres imprimés -, la convenance morale ; enfin des analogies, des ressemblances frappantes dans le style et les pensées, avec ses autres ouvrages mystiques.

Il est certain que lorsqu'on n'a jamais eu connaissance d'un livre avant l'existence d'un homme ; lorsqu'on commence à en entendre parler, ou pendant la vie de cet homme, ou immédiatement après sa mort, c'est bien là une circonstance qui mérite de fixer l'attention. Or, aucune trace, avant Gerson, de Vlmitation telle qu'elle existe aujourd'hui ; on commence à la copier de monastère en monastère, bientôt après l'éloge que fait son frère de traités admirables composés par lui; l'opinion du quinzième siècle lui attribue l'ouvrage ; il n'en est dépossédé ensuite que par l'activité des corporations religieuses, lesquelles, induites en erreur par de légères coïncidences, espèrent s'en faire un titre de gloire; mais, jusqu'en i6i5, la plupart des copistes, éditeurs, traducteurs, désignent le chancelier de Paris, soit par cette qualification, soit par son nom propre.

Nous disons : aucune trace de Vlmitation avant Gerson. Nous invoquerons, entre autres témoignages, celui-là même du chancelier. Il était, nul ne le contestera, un érudit profond en matières théologiques. Il avait recherché avec prédilection, étudié avec amour les productions ascétiques anciennes ou récentes, et il les mentionne presque toutes dans ses nombreux écrits, excepté Vlmitation. On dirait qu'il ait voulu dresser la liste de tous les ouvrages autorisés qu'allait surpasser ce chef-d'œuvre. Dans sa Montagîte de contemplation surtout, un de ses meilleurs ouvrages, il passe en revue les conseils des docteurs les plus renommés sur la manière de s'unir à Dieu, et sur les pensées qui peuvent le mieux préparer l'âme à la contemplation. On sait le cas qu'il faisait des œuvres de saint Bonaventure ; on connaît sa traduction de V Aiguillon d'amour diinn ; comvciQ.nx

n'aurait-il pas exalté aussi le livre de Imitatione Christi^ si ce livre eût existé avant lui ? comment ne l'aurait-il pas aussi ou traduit, ou commenté, ou recommandé, alors qu'il parlait tant de la réforme des moines ?

Gerson a pour lui l'autorité des manuscrits. Un très grand nombre portent son nom lisiblement écrit, et quelques-uns avec la désignation formelle de chancelier. Ceux en tête desquels le nom Jean Gersen est inscrit, sont plus ou moins altérés ; tous ceux qui portent un nom autre que celui du Chancelier, ne sont pas datés ou appartiennent à une époque postérieure. Les plus anciens et les meilleurs présentent son nom, ou bien ont été écrits de son temps ; c'est de ces premiers manuscrits que s'est servi M. Gence pour rétablir Gerson dans ses droits primitifs. On peut consulter à ce sujet, dans la dissertation latine de l'abbé Cancellieri sur l'auteur de Vlmitation, une notice en cinq pages des éditions du xv^ siècle qui parurent sous le nom de Gerson.

Il y a entre autres la copie faite vers 1440 par le neveu du chancelier, avec le portrait et le nom de son oncle. C'est, si je ne me trompe, celle dont s'est servi pour sa traduction M. l'abbé Delaunay, curé de Saint-Etienne du Mont ; et c'est pourquoi il a mis hardiment le nom de Gerson en tête de son œuvre.

Un manuscrit provenant de la grande Chartreuse, y ayant été apporté de la Chartreuse de Portes, et tombé à la Bibliothèque de Grenoble lorsque, à la Révolution, les religieux furent chassés du couvent, renferme les trois premiers livres de Vlmitatioti, les Méditations de saint Anselme, et deux lettres de sainte Catherine de Sienne à des religieux. Une note de 1444, mise à la fin du manuscrit, prouve qu'il a été écrit, vers le milieu du quinzième siècle, par un chartreux désireux de conserver pour son usage et de méditer ces œuvres pieuses. Or, on sait que Gerson eut des relations nombreuses avec les chartreux, fut lié de cœur avec eux ; que la Chartreuse de Portes, enfin, n'est pas loin de Lyon, où il dut composer son livre, et de Châtillon, domaine qui lui fut donné pour assurer le pain de ses dernières années.

Une traduction française manuscrite est conservée à Paris. Peut-être y fut-elle portée par le neveu du chancelier, alors qu'il était chanoine de la Sainte-Chapelle. On y voit, sur une miniature, Notre- Seigneur portant sa croix et se retournant pour écouter un moine qui lui parle à genoux. Au-dessus d'eux une petite banderole porte ces mots : « Riens je ne puis. Seigneur, sans toy, penser, parler, ne bien ouyr ; pour tant après toy tire-moy. »

Un incunable latin, c'est-à-dire un volume datant des premiers temps de l'imprimerie, est conservé à la Bibliothèque de Lyon. Il commence ainsi : Incipit liber py^imus Jolia?inis Gerson, Cajicellarii Parisiensis^ de Imitatione Christi, et de contemptu omnium vanitatiim yniindi. A la fin on lit : Explicit liber quartiis et idtimiis de sacramejito altaris Johanfiis Gerson Cancellarii Parisiensis de coniemptii mimdi depotum et utile opiiscuhim finit. Puis : Seqiiitur tractatiis de meditatione cordisy ab eodem Johanne de Gersono; c'est-à-dire : un petit traité en 18 chapitres, de la Méditation du cœur, par le même Jean Gerson.

John Spencer Smith, auteur du Collectanea Gersoniana^ ou Recueil d'études, mémoires, etc., sur Gerson (Caen, 1842), possédait un exemplaire imprimé de V Imitation., dont voici la^suscription : Incipit liber primiis Johannis Gerson, Cancellarii Parisiensis^ de Imitatione Christi et de contemptii omnium vaîîitatutn nnmdi. Et à la fin de l'ouvrage, on lit : Completum est hoc opusculum anno Domini millesimo quadringentesimo tioîiagesimo secundo vicesima prima die mensis Augusti. (Mémoire adressé à l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen.)

Une traduction italienne fut imprimée à Brescia sous le nom de Gerson en 1564. Pas le moindre doute encore en Italie, de la première à la dernière page. A la première : Li quattro libri di Giovanni Gerson — Dell Imitatione di Christo — del dispregio del mundo e délia sua vanità — Brescia 1564. A la dernière : // fine del quarto ed ultimo libro di Giovan Gerson. La table porte pour titre : Table des matières contenues dans le livide de GioGeî^son; le premier chapitre de la première partie : Libro divoto et utile composto per Giovanni Gerson cancellieri de Parigi. Et nous sommes en 1564.

Dans les Vindiciœ Kempensiœ, ouvrage publié en 1621, le

père jésuite Ros-Weyde reconnaît qu'en Italie on attribuait aussi communément qu'en France l'hnitation à Gerson : Viilgo in Italiâ^ dit-il.

Une traduction française attribuée au jésuite Auger fut imprimée à Lyon en 1677 et réimprimée plusieurs fois. Elle porte au verso du second feuillet une gravure sur bois représentant Gerson en costume de chancelier. Voici l'en-tête de cette traduction : Jean Get^son. — De limitation de Jésus-Christ — livres IIII — nouvellement reveu^ conféré avec le latin et corrigé — à Lyon, par Michel Jove et Jean Pillehotie — à Vetiseigne du Jésus — i^jy-

Deux autres éditions sur la fin du seizième siècle et le commencement du dix-septième, commencent à émettre des doutes. C'est d'abord un exemplaire imprimé à Lyon en 1670 apiid heredes Jacobi Jnnctœ . Celui-là porte en titre : Johannis Gerson, Cancellarii Parisiejisis — Doctorisque celeberrimi : De Imitatione Chrisii deque miindi vanitatum contemptii. Et à la fin de l'ouvrage il y a : Qiiamvis iste libelliis dicatiir Johannis Gersonis, author tamen ipsins fuit Thomas de Kempis, canonicus regularis. Puis un autre exemplaire imprimé à Lyon en 1608, apud Horatium Cordin, porte à la seconde page : Hoc volumine continentur', Joannis Gersonis, cancellarii Parisiensis, seu potius Thomœ a Campis, canonici regularis — De Imitatione Christ i libri IIII, etc.... Suit l'annonce d'autres ouvrages contenus dans le même volume.

Nous avons montré déjà, par l'histoire de Gerson, l'harmonie de sa vie et de son caractère avec les pensées qu'il exprime. Mais dans la polémique qui s'est engagée vers le milieu de notre siècle, quelqu'un a paru méconnaître et nier cette harmonie ; c'est pour discuter ces appréciations que nous revenons sur ce sujet. »

La convenance morale qui saute aux yeux de tous, c'est que V Imitation fut écrite par un homme connaissant la souffrance, un homme ayant souffert, ayant été épuré et comme immatérialisé par la souffrance ; or les épreuves ne manquèrent pas à Gerson, et la connaissance qu'il acquit, du cœur humain et de son pro-

pre cœur, ne fut pas purement the'orique. Le sentiment de la profonde misère de la vie et de la constante assistance de Dieu n'était pas seulement dans son esprit, il avait péne'tré intimement son cœur. Lancé pendant une longue période au milieu d'agitations qui répugnaient à sa nature timide, faisant l'expérience ensuite de l'ingratitude des hommes, de la vanité de la gloire, de l'instabilité de tout ce qui est terrestre, il put dire avec conviction : O qiiam cito trajisit gloria mimdi! Que la gloire du monde passe vite! Utitiamvita eorum scientiœ ipsorinn et concordasset ! tune bene studiiissent et legissent : Plût à Dieu que la vie des hommes eût répondu à leur science; c'est alors qu'ils eussent fait de bonnes lectures et de bonnes études [Im., 1. I, ch. m). Ses qualités et ses défauts, tout ensemble, fondus au creuset de l'épreuve, se transformèrent; le seul amour de Dieu, que toujours il avait cherché, surnagea dans cette tempête. Ame à la fois énergique et douce, son énergie se tourna contre lui-même et tout ce qui, en lui, tenait de la nature, elle devint de la résignation. Sa douceur franchit le plus haut degré de l'amour et ne fut plus que charité. Tel, Silvio, dans sa prison, ne trouva que pardon en son cœur. Saint François de Sales a dit de Gerson qu'il mourut dans un élan d'amour. Or, saint François de Sales s'y connaissait, et cette mort-là était bien digne de l'auteur de Vlmitation.

J'arrive aux deux objections qu'on a faites. Le livre de Imitatiofie Christi fut écrit spécialement pour des religieux ; beaucoup de titres de chapitres et de recommandations le prouvent. Or, M. de Nolhac a dit qu'il y aurait présomption à donner des règles pour se bien conduire dans un état qu'on ne connaît pas, et il conclut de là que l'auteur est un moine. Certes ! le terme de présomption doit être écarté tout d'abord. Est-ce que la grâce de Dieu et la science théologique ne donnent point l'autorité à une parole sacerdotale, même pour parler d'un état qu'on n'a point embrassé ? Est-ce que tous les jours les directeurs de consciences ne donnent pas, au nom de Jésus-Christ, des règles et des conseils aux personnes mariées ? Est-ce que saint Bernard n'a pas fait de bonnes et solides instructions à des évêques ? et il ne le fut point. Et même, humainement parlant, Gerson connaissait la vie monastique; il avait fréquenté des religieux toujours, ayant pour leur état une tendance marquée ; il en avait dirigé beaucoup; il avait écrit à des chartreux,

des augustins, des célestins, des lettres admirables. Quatre ans enfin, après avoir longtemps rêvé ces jours, il vécut au milieu d'eux. Et quanta célébrer avec enthousiasme le bonheur et la gloire de la vie religieuse ainsi qu'on le voit au III'' livre de VlmitatioJi^ il l'avait assez désirée, et se mettait lui-même assez de côté en tout, pour parler avec conviction au nom d'un autre. Quand il dit : « Que vous rendrai-je pour une telle faveur, car il n'est pas donné à tout homme de tout quitter et de renoncer au monde pour embrasser la vie monastique? » (1. III, ch. x), ne pouvait-il suggérer cette pensée aux religieux qu'il dirigeait et conseillait, en même temps qu'il les enviait?

M. de Nolhac a dit encore : Quelle que soit la piété d'un homme, il ne saurait s'élever à une sérénité pareille s'il est au milieu de l'agitation du siècle. Je répondrai à cela que rien n'est impossible à la grâce de Dieu, et que, si dans le cloître seulement on pouvait aimer Dieu par-dessus toutes choses, trop d'âmes, hélas ! seraient à plaindre. Que la tranquillité de l'état religieux soit naturellement plus propre à la contemplation, que le silence du cloître soit un bonheur plus grand; que l'amour y soit plus facile, moins tourmenté par les orages, cela est indubitable ; mais Dieu peut en jeter ailleurs des germes qui résistent auxorages. Quand il a résolu de marquer un homme de son sceau, quand il veut l'envoyer porter sa parole aux autres, que lui importe où il le prend ? le don divin est plus que l'élément terrestre. Une position élevée ou le tracas des affaires extérieures n'est pas plus un obstacle pour lui, que l'obscurité de la vie et l'ignorance du monde. Saint Jean s'était vu obligé de vaquer aux choses extérieures : les Eglises de Judée et d'Asie Mineure en portent témoignage ; qui donc cependant a parlé de l'amour comme lui ? Et Dieu n'a pas trouvé, dans sa lutte contre les Gnostiques, un empêchement pour lui faire les révélations de Pathmos, Saint Bernard, moine il est vrai, mais moine jetéplus encore que Gerson dans les affaires religieuses et politiques de son siècle, mêlé aux conseils des rois, des évêques, des papes, saint Bernard a commenté le Cantique de manière à montrer que son cœur n'avait jamais battu que pour l'amour; il a parlé de Marie comme en aurait pu parler le doux et simple petit enfant qui n'aurait jamais vécu que dans ses bras. C'est qu'il suffit à l'âme d'avoir entendu battre le cœur du Maître ; nul autre bruit n'étouffe celui-là.

Enfin, ajoute l'auteur que nous avons cité, Gerson n'aurait pu arriver k un détachement assez complet pour ne mettre là nul écho de ses misères, et pour parler aussi impartialement de la vertu sans retour sur lui-même. D'abord, nous croyons qu'il avait assez grandi dans l'intimité divine pour s'oublier, lui et sa situation, quand il écrivait en vue du bien des autres. Ensuite, c'est qu'il existe justement quelques réminiscences dignes de remarque, dans certains passages. Des plaintes, des amertumes, non ! mais des allusions involontaires, amenées par les souvenirs qui hantent l'esprit, il me semble qu'on en trouve. Est-ce que, toutes les fois qu'il est question du prochain, Vlmitation ne revient pas plus souvent sur la nécessité de ne pas tenir compte des jugements des hommes, de s'attacher à plaire uniquement à Dieu, que sur l'obligation de n'en pas mal juger soi-même? C'est là le fait d'un auteur qui a eu plus à lutter pour arriver à la première de ces perfections, que pour atteindre la seconde. Tel est, au chapitre xxxvi du IIP livre, ce commentaire des paroles de saint Paul : k Je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous, ou par tout autre tribunal humain... celui qui est véritablement mon juge est le Seigneur.» Ou bien au chapitre xxxvii : « Mon fils, la patience et l'humilité dans les traverses, me plaisent plus que beaucoup de dévotion et de consolation dans la prospérité. Pourquoi vous attristez-vous de quelque chose légère qu'on dit ou qu'on fait contre vous? Quand elle aurait été plus considérable, vous n'auriez pas dû vous en émouvoir. — Que si vous avez peine à entendre ce qui est dit, et si vous en ressentez de l'indignation, modérez-vous, et ne souffrez pas qu'il sorte de votre bouche rien de mal réglé, qui scandalise les faibles. »

Au chapitre xxii duP'" livre je trouve ces paroles : «Il n'est personne en ce monde, fût-il roi ou pape, qui soit exempt de tribulations. » Tout le monde sans doute peut dire cela; mais si l'on cherche ou si l'on nie certaines coïncidences, n'est-ce pas pas plutôt le fait de celui qui avait vu de près les misères de Charles VI, la déposition etlafuite de Jean XXIII, que celui d'un anachorète éloigné des aff"aires du monde ?

Divers passages paraissent désigner l'époque orageuse pendant laquelle vécut Gerson, l'Université et les docteurs de son temps, l'avidité des bénéfices, l'importance trop grande donnée à la forme extérieure delà science. D'autres ont pour but de pré-

venir les religieux contre les dégoûts ou les tentations de relâchement qui pourraient les assaillir. Au chapitre xxv du livre P"", voulant opposer à ce relâchement l'exemple de pratiques austères et d'une fervente piété, l'auteur montre les chartreux, les moines de Cîteaux, et tant d'autres religieux et religieuses, se levant chaque nuit pour chanter les louanges de Dieu : Attende Carthusiejises^ Cistercienses et diverses religionis ?nonachos et moniales... Or Gerson vivait au milieu des célestins de Lyon, et leur austérité, nous l'avons vu, était loin d'égaler celle des chartreux, par exemple, que Gerson paraît avoir eu toujours en grande estime. Il n'y aurait rien de surprenant à ce qu'il leur adressât de pareilles exhortations. On pourrait multiplier ces rapprochements à l'infini ; ceux qui étudieraient la question plus longuement que nous en découvriraient davantage.

Des analogies d'une autre sorte naissent, non plus des circonstances, mais des pensées et du style. L'Imitation se trouve bien être le miroir de l'âme contemplative de Gerson, de son cœur détaché de la terre et brûlant de l'amour de Dieu. Elle se rattache, non point à ses discours d'apparat, mais à ses autres écrits mystiques, ainsi que l'ont reconnu les auteurs qui ont étudié à fond les œuvres françaises ou latines du chancelier. Parmi ceux-là même qui doutent sur la question de Ibnitation^ je vois MM. Mioland et Gh. d'Héricault avouer, dans leur préface du livre de Vlnteivielle Consolation^ que Gerson, tel qu'il fut réellement, a bien pu écrire l'Imitation telle qu'elle est.

Pour ce qui est de la latinité, nous avons vu déjà ce qu'en pensait Corneille. Il retrouvait, sous la tournure latine, la manière de construire d'un Français. Un des savants qui ont soutenu l'abbé de Verceil, M. Grégory, a donné, dans son Mémoire sur le véritable auteur de limitation j une liste de mxOts appartenant à une latinité un peu barbare et qui se retrouvent fréquemment dans l'ouvrage. Or, d'autres savants ont trouvé que le travail de M. Grégory tournait, sans que cela eût été son intention, justement au profit de Gerson, car, dans les premières années du quinzième siècle, le latin s'était corrompu, et il se trouve dans plusieurs ouvrages du chancelier, ce qu'il est dans

Vlmitation. « Il y avait alors un double idiome, disent d'autres critiques : l'un, correct et poli, dont on se servait dans les discours publics et d'apparat, et dans les ouvrages travaillés avec soin -, l'autre, barbare, grossier, dont on usait pour l'enseignement du peuple et dans les écoles : on remarque ce double style dans les écrits laissés par Gerson, d'Ailly et les contemporains. »

Du style, passons aux pensées. M. Gence a mis en regard, sur deux colonnes, des phrases de Vlmitation et des passages tirés des œuvres morales ou ascétiques de Gerson. L'identité est frappante, et le parallèle n'occupe pas moins de vingt pages. On retrouve dans le IIP livre de Vlmitation, le plus considérable de tous, la douceur et l'onction du livre français de Vlnternelle Consolation et de la plupart des conférences spirituelles écrites pour ses sœurs.

Je lis au chapitre dix-septième, l'avant-dernier du IV^ livre :

« Lorsque, comblés de consolations, ils seront sortis de

votre table céleste, qu'ils daignent se souvenir de moi, qui suis dans la pauvreté. » J'écoute les dernières paroles de Gerson aux enfants des hommes, et j'entends les échos de Saint-Paul me redire ces mots qui furent si souvent sur ses lèvres : « Mes enfants, je vous le demande pour toute récompense; dites ceci au Seigneur : Seigneur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson. » Ces deux mots ne sont-ils pas frères? ne sont-ils pas éclos d'une même pensée ?

Une des sources les plus abondantes de Vlmitation, c'est l'Ecriture sainte, et nous voyons que Gerson en remplit littéralement ses autres ouvrages, plus peut-être qu'on n'avait alors l'habitude de le faire. Ensuite viennent les Pères de l'Eglise, notamment saint Bernard, où l'auteur puise souvent sans le nommer. Deux écrivains profanes seulement sont nommés dans Vlmitation, et ce sont justement ceux qui étaient le plus familiers à Gerson : au chapitre xx, Sénèque, dont une pensée lui avait autrefois joué un si mauvais tour; au chapitre xni, Ovide, dont il avait blâmé les écrits licencieux en parlant du Roman de la Rose.

Et maintenant que nous avons exposé aussi clairement que possible, et trop longuement peut-être, le résultat de nos études sur l'auteur de Vlmitation, faut-il tirer une conclusion?

Faute de preuve matérielle et palpable, la certitude absolue n'est pas acquise ; mais les probabilités sont telles, qu'elles font

pencher notre balance et de'terminent notre jugement. Il est permis de croire que l'humble et pieux docteur dont tout le soin, vers la fin de sa vie, fut de se faire oublier, légua le plus beau livre qui soit sorti d'une plume humaine, à la ville qui lui donna le pain de ses derniers jours et la pierre de son tombeau.

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