‹ Jean GersonChapitre 44 sur 51 · LANCIENNE RUE SAINT-PAUL · texte numérisé non relu

LANCIENNE RUE SAINT-PAUL

SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES 36g

sibilitéde joindre le bien des âmes à la pratique de l'humilité et de l'obscurité, il n'hésita pas à abandonner sa douce et paisible retraite. Peut-être même réfléchit-il que, seul, il mènerait une vie plus austère et plus mortifiée encore que chez les Célestins. Il vint s'établir à Saint-Paul, et s'y fit le plus humble des catéchistes et des maîtres d'école.

L'œuvre en valait la peine. On a appelé cette triste époque du xiv^ siècle, un abîme, une nuit ténébreuse^ un profond puits d*ejtfer. Schisme des Grecs et schisme d'Occident; luttes intestines et guerres extérieures avaient mis la foi en danger, et le besoin de réforme se faisait sentir partout, nous l'avons vu déjà, dans l'Eglise et dans la société. Gerson n'avait pas attendu aux derniers jours de sa vie pour fonder sur l'enfance l'espoir d'un meilleur avenir. Au faîte des honneurs, il s'était fait critiquer maintes fois pour les soins assidus qu'il donnait à la jeunesse; il voulait lui refaire une conscience, une moralité jeune et forte, afin que la France se trouvât bientôt régénérée par elle. Cette oeuvre devint l'œuvre exclusive, aimée, privilégée de ses jours au déclin. La réforme ajournée par le concile de Constance, il va la commencer par l'éducation des enfants. Il s'établit dans le cloître qui reliait la collégiale Saint-Paul à l'église Saint-Laurent, et se mit à chercher, à poursuivre, à attirer par sa bonté les enfants de ce quartier populeux. Il allait les demander dans les familles, ou les recueillait dans la rue, les amenait chez lui, passait des heures entières à faire bégayer aux plus petits le nom de Jésus-Christ, partageant leurs jeux quelquefois, les consolant dans leurs petits chagrins, gardant pieusement dans son bréviaire la longue liste de ses bien-aimés avec leur nom, leur âge, la situation de leur famille. C'était un spectacle unique et doux, de le voir au milieu de cette foule innocente, les menant d'un endroit à un autre, ou les faisant asseoir autour de lui, pour leur enseigner les rudiments du christianisme et des lettres humaines, et leur parler avec une tendresse que Dieu seul peut donner. Il était pour eux plus qu'un père; il était une mère; il se faisait petit avec les petits; enfant avec les enfants. Ah! certes, il gagna bien leurs cœurs. « Il devint bientôt, lit-on dans la Méthode de Saint-Sulpice, il devint bientôt le confesseur de tous les enfants de Lyon. La plupart, touches de son extrême bonté pour eux, lui découvraient toutes les plaies que le démon avait faites à leur âme, et plusieurs lui assuraient que jamais ils n'auraient osé confesser

leurs péchés à un autre prêtre qui n'eût pas eu pour eux tant de condescendance. » Le bien qu'il leur fit fut immense, et l'autorité de sa vertu et de sa vie fixa pour toujours dans le cœur de ses chers pupilles, les enseignements et les principes que sa bouche leur révélait si doucement.

Gerson lui-même avoue à son frère, le prieur des Célestins, que les années qu'il passa ainsi entre l'intimité divine dans la contemplation de la beauté céleste, et l'intimité de l'enfance, furent les meilleures de sa vie. Il avait compris cette double parole du iMaître : « Ce que vous aurez fait à l'un de ces enfants, je le regarderai comme fait à moi-même, » Et : « Si vous ne devenez semblable à un de ces petits, vous n'aurez point part au royaume du ciel. » Descendu des hauteurs de la gloire humaine, des hauteurs plus grandes de la théologie, le docteur très chrétien s'était fait petit, obscur; il était arrivé, seconde par les circonstances, à être oublié de tous ; et, ce qui restait de force dans son amour, il l'employait à rassembler, comme autrefois Jésus, les petits enfants autour de lui.

Qu'exigeait-il de ces enfants en récompense de son amour pour eux ? La docilité? Ah ! sans doute elle devait venir toute seule. Il réclamait une autre faveur. Il leur demandait de répéter à la fin de chaque leçon cette humble et touchante prière : Mon Dieu, mon Créateur, faites miséricorde à votre pauvre serviteur Jean Gerson. Chaque Jour il conduisait dans l'église Saint-Paul sa petite famille tout entière. Après le Saint Sacrifice de la Messe, célébré tantôt par lui, tantôt par d'autres prêtres, quand lui l'avait offert de grand matin, il se prosternait sur le pavé du temple, qu'il mouillait souvent de ses larmes, dans l'ardeur de son oraison, et, avant de se relever, il disait à son petit troupeau : Maintenant, mes enfants, vous allez répéter avec moi : Mon Dieu, mon Créateur, faites miséricorde à votre pauvre serviteur Jean Gerson. On assure que l'écho de ces voix angéliques traversant les murs de l'église, arrachait des larmes aux passants.

Les enfants de Saint-Paul et des environs, c'était bien : ce n'était pas assez. Qu'il était vaste le champ où une pareille semence aurait eu besoin d'être jetée ! qu'ils étaient nombreux, les cœurs qu'il aurait fallu attirer ainsi à Jésus-Christ ! Gerson tenta d'éveiller en d'autres âmes le zèle qui remplissait la sienne. Le complément de son œuvre fut un écrit qui devait atteindre

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plus loin que sa parole ; le traité : De parvulis trahendis ad C/iristum. « Ainsi, dit Mgr Malou, il s'abaissa jusqu'à instruire les petits, et il excita les autres à cette œuvre de zèle et d'humilité. » De tout temps l'Eglise avait veillé à l'instruction de l'enfance, et on entrait à tout âge dans les écoles monastiques, paroissiales ou épiscopales. Mais, de tout temps aussi, il y eut parfois négligence de la part des uns, dédain de la part des autres ; à certaines époques plus spécialement, le peuple oublie l'importance d'une éducation religieuse solide, et les savants, fiers de leur science, craignent de la commettre avec la classe la plus infime des ignorants. Alors le démon, profitant de ces dispositions, souffle au cœur des mauvais, d'accaparer l'enfance et de la lui gagner. Le temps de Gerson ressemblait à ces temps. Nous avons vu les érudits blâmer le Chancelier de s'occuper d'aussi mesquines. choses ; nous avons vu les écrivains licencieux corrompre les esprits naïfs par leurs publications. Comprenant quelle importance il y avait à diriger vers Dieu le cœur et l'esprit de la jeunesse, Gerson jette un appel aux âmes de bonne volonté pour leur dire cette importance. Le De Parvulis ou Traité de l'art d'attirer les petits enfants à Jésus-Christ, roule tout entier sur cette parole du divin Maître : « Laissez les enfants venir à moi. » Gerson le crie à la fois aux enfants qu'il s'agit d'amener à Jésus, età ceux qui, aveugles comme l'étaientmomentanément les Apôtres, empêchent ces petits élus d'approcher. « 11 serait à désirer, dit le Père Théodore de Ratisbonne, que ce livre entrât dans la bibliothèque de toutes les écoles normales ». « Jamais, ajoute un docteur d'Allemagne, on n'a rien écrit sur les enfants de plus beau que ce petit livre, digne d'être rappelé au souvenir de notre âge. » Cette pensée de chercher dans la jeunesse les éléments d'une renaissance chrétienne inspira, depuis, les Ignace de Loyola, les Charles Borromée, le Bienheureux de la Salle, l'illustre Lacordaire ; serait-elle de trop aujourd'hui, et l'opuscule du pieux Chancelier n'aurait-il pas sa place sur la table de nos maîtres d'école ?

Nous allons en donner la préface et la division.

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