‹ Jean GersonChapitre 47 sur 51 · ÉGLISES SAINT-PAUL ET SAINT-LAURENT · texte numérisé non relu

ÉGLISES SAINT-PAUL ET SAINT-LAURENT

de Saint-Jean lui accordèrent la jouissance du domaine de Quincieux, dont les revenus déjà avaient fait vivre un autre exilé accueilli dans nos murs : saint Thomas de Kanterbury. Le chancelier français, disgracié pour avoir soutenu les maximes de l'Evangile contre les grands de ce monde, semblait suivre les destinées de l'archevêque anglais, exilé pour avoir défendu contre son roi, les libertés de l'Eglise. Victimes de leur amour pour la justice, tous deux recevaient à Lyon la même hospitalité;

mais Gerson, seul, et recherchant volontairement la solitude et la pauvreté, occupait un logis plus modeste. L'église Saint- Paul, aujourd'hui paroisse, était autrefois collégiale, et son clergé desservait aussi l'église Saint-Laurent. Elle n'en était séparée que par un préau dont les dalles se voyaient encore il y peu de temps sur la place Gerson, et les deux édifices communiquaient par le cloître entourant ce préau. A l'époque où Thomas Becket était venu se réfugier à Lyon, plusieurs chanoines l'avaient suivi. Le chapitre de Saint-Paul, imitant celui de Saint-Jean, avait voulu faire aussi quelque chose pour l'illustre exilé ; il avait affecté au logement et à la subsistance de ceux qui l'accompagnaient, quelques prébendes, et entre autres, une maison qui touchait le cloître Saint-Paul. Gerson reçut dans cette maison même un petit logement auquel il avait accès par le cloître.

Voyons quels écrits furent composés dans cet asile de paix, et sous l'influence des divines familiarités.

Gerson se fit l'interprète de David repentant par un très beau commentaire sur les psaumes de la Pénitence. Cet ouvrage se compose d'une préface et d'une Méditation dévote sur chacun des 7 psaumes. Voici comment débute la préface :

« La vraie pénitence a pour ainsi dire des degrés que gravit le pécheur lorsque, selon la parabole de l'Evangile, après être descendu de Jérusalem à Jéricho, il veut remonter en Jérusalem, c'est-à-dire revenir à la paix. Le premier de ces degrés est la crainte du châtiment, objet du premier psaume : Doiiiiite, ne in fiirore tuo : Seigneur^ ?ie me rep7^ene:{ pas dans potî^e fureur ; ?ie me châtiei pas dans votre colère.

« Le second degré est la douleur de la faute, et voici que le second psaume nous dit : Beati quorum remissœ sunt iniquitates : heureux celui à qui les iniquités sont pardonnées et de qui les pé' elles sont couverts. Et alors le pécheur confesse son péché afin qu'il soit remis : Je vous ai avoué mon péché et je n*ai point tenu

mo7i iniquité secrète J'ai dit en mon âme '. Je confesserai con-

tî^e moi-inème mes offenses au Seigneur, et vous m'ave^ remis la malice de mon péché.

« Le troisième degré joint l'espérance du pardon à la crainte précédente. Le Psalmiste revient d'abord à son exclamation : Domine., ?ie in furore tuo : ne me reprenez pas dans votre fureur ; ne me châtiei pas dans votre colère, La douleur accompagne

cette crainte : Je suis tout languissant et tout biaisé ; 7?îon cœur ne pousse que des sanglots et des cris. Mais aussitôt suit l'espérance : Seigneur, vous voye^ oii tendent mes désirs.... Vous m' exaucerez vous qui êtes mon Seigneur et mon Dieu, puisque fai mis en vous toute mon espéra?tce.

« Le quatrième degré, c'est l'amour attendant la purification, non pas de la justice, mais de la miséricorde de Dieu : Miserere mei., Deus : Aye^ pitié de moi, Seigneur., selon Vé tendue de votre grande miséricorde. Et alors : Lave'{-moi amplement de mon

iniquité ; je deviendrai plus blanc que la neige Crée^ en moi un

cœur pur.

« Le cinquième degré est le désir de la patrie céleste. C'est l'objet de la prière dans le cinquième psaume : Domine, exaudi orationem meam ; Seigneur, écoute:^ ma prière. Le désir de la vie éternelle est précédé du mépris de cette vie : Mes fours se sont évanouis comme la fumée. Ils s'en vont comme Vombre qui se dissipe quand vient le soir; et je sèche comme Vhei^be des champs. Alors arrive la considération de la divine éternité : Vous^ Seigneur, vous demeure'^ dans la suite des âges Les deux pét^i-

vont et vous demeurere'{. Ils changeront de forme quand vous voudrez ; vous, vous sere^ toujours le même., et vos années ne finiront poijit. Et ainsi les enfants de vos serviteurs habiteront sur la terre, et leur postérité subsistera toujours en voire présence.

« Le sixième consiste à voir que nous n'arriverons jamais par nos propres vertus à cette récompense infinie, mais que nous devons l'attendre uniquement de la divine miséricorde. C'est pourquoi le Prophète fait ici deux choses en même temps : il soupire devant sa misère et il chante les louanges divines. De profwidis clamavi ad te., Domine : Tai crié vers vous du profond

de l'abime Seigneur, si vous nous traitiez selon 7îos péchés.,

qui pourrait subsister en votre présence ! Mais le Seigneur

est pleifi de clémence et de miséricorde ; il a, pour nous racheter, des grâces abondantes : copiosa apud eutn redemptio.

« Le septième degré est l'exaltation d'une joie toute spirituelle. Elle se puise dans la prière; c'est pourquoi le Psalmiste commence : Domine exaudi orationem meam : Seigneur., écoutei ma prière. Par cette élévation de l'âme à Dieu, on considère ses beautés, on arrive à la contemplation : Je repasse dans mon esprit ce que vous ave^fait en faveur de votre peuple; je médite sur les ouvrages de vos mains. C'est le chant de la reconnaissance et

celui de la persévérance : Faites-moi connaître la poie par laquelle je dois ynarcher. Que votre bon Esprit me conduise par un chemin droit. Ce chemin droit est celui qui mène à la Jérusalem céleste. Ces sept psaumes suivent donc une marche ascendante ; ils marquent bien les sept degrés qui vont du péché à la paix; et nous devons les méditer souvent, à l'exemple de saint Augustin qui, dans les derniers jours de sa vie, les transcrivait de sa main ou se les faisait lire. »

On ne trouve presque rien de Gerson dans cette préface. Il n'y a que des paroles de l'Ecriture, reliées entre elles par la méditation. Cependant c'est lui tout entier. Il vivait de l'Ecriture sainte, cherchant à extraire le suc inépuisable qu'elle renferme, à en trouver les harmonies, les concordances. Les sept méditations consacrées aux sept psaumes méritent bien leur nom [meditatio c/ez^o/^) ; elles sont pieuses, pleines d'onction, d'humilité. C'est David commenté, mais commenté par un chrétien, par un enfant de la nouvelle loi, qui s'adresse plus souvent au Sauveur Jésus- Christ, et dont la contrition respire plus d'amour. S'il crie toujours du fond de l'abîme : De profundis clamavi ad te, parce que l'abîme de notre misère reste, hélas ! toujours le même, on sent à sa manière de dire que Celui qui doit nous en tirer s'est approché maintenant et vit plus près de nous.

A la même époque il faut placer l'admirable Traité sur le Magnificat^ qui a fait surnommer Gerson le premier évangéliste du cœur de Marie. « Il le composa, dit-il lui-même, pour se consoler en approchant du terme de son pèlerinage, pour exciter les cœurs à aimer la Vierge tout aimable, la Vierge aimante et dévouée au-dessus de toutes les créatures. » Ce travail, en effet, ne fut entrepris à la demande de personne, ni pour satisfaire à aucune obligation. Le seul but de Gerson est de satisfaire son amour pour Marie; c'est un épanchement de son cœur qui sent le besoin de la chanter encore avant le dernier jour; c'est aussi, nous osons le dire, une inspiration de sa Mère du ciel. A ses pieds seulement il a pu recueillir tout le miel que contiennent les paroles tombées jadis de ses lèvres.

« On trouve dans cet écrit, dit le P. Jean Grasset, de la compagnie de Jésus, quantité de belles choses sur le don de la contemplation que le pieux docteur possédait d'une manière excellente; sur l'union avec Dieu, le baiser mystique de l'âme, le vol spirituel, l'extase, le ravissement, les effets admirables que le

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Saint-Esprit produit dans nos cœurs. Saint Jean de la Croix, sainte Térèse, saint François de Sales et d'autres maîtres de la vie spirituelle ont puisé là-dedans un grand nombre de leurs inspirations. »

L'ouvrage est divisé en douze parties dont chacune porte le nom de traité. Ces douze petits traités, suivant pas à pas la marche du sublime cantique, sont le commentaire, la méditation d'un verset spécial, et, selon le sens de ce verset, s'appliquent à un objet particulier, comme l'élévation de l'esprit vers Dieu, l'oeil spirituel, la triple vision divine, la pureté du cœur, la garde des anges, la sublimité de la contemplation de Marie. Le tout forme un ouvrage excellent, qui mériterait d'être traduit et plus répandu qu'il ne l'est.

Dans le premier traité sont exposées sept des béatitudes de la Vierge. La première, c'est qu'elle a cru ; Elisabeth le lui dit. — La seconde, c'est qu'elle est pleine de grâces : Gabriel le lui déclare. — La troisième, qu'elle a porté un fruit béni de Dieu et des hommes. — La quatrième, que le Tout-Puissant a fait de grandes choses en elle. — La cinquième, qu'elle est la mère de notre Sauveur. — La sixième, qu'elle est vierge et mère. — La septième, qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais de créature, si parfaite soit-elle, qui puisse lui être semblable.

Le cinquième traité, à propos des paroles Et sanctiim nomen ejus, présente une étude profonde et des considérations fort belles sur le saint nom de Dieu. Dans le sixième, sur ces paroles : Sa misér'icorde s'étejid d'âge en âge sur ceux qui le craignent^ Gerson avance trois propositions, qu'il déclare être de foi et qui sont bien consolantes pour le chrétien. La première, c'est que Marie ne demande rien à Dieu d'une volonté absolue qu'elle ne l'obtienne. Autrement, dit-il, l'Epoux et l'Epouse n'auraient pas une même volonté, et leur amitié ne serait pas parfaite. — La seconde, c'est que nul ne demande rien pour soi à Marie avec dévotion et persévérance, au nom de Jésus son Sauveur, c'est-à-dire pour son salut, que Marie n'en veuille l'accomplissement, d'une volonté absolue. — La troisième, c'est que la Vierge, maintenant, demande et obtient plus efficacement de Dieu ce qu'elle désire, que lorsqu'elle était sur la terre, priant avec douleur et affliction. Il enseigne ensuite de quelles manières la Vierge nous aide en cette vie, savoir : par impétration, par commission, par coopération. — Par impétration, priant pour

nous, quoiqu'elle ne soit plus en état de me'riter. — Par commission, députant à notre secours des anges et des saints, car elle est, auprès de son Fils, la première des hiérarchies, celle qui éclaire les ordres inférieurs. — Par coopération, descendant elle-même pour nous assister à la vie et à la mort, ainsi que beaucoup de miracles l'attestent. Suivant la doctrine d'Albert le Grand et de tous les saints Pères, Gerson affirme que Marie peut, non seulement prier son Fils pour le salut de ses serviteurs, mais lui commander en quelque sorte par son autorité de mère. « Cette qualité de mère de Dieu, dit-il, lui donne une sorte de domaine naturel sur le Seigneur du monde, et, à plus forte raison, sur tout ce qui lui appartient. »

Le neuvième traité, consacré à ce passage : Esurientes implevit bonis, donne lieu à des subdivisions contenant de riches développements. Après avoir étudié les divers sens suivant lesquels on peut envisager ce verset, Gerson s'arrête à la nourriture suprême dont Dieu nourrit les affamés, à la divine Eucharistie, et il lui consacre plusieurs longs paragraphes. Il est à remarquer aussi qu'à partir de cette interprétation l'ouvrage change de forme. Dans les huit premiers traités et jusqu'au milieu même du neuvième, Gerson a adopté la forme d'un dialogue entre le maître et le disciple. Arrivé en face du Sacrement auguste, il sent que ce n'est plus le cas à deux hommes de parler ensemble et de s'instruire mutuellement ; il dit lui-même que les méditations et les aspirations inspirées par un tel sujet, requièrent plutôt la solitude vis-à-vis de Dieu seul, et, à partir de ce ce moment, il parle seul en effet, ou laisse parler Dieu. C'est, dit-il, comme un chant que soupire l'exilé, du lieu de son pèlerinage.

Il commence par invoquer Marie : « Vous avez dit, ô Vierge : Mon âme glorifie le Seigneur parce qu'il a fait en moi de grandes choses. Il a rempli de biens ceux qui étaient affamés. — Ah ! donnez-nous ce bien dont vous fûtes remplie. Donnez-nous ce pain descendu du ciel pour se mouler dans vos entrailles, et que cachent aujourd'hui les ombres du Saint Sacrement de l'autel. Donnez-nous en abondance tous les fruits provenant de ce fruit

béni qui fut semé dans votre sein J'ai faim : donnez à mon

âme ce pain d'amour qui prend les goûts les plus suaves, qui

rend fort et parfait J'ai soif: introduisez-moi dans le cellier

du roi, que je boive de ce vin, fruit de la vigne, après lequel

on n'a plus soif; et la vigne, c'est vous. Cette vigne produit un vin qui fait germer les vierges, et non seulement les fait germer, mais les rend invincibles. Donnez-moi ce vin dont on peut boire sans être jamais enivré. Introduisez-moi dans le cellier divin : là seulement est la force de l'âme. » Il rappelle alors les figures de ce pain mystique, mentionne'es dans l'Ecriture : les douze pains de proposition de la loi ancienne, la manne, les cinq pains de l'Evangile qui suffisent à nourrir un peuple, les fontaines miraculeuses. Mais l'homme ne parle pas seul; le Seigneur élève aussi la voix: « J'ai dit: Mon fils, donne-moi ton cœur, et pour le prendre, je le remplis de moi : Esurientes

implevit bonis Ma chair est véritablement une nourriture ;

mon sang, véritablement un breuvage. Ne vous scandalisez pas de cette vérité; que personne ne murmure et ne prenne la fuite

Nul ne vient à moi, et par moi à Celui qui m'a envoyé, si

je ne l'attire. Nul ne vient au Père que par moi. Nul ne vient au Fils s'il n'est rempli de l'Esprit-Saint. Et nul ne possédera TEsprit-Saint sans venir au Fils. Et nul ne viendra au Fils avec l'Esprit-Saint, qu'il n'aille aussi au Père. » Plus loin, invitation plus pressante à venir au banquet eucharistique et au saint Sacrifice où s'offre la Victime : « Ne vous excusez pas; ne tardez pas; revêtez la robe nuptiale. Dans un cœur nouveau, faitesvous un homme nouveau, et venez à Celui qui paraît n'avoir plus ni forme ni beauté, selon la parole du prophète. L'autel, c'est la croix; la croix, c'était l'autel. Elle a toute la largeur de la charité, toute la longueur des choses éternelles, la profondeur de la sagesse, la sublimité d'une majesté suprême. Prosternezvous, anéantissez-vous profondément au pied de cette croix; embrassez-la de toutes vos forces ; elle est l'arbre de vie. »

Nous ne pouvons pas citer les 872 grandes colonnes du Traité. Il y a tant de passages qui nous tenteraient encore ! De nombreux paragraphes sont destinés aux 12 principaux biens que l'Eucharistie apporte aux fidèles : Esurientes implevit bonis. Elle nous relève, nous rassasie, nous réjouit, nous réconforte, nous fait croître, nous calme, elle soumet la chair, elle donne l'empire à l'esprit, elle dépose en nous le germe des vertus, elle nous transforme, elle nous donne des arrhes sur la vie éternelle, elle nous unit à Dieu ; c'est le but final de cette vie et de l'autre.

Ajoutons que, même après ce travail si beau et si considérable, la piété de Gerson n'était pas épuisée, sa dévotion pas

satisfaite. Il y avait encore en son coeur des cordes qui demandaient à vibrer, des soupirs tendant à s'exhaler. On trouve, à la suite, un chant : Carmen super Magnificat^ qui n'occupe pas moins de 36 grandes colonnes, et qui est daté, comme le traité lui-même : Anno Domini MCCCCXXVIII. Liigduni. C'est donc un an avant sa mort.

Prétendre que toutes les parties de cet immense ouvrage se tiennent à la même hauteur, ne serait pas véritable ; le talent de Gerson, nous l'avons dit, a des irrégularités ; mais son âme plane toujours ; et même les quelques subtilités éparses çà et là, et qui sont un des traits du moyen âge, ne manquent pas de charme. Citons un exemple, à titre de curiosité. Dans le prologue, Gerson, qui a écrit le chant du cœur et qui trouve de mystérieuses harmonies entre la musique des sons et la musique de l'âme, établit une concordance entre les cinq voyelles qu'il met en regard des notes du plain-chant, et les principaux états de notre âme. A représente la joie ; E, l'espérance; I, la piété ou la compassion ; O, la crainte, U, la douleur. Et dans un petit tableau, au-dessous de cette adaptation des voyelles avec les sentiments qu'elles expriment, est indiqué l'objet de ces sentiments. Notre joie correspond à la magnificence de Dieu ; l'espérance, à sa générosité ; la piété, à sa miséricorde; la crainte, à sa justice ; la douleur, à notre misère. C'est, vibrant, sous une même impulsion, la gamme des sons, la gamme de l'âme humaine, suivant celle des attributs divins.

Mais ces quelques passages, un peu subtils et bizarres, disparaissent dans l'ensemble de ce magnifique travail, où les élans du plus haut mysticisme et la solidité de la meilleure doctrine se trouvent réunis. C'est toute une théologie sur la Vierge immaculée, Mère de Dieu et des hommes.

Immédiatement après l'ouvrage sur le Magnificat, Gerson composa un petit traité sur le Verbe et sur le sens mystique du Gloria Patt^i. C'est encore comme une suite et un retentissement des dernières paroles du Magnificat. Ce sont les considérations sur la gloire de la Trinité sainte, inspirées par la méditation de la parole finale, et qui n'ont pu trouver place dans le premier écrit.

L'année 1829 nous présente deux choses : les opuscules sur Jeanne d'Arc et le Syinpsalma super Cantico canticorum, commentaire sur le Cantique des cantiques.

Un homme qui avait pleuré sur les malheurs de la France comme avait fait Gerson ; qui avait pris aux affaires du pays la grande part que les circonstances lui avaient donnée ; qui avait imploré pour la paix, et le roi et les grands, dut tressaillir en son cœur quand cette nouvelle vola de bouche en bouche : Dieu appelle une humble bergère à faire son œuvre au beau pays de France. Déjà interrogée à Chinon, dans une assemblée où se trouvaient quatre évêques, Jeanne avait été amenée à Poitiers. Là, depuis que Paris se trouvait au pouvoir des Anglais, siégeaient un parlement et une université. Par ordre royal et sous la présidence de l'archevêque de Reims, chancelier du ro3''aume, on avait convoqué une assemblée de docteurs, professeurs, bacheliers, versés dans les saintes Ecritures et dans le droit civil ou ecclésiastique. Ils devaient examiner la jeune fille et dire au roi si elle était vraiment envoyée de Dieu, et s'il pouvait, en bon chrétien, accepter son concours. Ces savants examinateurs formulèrent leur avis en disant « qu'ils ne véoient, sçavoient ne cognoisçoient en icelle pucelle aucune chose, fors seulement ce qui peut estre en une bonne chrestienne et vraie catholique. En conséquence de quoi le roi pouvait accepter son secours et l'envoyer à Orléans ». On assure que Charles VII, ne se bornant pas aux investigations des docteurs de Poitiers, aurait encore consulté par écrit les prélats et les personnages les plus renommés du royaume, et que, dans les réponses faites à ce sujet, se seraient trouvées celle de Jacques Gelu, d'abord évêque de Tours, puis archevêque d'Embrun, et celle du chancelier Gerson. Le fait est-il réel ? Ou bien, indigné de la défection de l'Université , voyant de tant de côtés des consciences qui ne jugeaient plus sainement parce qu'elles s'étaient vendues plus ou moins cher, Jeta-t-il de lui-même ce cri d'appel à la droiture publique, et voulut-il donner sa voix désintéressée et loyale dans le conflit d'opinion qui se produisait autour de Jeanne ? Toujours est-il qu'il écrivit, de Lyon, deux opuscules dans lesquels il apporte son avis comme théologien. Ce ne sont pas des morceaux oratoires où, cédant à un enthousiasme, même explicable, il se passionne aveuglément pour la sainte héroïne; non , c'est un plaidoyer calme, serré, logique, où il passe en revue les raisons qui montrent l'intervention divine. C'était la seule chose à démontrer, car, une fois cette intervention admise, il est hors de doute que Dieu peut faire tout ce qu'il veut.

Le premier opuscule porte pour dédicace : A la gloire de la bénie et très glorieuse Trinité, de la Mère de Dieu toujours vierge et de toute la cour céleste. Et comme épigraphe : « Le Seigneur m'' a pris à la suite de jnon troupeau; il m'a dit : Va et prophétise àmon peuple d'Israël » (Amos, vii-i5).

En voici le début :

« Peuple d'Israël, peuple du royaume de France, il peut être à propos de déclarer ici que la fidélité à Dieu, et le culte de la religion chrétienne furent toujours florissants chez toi. Vers les iils de ce royaume s'avance une jouvencelle, fille de bergers et conduisant elle-même un troupeau de brebis ; elle se dit envoyée de Dieu pour conseiller l'autorité royale jusqu'à ce que tout le pays soit ramené sous son obéissance. Non pas certainement que, par une affirmation téméraire, elle puisse juger d'elle-même; mais des signes surnaturels ont été envoyés, comme pour dévoiler la pensée secrète des cœurs et repousser d'avance les attaques à venir.

« Il lui devint utile pour ce sujet, d'adopter un genre de vie conforme à celui des hommes, et, voulant procéder aux exercices de la guerre, elle fut conduite à en prendre les vêtements. Elle monte à cheval, porte l'étendard, et veille avec une activité admirable, comme ferait un homme expérimenté.

« Là où elle ne paraît point en chevalier, reprenant l'extérieur accoutumé des femmes, elle devient la plus simple dans les affaires du siècle, comme un innocent agneau sans expérience. De plus, elle est portée à vivre dans la chasteté, la tempérance et la modération; elle est fidèle à Dieu, interdisant les massacres, rapines et autres violences, à tous ceux qui sont rangés sous son obéissance. A cause de ces choses donc et autres semblables, les habitants des villes, les châteaux et les camps se soumettent à la direction de cette fille et lui ont promis fidélité. Dès qu'ils se sont engagés à cela, quelques personnes ont élevé des accusations et des plaintes, et leurs déclarations gagnent les esprits sages. Questions importantes à résoudre. — Dois-je croire que c'est une véritable jeune fille revêtue de la nature humaine, ou quelque figure semblable obtenue par une transformation fantastique? — En second lieu, est-ce que les choses qu'elle fait, peuvent provenir d'elle-même, conformément à la nature humaine; ou par elle, d'une cause supérieure ? — Troi-

sièmement, si c'est d'une cause supérieure, est-ce d'une bonne, à savoir par un bon esprit ; ou par une mauvaise, comme serait d'un mauvais esprit ? — Quatrièmement, dois-je ajouter foi à sa parole, et son œuvre doit-elle être appréciée comme venant d'une inspiration divine, ou regardée comme magique et illusoire?— Touchant ces graves questions, les uns et les autres ont jugé de manières bien différentes, à ce point que, de part et d'autre, chacun invoque à l'appui de son dire, le témoignage des Saintes Lettres. Le présent opuscule apporte, comme tribut, ma part de recherches dans l'examen de ces matières. En revenant sur des choses qui paraissent tout d'abord problématiques, je provoquerai les esprits subtils à une pénétration plus profonde. »

Suit le développement de six propositions dans lesquelles Gerson prouve, soit par les actes mêmes de la vie privée ou publique de Jeanne, soit par les dogmes théologiques et les maximes des Pères : que le Dieu qui donna l'éloquence à Moïse, et la force à David n'est pas moins puissant qu'autrefois — qu'il peut se choisir des instruments où il veut, faire des miracles quand il veut — que rien, dans la pure jeune fille qui vient sauver la France, ne paraît entraver l'œuvre de Dieu par elle, mais que tout semble, au contraire, l'annoncer et la favoriser. A ceux qui trouvaient déplacé qu'une femme vînt commander à des hommes, il rappelle les missions confiées par Dieu à Esther, Déborah ou Judith. Il cite même, dans un autre ordre d'idées, sainte Catherine triomphant des docteurs, « Que le parti qui a juste cause, conclut-il, prenne garde de rendre inutile par incrédulité ou par ingratitude, le secours divin qui s'est manifesté si miraculeusement. »

S'autorisant de ces deux plaidoyers, Wallon a dit, dans son Histoire de Jeanne d'A?x : « Jeanne était donc bien l'envoyée de Dieu ; c'était le cri du peuple ; c'était aussi le sentiment des docteurs les plus autorisés: Jacques Gelu,archevêqued'Embrun ; Jean Gerson, la plus grande voix du quinzième siècle. »

Il faut bien cela pour effacer un crime. Il faut cela pour nous faire oublier que le duc de Bourgogne vendit Jeanne aux Anglais, comme il avait déjà vendu la France; que Pierre Cauchon, sa créature, le seconda dans ses desseins ; que Jeanne ne mourut pas seulement pour la France qu'elle avait sauvée, mais qu'elle fut jugée et condamnée par des Français.

Le second de ces deux petits e'crits est daté de Lyon, 1429, quatorzième jour de mai, dans la vigile de la Pentecôte, c'est-àdire un peu après la leve'e du siège d'Orle'ans. L'autre avait-il pre'cédé de beaucoup? on ne sait pas au juste. Mais ce qui est hors de doute, c'est l'authenticité de ces écrits. Quelques critiques avaient cru y reconnaître le style de Henri de Gorckum. Ce théologien hollandais eut en effet la gloire de soutenir aussi la Pucelle, notre héroïne, mérite d'autant plus grand, qu'il était, par sa naissance, sujet du duc de Bourgogne , mais il attendit plus tard pour manifester son opinion. Son mémoire ne vint qu'après le sacre de Charles VII à Reims, sacre qui eut lieu, comme on sait, le 17 juillet; tandis que le second opuscule de Gerson porte, avec sa signature, la date précise du 14 mai, vigile de la Pentecôte. La cérémonie du sacre et la proclamation universelle de Charles VII, Gerson devait les apprendre dans un monde meilleur. Deux mois après avoir élevé la voix en faveur de Jeanne, il s'endormait dans le Seigneur, et ne voyait pas la fin de sa mission.

La pensée de la France fut donc une de celles qui occupèrent son esprit dans les derniers jours de sa vie, ce ne fut cependant pas tout à fait la dernière. Il travaillait à un ouvrage où il mettait plus encore de son âme, auquel il allait consacrer les derniers battements de son cœur. On peut appeler cet ouvrage un chef-d'œuvre, sinon au point de vue du style, du moins à celui de l'amour et de la piété. C'est là le chant du cygne, la note la plus élevée du mysticisme chrétien. Le savant cardinal Bona, parlant de ce Commentaiy^e du Cantique, déclare que Gerson a divinement écrit des propriétés de l'amour de Dieu. Saint François de Sales lui rend le même témoignage, et il s'y connaissait. Un autre grand et saint mystique, le vénérable Boudon d'Evreux, met à ce propos le chancelier au rang des âmes bienheureuses « qui ont comme un immense amour, et qui sont toutes plongées dans une mer d'amour ». Cet écrit était dédié à des religieux de l'ordre des Chartreux.

Afin de légitimer les explications qu'il donnera du sens mystique des paroles du Cantique, Gerson rappelle d'abord l'amour de Dieu pour les hommes ; non pas seulement cet amour général du Créateur pour sa créature, mais cet amour tendre du Père céleste pour ses enfants ; de l'Epoux divin pour les âmes ; puis, le prix que Dieu attache au retour de de notre cœur, et com-

ment, à la triple interrogation de Jésus, Pierre dut répondre par trois fois : Amo te, je vous aime; DominCy tu scis quia amo te: Vous savez bien, Seigneur, que je vous aime. De là découle tout le reste. Est-ce qu'il n'y a pas un monde entier de mystères et de délicatesses dans cette réciprocité d'amour ? Vingt considérations viennent alors sur l'amour gratuit de Dieu pour l'âme, l'amourlibre de l'âme pour Dieu. Tout cela n'est que le prologue de l'ouvrage. Il se termine par ce cri du cœur répété plusieurs fois, cette parole qu'on voudrait faire dire à toutes les créatures, qui court à travers le Cantique et le résume tout entier ! Amo te ! Amo te! A?Jio te !

L'ouvrage lui-même se divise en lo chapitres ou commentaires, et, tout en méditant les paroles saillantes du livre inspiré, Gerson en déduit les cinquante propriétés de l'amour divin, résumées au chapitre v du IIP livre de V Imitation. Elles sont ici exposées tout au long.

Osculetîir jne osculo oris sui, qu'il me donne un baiser de sa bouche ! C'est que l'amour s'élance d'abord vers l'objet aimé, et il s'élance avec ardeur. Dans un baiser sublime, le Verbe s'est uni à la nature humaine; l'âme remontera le chemin qu'il a parcouru pour descendre, elle aspire à l'embrassement éternel qui l'unira à la Divinité.

L'amour réjouit et délecte le cœur. «Venez, conclut cette considération, voyez, goûtez et sentez combien doux est le Seigneur. La langue ne saurait le dire. »

L'amour adoucit, calme, apaise. « Votre nom est comme une huile répandue. »

L'amour enflamme. Voyez comme les désirs de l'épouse sont ardents : « Tî^ahe me, attirez-moi après vous... je courrai à l'odeur de vos parfums. »

L'amour pénètre dans le lieu le plus intime et le plus retiré, car il lui faut la solitude : « Le Roi me fait entrer dans son cellier, c'est là que nous nous réjouirons. »

L'amour embellit tout. « O filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle. Mon âme était noire; Dieu m'a aimée, je suis devenue belle ; je l'aime, le rayon de sa gloire repose sur mon front. »

L'amour est fort ; il combat et triomphe : (( Les enfants de ma mère se sont élevés contre moi. »

Mais aussi l'amour soupire après le repos et les caresses du

SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES SSg

Bien-Aimé : « Indica 7iiihi^ dites-moi, ô vous qu'aime mon âme, où est le lieu de votre repos et de vos pâturages. »

C'est que l'amour est craintif ; il a peur de perdre ce qu'il aime : « Dites-le-moi, de peur que je ne m'égare en suivant les troupeaux de vos compagnons. »

Ce repos, hélas ! il faut le mériter ; l'amour doit être actif, vaillant, obéissant : « Si ignoras te ^ô pulcherrina^ si tu l'ignores, ô toute belle, sors, suis les traces des troupeaux, et mène paître tes chevreaux près des tentes des pasteurs. Le camp des pasteurs, c'est l'Eglise qui plante ses tentes sur tous les rivages. Elle nous enseigne ce que nous devons faire pour suivre l'Epoux et lui plaire. »

L'amour de l'épouse, en effet, doit être fructueux : « Que mon Bien-Aimé vienne dans son jardin, et qu'il mange du fruit de ses arbres. »

L'amour est vigilant, il ne se lasse jamais : « Je dors, mais mon cœur veille.» U Imitation à.\sQ.\ià.é]di : Amo7^ vigilatet dortniens non dormitat^fatigatus, non lassattir...

Il est pur, immatériel et détaché des sens : « Soroj" mea... sponsa mea... columba mea... immaciilata mea : ma sœur, mon épouse, ma colombe, mon immaculée ! »

Et quels sont ses effets ? Il purifie d'abord; il éclaire, illumine ; puis il rend saint et parfait. « Vous êtes toute belle, ô mon amie, et il n'y a point de tache en vous. » Gerson fait découler de ces trois effets les trois manières d'agir de la théologie. L'amour qui purifie engendre la science de la morale; l'amour illuminatif sonde les vastes horizons de la théologie spéculative ; l'amour qui perfectionne inspire les règles de la théologie pratique et du mysticisme chrétien.

« Fiige, dilecte mi^ fuyez, mon Bien-Aimé, » dit l'épouse. C'est aussi le mot de saint Pierre, dit Gerson : Eloignez-vous de moi, car je suis un pécheur. — Et pourquoi? Parce qu'au soleil divin, l'âme a vu sa misère. Mais l'amour est encore assez puissant pour la couvrir et pour tout effacer dans une inénarrable union. i( Fac me audire poce}7i tiiam, s'écrie le pieux docteur: Que votre voix si douce résonne à mon oreille. Quand verrai-je les régions de la lumière et de la paix? Quand vous trouverai-je au lieu de votre repos, sur les collines éternelles? Je m'anéantirai devant votre Face comme l'insecte au milieu des rayons du soleil. Je cacherai mon cœur dans la grande douceur de votre

SgO JEAN GERSON, SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES

amour. J'irai des tabernacles de la terre aux tabernacles éternels. Aussi je ne sais redire qu'une chose à la fin de ce Traité comme au commencement; une chose unique, que j'attends quoique indigne, que j'espère de votre amour: Osculetur me osculo oris siii. Qu'il me donne un baiser de sa bouche. »

Ce mot fut probablement le dernier, écrit par Gerson sur la terre. Le prieur des Célestins mit de sa main au bas de l'ouvrage le nom de son frère, la date de sa mort, en ajoutant : Il a reçu sans doute maintenant ce baiser du Seigneur, il jouit de ses embrassements sans fin.

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