CHAPITRE TRENTE ET UNIEME
LA MORT ET LA SÉPULTURE — LE TESTAMENT DU PÈLERIN HISTORIQUE DU TOMBEAU DE GERSON
E dernier mot du Commentaire sur le Cantique fut e'crit le 9 juillet 1429. Un des biographes de Gerson nous dit qu'il passa les trois jours suivants dans un état qui tenait de l'extase. Il réunissait cependant encore ses enfants bien-aimés, leur parla même le 1 1, avec sa douceur accoutumée, et ne manqua pas de leur faire répéter l'invocation habituelle : Mon Dieu, mon Créateur, faites miséricorde à votre pauvre serviteur, Jean Gerson. Le 12, les enfants étaient rassemblés comme la veille, attendant leur maître chéri. Ne le voyant point paraître, ils montèrent inquiets à sa cellule et le trouvèrent mourant, tout plongé dans son oraison. Quelques-uns redescendirent tout en larmes, traversèrent le cloître et la place en criant par les rues : O Dieu, notre Créateur, ayez pitié de votre serviteur et de notre père Jean Gerson. Il expira bientôt, sans maladie préalable, sans agonie et sans secousse. Saint François de Sales a dit qu'il était mort d'amour, dans un transport d'amour. Peut-être saint Joseph, mort entre les bras du Sauveur; peut-être Marie, dont le corps glorieux fut accueilli par son Fils dans le ciel, récompensaient-ils ainsi le serviteur dévoué, qui avait tant contribué à propager leur culte.
Le saint est mort! Ce fut le cri qui courut dans Lyon, et que les échos de la ville redirent aux plus proches campagnes. On accourut en foule voir une dernière fois ces traits qui respiraient la bonté et la simplicité, contempler cette bouche devenue muette, dont on considérait, quelques jours avant, les paroles comme des oracles de sainteté. Les uns cherchaient à se procurer quelques parcelles de ses vêtements ; d'autres lui faisaient toucher leurs chapelets.
Depuis quelque temps déjà, Gerson pressentait que sa fin serait proche. Il avait pensé à sa sépulture et fondé l'année précédente un o^/Y ou anniversaire de pain et de vin pour le repos de son âme. C'étaient des distributions aux pauvres, qui étaient d'usage en ce temps-là. Le texte de la fondation a été conservé. En voici la reproduction :
« Au nom du Père, et du Fils, etdu Saint-Esprist. Faisons savoir à tous ceux qu'il appartiendra, qu'en l'année 1428, le i^'" octobre, nous, chancelier et chanoines du chapitre de Saint- Paul de Lyon, avons, pour bonnes raisons et justes causes, accordé et accordons par les présentes à vénérable maistre et seigneur Jehan Gerson, docteur en théologie, chancelier de Paris, et prêtre du diocèse de Reims, l'anniversaire perpétuel de pain et de vin, lequel se fera et sera célébré avec les cérémonies usuelles, le 14 décembre, lendemain de la sainte Luce, fête de saint Nicaise, évêque de Reims, jour auquel ledit Gerson nous dit être né en i363. Nous accordons aussi audit Gerson, le droit de choisir sa sépulture dans le lieu à ce destiné par nous. En foi de quoi, nous avons fait apposer notre sceau aux présentes lettres, les jour et an que dessus. «
Et voilà comment le pieux prêtre de Reims, le chancelier jadis renommé à Paris, l'ambassadeur royal qui avait traversé l'Allemagne, le proscrit qui s'était réfugié en Autriche, vint dormir son dernier sommeil, en attendant le jour de la résurrection, au pied de la colline de Fourvière, à l'ombre de la vieille église élevée par saint Sacerdos.
On l'enterra dans l'enceinte de Saint-Laurent (côté nord de la place), à droite de la chaire du prédicateur. Sur une plaque de cuivre fixée au mur, on fit graver ses armes et l'épitaphe suivante :
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES SqS
D. 10. CHARLIERI DE GERSON. EVANG. CHRISTIANIS. PIIO. DOCT. RESTIT. CUM SYMB. PUBL. AC PRIVA TITULUS SURSUM CORDA MAGNUM PARVA TENET VIRTUTIBUS URNA JOANNEM PR.ECELSUM MERITIS, GERSON COGNOMINE DICTUM PARISIIS SACR^ PROFESSOR THEOLOGIE*, CLARUIT ECCLESI^ QUI CANCELLARIUS ANNO MILLESIMI DOMINI CENTUM QUATER ATQUE VICENO NONO. LUGE PETIT SUPEROS JULII DUODENA PŒNITEMINI ET CREDITE EVANGELIO.
Les deux maximes : Sursum corda ! Pœnitemini et Crédite Evangelio, étaient choisies parmi celles que le pieux docteur répétait fréquemment. La première formait bien le résumé de sa vie.
Une grande partie des enfants et des jeunes gens de la ville pleurèrent aux funérailles de celui que beaucoup d'entre eux avaient regardé comme un père. Gérard Machet, qui remplissait pour lui, à Paris, l'office de chancelier, vint se faire l'interprète des regrets communs. (Gérard Machet, docteur de Navarre et chanoine de Notre-Dame, fut, depuis, confesseur de Charles VII et évêque de Castres.)
« Pleurez, études, dit-il, pleurez sous le coup qui vous frappe. Celui que la mort vous ravit, était à votre tête. O Paris, peux-tu, parmi tes grands hommes, en compter un seul qui l'égale?
« Ne prenez pas mes paroles pour les vains ornements d'un mensonger panégyrique. Que dire sur tant de mérites, qui ne soit au-dessous de ce que Dieu en sait?
« Il avait donné à Jésus-Christ les prémices de ses ans, et le vieillard moissonna avec abondance ce qu'avait semé le chaste adolescent.
« L'oisiveté puérile lui fut inconnue. Il donna, dès la tendre
jeunesse, des marques de vertu. Là où glissaient trop de jeunes pas, lui sut tenir son pied ferme, et rester pur.
« Timbre harmonieux de la voix, grâce du geste, il avait tout. Il persuada en pre'sentant la vérité' avec le langage des divines miséricordes. Contre les fronts impies et superbes seulement, ses rudes accents semblaient tonner. Pour apprécier sa science profonde, son art merveilleux, il nous reste ses nombreux et profonds écrits. Que de charmants traités ! Il en est un dans lequel il trace à tous un droit chemin pour suivre Jésus-Christ : ad ChjHstum via sit qiio meliore modo. »
Ce dernier mot peut être une allusion à limitation ; c*en peut être une au De parvulis.
Parmi les papiers de Gerson, on trouva un petit écrit, monument de sa piété, qui porte le nom de Testament d'un pèlerin.
« Mettez ordre à vos affaires, commence-t-il, car vous allez mourir (Is., xxxviii, i). De même qu'un homme qui part pour un long voyage fait son testament et en emporte une copie avec lui, ainsi convient-il que nous fassions, nous qui n'avons point ici-bas de demeure permanente, mais qui en attendons une autre. Que ce qui est écrit ici sous la forme d'une prière, soit donc regardé comme le testament journalier du pèlerin.
« Mon Père, voici que je me présente devant vous, comme si j'étais à l'article de la mort, car, même au milieu de la vie, elle n'est éloignée de nous que comme d'un point dans la durée. Je comparais devant le tribunal de votre miséricorde et )e m'y soumets sans réserve. Je me prosterne devant votre trône pour obtenir mon pardon et vous demander le secours de votre grâce au jour opportun, pendant que c'est encore le temps du pardon et de la miséricorde.
« Donnez-moi un esprit selon votre esprit, un cœur selon votre cœur ; donnez-moi d'être vraiment repentant de mes fautes, de recevoir votre Corps sacré avec la pureté nécessaire, et l'onction sainte avec les sentiments d'un vrai chrétien. Accordez-moi l'entière rémission de mes péchés. Permettez que j'aie l'assistance des saints contre les puissances ennemies. Donnezmoi enfin la vie éternelle quand la dernière heure de celle-ci aura sonné pour moi.
« Comme je suis sorti nu du sein de ma mère, j'abandonne tout ce qui est de ce monde, à ceux qui sont du monde ; et afin que ce qui était poussière redevienne poussière, je prie qu'on
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES SgÔ
m'accorde la sépulture chrétienne. L'esprit, qui vient de Dieu, je Tespère fermement, retournera à Dieu. Seigneur Jésus, recevez cet esprit. »
Gerson avait légué ses livres aux célestins d'Avignon, dans le monastère desquels étaient alors deux de ses frères. L'écrit qui renferme cette disposition porte la date de novembre 1428. Il y recommande que les livres légués soient mis dans une armoire particulière, pour être plus à portée de ceux qui voudraient y recourir. Il y marque que le 14 décembre suivant, jour de sa naissance, allait commencer sa soixante-sixième année. Vers la même époque, il écrit aux chartreux, avec qui il était lié d'une étroite amitié et qui lui avaient promis de prier pour lui après sa mort. Il leur demande de prier pour lui de son vivant, afin qu'il puisse bien mourir. La pensée de la mort hantait donc son esprit, et il s'y préparait d'une manière particulière depuis une huitaine de mois, quand Dieu le rappela à lui.
Le pèlerin qui aperçoit le terme du voyage, l'exilé qui touche à la patrie, ont le cœur plein de joie. Gerson s'était considéré comme un pèlerin et un voyageur, il ne pouvait que sourire au terme du voyage et tendre les bras vers ce ciel qu'il avait désiré toujours, où il avait envoyé son cœur avant lui : Sursum coy^da ! Mais, même au point de vue humain, il pouvait s'en aller en paix et remercier Dieu. Le moyen âge touchait à son déclin, et, certes! l'époque tourmentée où Gerson avait vécu, disait assez ce que coûtent les grandes révolutions et des temps et des peuples. Mais il pouvait apercevoir déjà que les temps modernes ne se lèveraient point à l'horizon de l'histoire sans que l'œil de Dieu fût sur eux et sans que sa main les bénît. Il avait vu apparaître dans le ciel assombri de la France, l'étoile radieuse de Jeanne d'Arc, et il avait compris que le royaume des lis recouvrerait son indépendance, sa nationalité. L'unité de l'Eglise, à laquelle il avait si puissamment contribué, se consommait cette année même par l'abdication de Gilles de Mugnos, que deux cardinaux restés fidèles à Benoît XIII, avaient élu en 1424. La maison d'Armagnac qui avait soutenu cet antipape, et qui, même depuis le concile de Constance, faisait traîner en longueur l'extinction complète du schisme, venait d'être mise par Martin V au ban de la chrétienté. L'Eglise, royaume de Dieu sur la terre; la France, royaume jadis très chrétien, dont les fils faisaient l'œuvre de Dieu, semblaient donc revenir au
calme et à la paix pour asseoir les bases d'une société nouvelle, animée d'un esprit nouveau. Gerson avait pris, dans la période de trouble et de bouleversement qui enfantait cette société, la part de travail que Dieu lui avait indiquée. Humble et soumis, il n'avait pas été plus loin que sa mission, mérite souvent plus grand que le mérite de l'entreprendre. Il était venu, avant de mourir, s'humilier et s'anéantir devant Dieu, quicontinuait seul ou avec d'autres instruments, l'œuvre à laquelle il l'avait un moment associé. Homme du moyen âge par son cœur et sa foi, il se couchait dans ce vaste linceul où dorment tant de gloires ; homme des temps modernes par certaines tendances de son esprit, il laissait dans ses œuvres un anneau de plus à joindre aux autres anneaux qui font que la chaîne de la vérité se continue sans interruption à travers les siècles, d'un bout du monde à l'autre.
Gerson s'était acquis une telle réputation de sainteté dans toute la région lyonnaise, que les foules accoururent aussitôt à son tombeau nouvellement fermé. On y priait avec ferveur ; des miracles, dit-on, s'y produisaient, et le bénédictin Dom Calmet nous apprend qu'on voyait, dans la chapelle du pieux docteur, des ex-voto et autres marques de la reconnaissance des pèlerins. C'était un véritable culte, non autorisé il est vrai, mais instinctif, plein de confiance et de foi; c'était la canonisation populaire. L'archevêque de Lyon, Amédée de Talaru, dans un écrit à son sujet, plaçait Gerson au rang des flambeaux du ciel et des confesseurs du Christ; il rappelait que ce docteur avait fait la gloire de l'Eglise par ses travaux et ses vertus, et le considérait, disait-il, comme jouissant de la gloire céleste. Le peuple, témoin de sa vie humble et sainte, pensait de même que l'archevêque, et traitait Gerson comme un intercesseur puissant auprès de Dieu. A cette voix du peuple se joignirent bientôt les suffrages de plusieurs prélats; les évêques de Castres, de Bâle et d'autres villes témoignaient par leurs écrits de la vénération qu'ils portaient au chancelier. L'habitude de le désigner sous le nom de bienheureux, devint tout à fait générale.
Charles VHI régnait alors. Informé par un religieux carme nommé Burel, qui était son aumônier, du culte qu'on rendait à Gerson et des miracles qu'on lui attribuait, il chargea ce religieux, avec l'assentiment de l'archevêque de Lj^on, de faire construire à Saint-Paul une chapelle avec un autel dédié à la mé-
moire du bienheureux. Au-dessus de l'autel on mit un tableau représentant Gerson, vêtu de la toge doctorale et tenant dans sa main gauche un cœur élevé vers le ciel, avec cette devise : Snrsum corda l [i).
Ce fut devant cet autel que les rois de France firent pendant longtemps dire des messes ou chanter des saints pour eux et leur royaume. On conservait de Gerson ce souvenir d'un cœur dévoué qui avait cherché par tous les moyens, le bonheur et la paix du pays; on pensait qu'il devait obtenir au ciel ce qu'il avait tant désiré sur la terre. Laurent Burel dit avoir été luimême préservé, par l'intercession du saint docteur, des suites d'une chute dangereuse, et il pressait Charles VIII de travailler à la canonisation régulière de Gerson.
Au commencement du siècle suivant, c'est-à-dire vers i5oo, un citoyen de Lyon nommé Cataigne, fort dévot au pieux chancelier, fonda dans l'église Saint-Laurent, du consentement du chapitre de Saint-Paul, « en l'honneur de Dieu, de la bienheureuse Vierge Marie et en mémoire du bienheureux maistre Jehan Gerson enterré là », d'abord une messe d'actions de grâces qui devait y être célébrée tous les mercredis ; et quelques mois après, une seconde messe qui serait dite les jeudis par un membre du Chapitre : de gremio capituli.
Cette dévotion devenait florissante ; des miracles signalés contribuaient à l'étendre, et le bruit s'en répandait au loin. En i5o4, à la sollicitation du clergé de Lyon et de plusieurs évêques, et avec l'agrément de son chapitre, François de Rohan, qui venait de prendre possession de notre siège archiépiscopal, décerna à Gerson le titre de saint : « Diviis », et approuva le culte qu'on lui rendait à Saint-Paul.
La même année, Christophe d'Uthenim, évêque de Bâle, qui faisait sa principale lecture et ses plus chères délices des ouvrages de Gerson, écrivit au chapitre de l'Eglise de Lyon pour avoir des informations sur le culte qu'on y rendait à ce célèbre docteur. « Un bruit, dit-il, est parvenu jusqu'à nous, que des miracles
(i) V Histoire de la conquête de Naples par Charles VIII, publiée par M. GoNON, garde le souvenir de ce fait. On y lit : « Le Roi, à son passage à Lyon, fit réparer le lieu où e'tait enterré maistre Jehan Gerson, et fut faite une chapelle en l'église Saint-Laurent, à Lyon sur le Rhosne, auquel lieu plusieurs gens font leurs prières et oraisons audit maistre Jehan Gerson, qu'on tient comme sainte personne. »
SgS JEAN GERSOX
s'opèrent au tombeau de Jean Gerson, et que l'aumônier de Charles VIII, ayant témoigné du mépris pour ces merveilles, en a été puni. Moi et beaucoup de personnes distinguées, désirons savoir ce qu'il en est. » Il demandait aussi une reproduction du tableau de Gerson et une copie des vers que le carme Laurent Burel avait composés en son honneur. Le 22 février i5o4, le doyen et le chapitre de Lyon répondaient à cette lettre épiscopale. Ils mandaient que tout était véritable dans les merveilles rapportées à propos du tombeau de Gerson, excepté le mépris qu'en aurait fait l'aumônier du roi, lequel, au contraire, avait été l'uii des principaux promoteurs du culte rendu à Gerson. « Luimême, ajoute la lettre, devenu évêque de Sisteron, se fera un plaisir de vous envo3'er des copies du tableau et des vers. »
Moins d'un siècle après, en i565, les huguenots faisaient leur entrée à Lyon. Ils profanèrent, comme on sait, les églises, les vases sacrés, les reliques des saints. La chapelle royale de Saint- Laurent fut détruite, et le tableau brûlé. On crut même que le tombeau de Gerson avait été violé et ses restes livrés aux flammes, comme cela arriva, hélas ! pour le corps de saint Bonaventure. Il n'en était rien cependant. Le 14 avril 1642, on creusait près de l'église Saint-Paul une tombe [pour une dame Grassi, bienfaitrice du quartier. Sous les coups de la pioche, une pierre se détache soudain, laissant derrière elle, en tombant, une ouverture assez considérable. Les fosso3'^eurs y introduisent une lumière et aperçoivent un cercueil cerclé de fer, encadré dans un entourage de briques et duquel s'exhalait, nous dit Collombet, une odeur très suave. Ils font part de leur découverte aux membres du chapitre, qui viennent vérifier le fait, et bientôt le bruit se répand dans la ville qu'on a trouvé le tombeau d'un saint. Une foule immense remplit l'église et les environs; on ne parvient qu'à grand'peine à inhumer la pauvre morte qui attendait la sépulture.
Ce concours de peuple se renouvela le lendemain et des prodiges eurent lieu. Une femme, nommée Marguerite Roux, avait perdu l'usage de ses jambes depuis que, pour se sauver dans un incendie, elle s'était précipitée par la fenêtre. Entendant parler de ce cercueil miraculeux, elle demanda à y être portée, pria une demi-heure devant l'ouverture avec une foi ardente et une vive confiance, et, se levant sur ses jambes pour la première fois depuis son accident, elle s'en retourna seule et guérie.
EGLISE S A l X T - P A U L
Un enfant de cinq ans e'tait né avec des jambes contrefaites qui ne pouvaient le porter. Ses parents firent un vœu au bienheureux Gerson, et l'enfant fut guéri.
Au récit de ces prodiges et d'autres analogues, l'archevêque de Lyon s'émut. C'était alors le cardinal Louis-Alphonse de Richelieu, ancien chartreux et frère du grand ministre. Il vint luimême à Saint-Paul et descendit dans le caveau.
Le couvercle du cercueil portait cettte même inscription gravée autrefois sur les murs de l'église : Joannes de Gerson, cati' cellajHus Parisiensis. On ouvrit le cercueil. Le corps du chancelier apparut très bien conservé, revêtu des ornements sacerdotaux et répandant une odeur très suave. Sur la poitrine était un calice d'étain qui paraissait s'être échappé de ses mains. Le cardinal de Richelieu baisa pieusement ces restes, les vénéra, et, dit la Relation, glorifia le Seigneur, admirable dans ses saints. Il distribua aux assistants quelques parcelles des cheveux et des vêtements, puis fit refermer le tombeau.
Le peuple y revenait en foule et des miracles continuaient à se produire comme au moment de l'inhumation du Chancelier. On a cité spécialement :
— Un enfant de 8 ans, malade d'une fièvre dangereuse. Pendant qu'on faisait devant le tombeau de Gerson les prières d'usage pour la santé du roi, ses parents, pleins de confiance, suspendirent à son cou un fragment détaché des chaussures du bienheureux, et l'enfant fut guéri.
— Un jeune homme de 20 ans, habitant la campagne, aveugle depuis quelques mois, qui recouvra graduellement la vue pendant une neuvaine qu'il fit au saint docteur, et voyait parfaitement clair le dernier jour de la neuvaine.
— Un paralytique, habitant de Lyon, qui, entendant raconter les premières merveilles opérées, joignit simplement à son invocation journalière de la Bienheureuse Vierge Marie, celle de son serviteur Jean Gerson. Il recouvra l'usage de ses membres.
— Une fermière âgée de 3o ans, paralysée aussi, qui depuis sa dixième année, dit la Relation, n'avait pu faire le signe de la croix, dévotion qui lui était chère. Avant la fin de la neuvaine qu'elle entreprit en l'honneur de Gerson, elle pouvait remuer les bras, étendre les doigts, et faisait son signe de croix.
— Un homme de 32 ans dont le corps était couvert de pustules, fut également délivré de son incommodité par les prières
qu'il adressa au bienheureux Gerson ; et comme cette maladie re'gnait alors à Lyon, on prit l'habitude de se recommander à lui pour être préservé du fléau (i).
Il ne faut donc pas s'étonner si l'habitude se prit de considérer Gerson comme un saint. André du Saussay, évêque de Toul, le plaça dans le Martyrologiiim gallicanum^ qu'il composa à la prière du clergé de France et sous les auspices du Pape. Théophile Raynaud, de la Compagnie de Jésus, l'inséra dans le catalogue des saints du diocèse de Lyon. On réintégra son tombeau dans l'église Saint-Laurent, rebâtie plus tard par la piété des sires Mascrani, gentilshommes grisons ; on grava une nouvelle épitapheà la place qu'avait occupée l'ancienne. Puis quatre-vingttreize arriva. L'église, convertie en magasin à fourrage, fut ensuite détruite et le mausolée disparut. Une place publique, qui porte aujourd'hui le nom de Gerson, après avoir porté celui de Saint- Laurent, marque le lieu où elle était.
Notre siècle, nous l'avons dit, réveilla dans les esprits la mémoire de ce saint homme. L'Académie, en mettant son éloge au concours en iSSy, excitait à l'étude de ses œuvres; on devait penser naturellement, après cela, à ce qui restait de son corps. En mars 1842, un architecte lyonnais, M. Tony Dunod, aidé d'un ancien plan de l'église Saint-Laurent, entreprit des fouilles pour chercher son tombeau. Il fut assez heureux pour arriver au-dessus de la voûte du caveau. Il y trouva des ossements et quelques débris de cercueil. Et, sur le mur du fond, une portion de maçonnerie plus récente que le reste, indiquait l'endroit par où l'archevêque Alphonse de Richelieu avait, en 1642, pénétré dans ce tombeau.
Disons, en terminant ce chapitre, qu'il n'est tout entier et ne peut être autre chose qu'une compilation historique. Nous exposons les documents tels que nous les avons trouvés. Enfant humble et soumis de la sainte Eglise, il ne nous appartient pas de juger autrement qu'elle ne juge, et d'appeler les hommes ou les choses d'un autre nom qu'elle ne les appelle. Nous disons ce
(i) Les détails précédents sont extraits d'une relation que publia un témoin oculaire, Etienne Vernay, natit de Lyon et l'un des perpétuels de Saint-Paul. Son mémoire, intitulé Gersonius in tumulo gloriosus, rapporte un certain nombre d'autres prodiges. Il fut imprimé à Lyon en 1642, dédié au cardinal de Richelieu, premier ministre, et plus tard réimprimé dans le tome P-" des Œuvres de Gerson, édition de 1706.
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES 4o3
qui fut, sans en tirer de conclusion. Ce qui fut, c'est que Gerson se trouva honoré de ce qu'on nomme le culte immémorial, c'està-dire d'un culte précédant de plus de cent ans les décrets d'Urbain VIII (Gerson proclamé saint par François de Rohan, archevêque de Lyon, primat des Gaules : i5o4. Décrets d'Urbain VIII datés de 1625, 1628, 1634). A partir de ces décrets, il fut expressément défendu de rendre aucun culte public à ceux qui étaient morts, même en odeur de sainteté, ou avec la gloire des miracles, avant qu'ils eussent été béatifiés ou canonisés par le Saint-Siège. Benoît XIV expliqua plus tard que cette prohibition ne s'étendait point aux bienheureux honorés déjà d'un culte public ; que le culte immémorial, c'est-à-dire d'un siècle avant les décrets, serait un titre en leur faveur, lequel tiendrait lieu de béatification et serait appelé béatification équipollente. Quand elle serait constatée par la sentence de l'Ordinaire ou des Commissaires apostoliques, on procéderait, disait-il, à la canonisation, après l'examen des vertus particulières et des miracles. Cela n'a pas eu lieu pour Gerson. Il est donc plus sage, plus sûr, plus conforme à l'esprit d'obéissance, de modérer ses expressions, et de ne pas accompagner même son nom d'un titre que plusieurs archevêques lui donnèrent jadis, mais qui n'a point été consacré par l'autorité suprême du Pontife romain. Est-ce à dire que cela n'aura pas lieu? Dieu le sait. lia ses heures, ses raisons, ses moyens. Quatorze siècles ont bien passé avant que le bienheureux nourricier du Sauveur, invoqué en particulier par quelques religieux, quelques âmes pieuses, vît des autels, des églises s'ériger en son honneur; et quand Gerson composa son office, c'était la première prière publique qui, du sein de l'Eglise, s'élevait jusqu'à lui. Il est aujourd'hui le patron aimé et reconnu de l'Eglise universelle. Celui qui a appelé les peuples à ses pieds peut bien attendre aussi. Dieu sait à quelle heure les universités catholiques auront besoin d'un patron de plus, les petits enfants d'un autre protecteur, les hommes appelés à jouer un rôle dans les destinées de l'Eglise ou de l'Etat, d'un modèle magnifique de fermeté dans les principes et d'humi. lité dans la vie. Dieu le sait, et le Pontife qui conduit son Eglise est lui-même guidé par l'Esprit-Saint.
Quand un vent se lève sur la route poudreuse, il emporte au loin des nuages de poussière; il fait tourbillonner les feuilles mortes et les jette d'ici de là. Alors souvent la route change
d'aspect ; on aperçoit la source que cachaient des amas de feuilles; on trouve plus vert le buisson que la poussière ternissait. L'Esprit souffle où il veut, et là où il a soufflé, les contours des choses paraissent plus distincts ; la poussière des siècles, celle surtout des préventions humaines, ne jette plus son voile gris sur d'éclatantes teintes. Neuf fois avant cela, on avait passé près du même objet -, à la dixième, étonné, on s'arrête et se dit : Que c'est beau ! Il nous semble qu'un phénomène semblable se produira pour le Docteur très-chrétien. On a publié plusieurs fois ses ouvrages : les âmes pieuses n'en ont pas tiré encore tout le profit qu'elles en peuvent tirer; ni les orateurs, reçu tout le secours qu'ils en peuvent attendre.