CHAPITRE IV
DERNIERE PÉRIODE DU MOYEN-AGE AUTRES PREUVES d'EXISTENCE DE NOMBREUSES ÉCOLES
E Moyen-Age n'a rien qui ressemble à nos statistiques modernes. On faisait tout ce qu'on pouvait, tandis que nous nous occupons surtout d'additionner ce que nous faisons. Il n'existe donc pas de catalogues révélateurs; il n'y avait pas d'administration uniforme dont l'étude nous fasse connaître d'un coup, l'esprit et les tendances générales. L'érudition se fait en ce cas de pièces et de morceaux. L'existence des écoles est révélée ici par le jugement d'une officialité ou d'un tribunal quelconque en matière civile ou criminelle; là, par le décret d'un concile, par un acte de donation ; ailleurs par une enquête, ou un procès de canonisation dans lequel il est question du régent d'une école. Ces documents divers et disséminés sont, pour ainsi dire, innombrables. Quelques-uns ont vu le jour; beaucoup sont inconnus. Qui voudrait s'en aller par la France, fouillant le trésor précieux et honorable de nos vieilles annales, en rapporterait une moisson glorieuse. Et quand on pense combien ont dû périr dans nos cataclysmes successifs, nos différentes révolutions, on se dit qu'il y avait plus d'établissements d'instruction que nous ne le croyons.
Une autre raison encore le fait supposer. Quand on étudie le grand mouvement littéraire, artistique et scientifique du douzième et du treizième siècle, on voit qu'il a dû être préparé. Quand on a devant les yeux le tableau des Universités fondées du xiii® au x\^ siècle en différents pays de l'Europe, et surtout en France ; quand on considère la multitude des collèges dont elles se composaient, les privilèges concédés aux écoliers et aux maîtres par les Papes et les rois ; le grand
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nombre de bourses enfin, fondé en faveur des étudiants pauvres, on sent bien qu'un pareil mouvement n'a pas surgi tout d'un coup sans avoir été amené par de lointains antécédents. Si lent que paraisse pendant le Moyen Age le progrès des études, il existe, il s'achemine au milieu de mille obstacles vers le large débouché du xiii^ siècle, et c'est parce qu'il a beaucoup ramassé d'adeptes sur sa route, qu'il faut au débouché cette ampleur et cette largeur. On n'a pas cherché des écoliers pour remplir les Universités ; on a créé les Universités pour recueillir les écoliers trop nombreux, débordant de tous les côtés. Le développement que nous verrons prendre à l'enseignement secondaire et à l'enseignement supérieur, suppose nécessairement l'existence d'un enseignement primaire. « On ne saurait donc méconnaître, ajoute M. Charles Jourdain, que l'éducation de la jeunesse n'ait été une des plus constantes préoccupations de l'Eglise et de la royauté, des seigneurs féodaux et de la bourgeoisie (i) ».
Avant de passer à la période 'décisive des Universités, recueillons donc encore pour les derniers siècles du Moyen Age, quelques-uns des documents dont nous parlons.
En exposant les malheurs engendrés par l'effroyable peste de 1348, un chroniqueur dit : « On trouvait alors peu de maîtres qui sussent ou qui voulussent apprendre les rudiments de la grammaire aux enfants, dans les maisons, villages, et même dans les villes closes ». Or, cette disette de maîtres est signalée là comme un fait exceptionnel.
Dans son ouvrage sur la Condition de la classe agricole en Normandie, M. Delisle parle ainsi: « De nombreux documents établissent combien les écoles rurales étaient multipliées en cette province au xiii* siècle et aux suivants ». Il en signale 33. Son enquête, un peu restreinte, a été étendue et approfondie par M. de Beaurepaire à qui les archives de la Seine-Inférieure, ont fourni les preuves irrécusables de l'existence d'un plus grand nombre dans le xii^ siècle. Et ces écoles ne se rencontrent pas seulement dans des localités populeuses ; d'humbles villages en sont pourvus, villages dont quelques-uns ont trop peu d'importance aujourd'hui pour former des communes. La mention de ces écoles de paroisse, avec l'indication sommaire des documents qui en ont révélé l'existence, forme un très long et curieux chapitre du livre de l'érudit normand. Quelle induction tirer de là? a Quand on rencontre, dit M. de Beaurepaire, des écoles dans des localités d'aussi mince importance que celles que nous avons énumérées, on ne peut douter qu'il n'y en ait eu, sinon dans toutes les paroisses rurales, au moins dans le plus grand nombre».
A l'autre extrémité de la Normandie, dans le département actuel de
(i) Mémoires sur l'éducation des femmes au Moyen-Age.
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la Manche, l'abbé Trochon a retrouvé des traces des écoles de Coutances; et la vie du B. Thomas de Biville, chapelain de saint Louis, lequel auteur est contemporain de cette époque, nous apprend que Thomas enseigna en plusieurs écoles de son pays.
« On a cru longtemps, dit M. Siméon Luce, que le Moyen-Age « n'avait rien d'analogue à ce que nous appelons l'instruction pri- « maire. C'est une grave erreur. A chaque instant, il est fait mention « d'écoles dans les actes où on s'attendait le moins à trouver des « documents de ce genre, et l'on ne peut douter que, même pendant « les années les plus agitées du quatorzième siècle, la plupart des a villages n'aient eu des maîtres enseignant aux enfants la lecture, « l'écriture et un peu de calcul » (i).
M. de Charnasse a pu retrouver 8 des anciennes écoles de l'Autunois; M. Quantin en a retrouvé 28 dans l'Yonne; M. Serrurier, 10 dans les Pyrénées occidentales; M. de Resbec, 11 dans le département du Nord ; M. Babeau, 7 dans l'Aube ; M. A. Bellée, 9 dans la Sarthe; M. L. Maître, 3 dans le comté nantais; M. C. Port, i3 dans le Maine-et-Loire; M. de Jussieu, 5 dans la Savoie. Une sentence arbitrale de l'an 12 16 entre le doyen et le chapitre de Saint-Apollinaire, de Valence, porte que le Chapitre nommera le maître des écoles. Dans un acte du Doyenné, datant de 147 1 , il est établi que le doyen a droit de surveillance sur les écoles à Valence et dans tout le diocèse, hormis les lieux collégiés. On trouve également dans le Dauphiné des actes relatifs aux écoles de Montbéliard xii^ siècle, puis de Romans, Montélimar, Briançon, Le Buis (2).
M. Battault a prouvé par des textes suffisants et décisifs (ainsi les qualifie M. Jourdain dans la Revue des sociétés savantes 1876) qu'en Bourgogne, à Châlons, par exemple, et dans beaucoup de villes et villages, on suit la trace des anciennes écoles à partir du xii^ siècle, dans la plupart des Cartulaires. M. Rameau en cite à Mâcon au xiv«, à Basgé au xv^.
On pourrait encore relever dans le Dictionnaire de pédagogie de M. Buisson le règlement des écoles de Bourg (Ain) en i39i,etla taxe scolaire de 1429 — l'indication des écoles de Moulins, de Jaligny en Allier, où l'on trouve, dès le xiii^ siècle un « Rector scholarum » — des renseignements sur celles de Marseille où l'on a découvert des diplômes accordes par les évêques au xiv<= et au xv<= siècle pour des écoles de paroisses, ainsi qu'une allocation octroyée en 1401 à l'école communale d'Antibes. Le même auteur nomme aussi les établisse-
(i) Histoire de Duguesclin.
(2) Dupré de Loire : Instruction primaire dans la Drame — ou dictionnaire de Buisson.
ments d'études de Redon, 1096; Pornic, iii3; Quimper, 1260; Saint-Malo, i35o. Dans cette dernière province, de Bretagne, le docteur Dupuy signale encore les écoles de Coezbriand, Nantes, Rennes, Vannes, Tréguier. « Certainement, ajoute-t-il, l'instruction « y était moins répandue au xv^ siècle qu'elle ne l'est au xix«; mais « on ne peut pas dire qu'elle fût négligée. Le seigneur pour admi- « nistrer ses domaines; le marchand, pour tenir ses comptes; le « gentilhomme pauvre ou le bourgeois ambitieux pour exercer quel- « que fonction lucrative dans le notariat ou la Judicature, avaient « besoin de s'instruire. Les notables de chaque paroisse pouvaient « devenir fabriqueurs et trésoriers. Ils avaient recettes à noter, « dépenses à enregistrer. Comment faire si l'on ne sait écrire? aussi « les illettrés deviennent-ils rares parmi les nobles, les bourgeois, « et même parmi les paysans possédant quelque aisance ».
Un canon du concile de Cognac présidé en 1260 par Pierre, archevêque de Bordeaux, interdit aux écoliers les combats de coqs; donc les écoles fonctionnent et sont fréquentées dans la province ecclésiastique de Bordeaux. L'abbaye de la Sauve reçoit, pour les instruire, de nombreux enfants du voisinage (i). Dans le texte de l'hommage rendu en Guyenne par les serfs questaux à leurs seigneurs, il est dit que ceux-là s'engagent à ne pas mettre leurs enfants à l'école sans la permission desdits seigneurs. Que cette clause soit motivée par les raisons que pouvaient avoir les suzerains de ne pas voir les enfants de leurs vassaux fréquenter les écoles de seigneuries rivales, là n'est pas la question ; mais une telle clause ne serait pas insérée si les écoles rurales eussent été inconnues au pays. Les archives de Bordeaux citent, en 1414, dans la liste des notables de la ville, M« Jehan Andrieu « meste de l'eschola ». M. Maggiole mentionne les règlements donnés aux écoles de Mende 1286, 1296, et la nomination de maîtres pour cette ville en i33i et i36i (2). En 1240, on trouve des écoles presbytérales dans toutes les paroisses de Toul. Des institutions presbytérales et d'autres, monastiques, sont citées à Nancy en 1221, 1298,1342, 1484 ; une école est signalée à Vézelise en 1292.
Différents autres ouvrages prouvent l'existence d'écoles à Amiens au XV* siècle; à Abbeville, Corbie(3) ; à Saint-Ouen, Goupillières, Decize, dans la Nièvre. En i336, les bourgeois de Decize se plaignent au Chapitre de Nevers, du maître qui gouverne leur école, et menacent d'envoyer leurs enfants s'instruire ailleurs s'il n'est destitué (4).
(i) Histoire de l'abbaye. 1844.
(2) Instruction primaire dans les Hautes-Ce'vennes.
(3) Recueil de documents inédits pour l'histoire du Tiers-Etat.
(4) Archives départementales.
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Un ouvrage récent suit les traces des anciennes écoles de Réthel(i). Les questions scolaires paraissent aussi jouer un grand rôle dans la vie municipale d'Alby, la Rochelle, Reims (2). Il en serait de même à Haon-le-Châtel, Loire(3). De même encore à Montauban, Montfort-l'Amaury, Sisteron, Saint-Léonard, Mortain,Clermont en Auvergne, Beaune, Chartres. Une ordonnance de l'évêque de Chartres prescrit aux curés d'avoir un clerc pour instruire les enfants. De même enfin à Nîmes (4).
Une preuve également convaincante de la diffusion de l'instruction primaire au Moyen-Age, c'est le grand nombre de clercs mariés qui se trouvent alors dans les campagnes. « Assez rares aux époques antérieures, dit M. Siméon Lucedans son histoire de du Guesclin, frappés de mesures répressives par les Papes vers la fin du xiii^ siècle, les clercs mariés se multiplient au xivS à la faveur du relâchement de la discipline ecclésiastique, et ils deviennent si nombreux à tous les degrés de la société, qu'ils forment une classe nouvelle, en dehors de la hiérarchie ecclésiastique et des Ordres religieux. La cléricature est comme une carrière ouverte aux amis des lettres et de l'étude. Il y entre à la fois des nobles et des gens du peuple. Cette classe ne comprend pas seulement des tabellions, des avocats, des commerçants, qui portent la tonsure et relèvent par conséquent de la justice épiscopale; non ! toutes les professions y sont représentées. En Normandie, un certain nombre de riches paysans sont à la fois clercs et vavasseurs. A Louviers, à Tournay, on trouve des clercs jusque parmi les teinturiers et leurs apprentis. C'est une classe embrassant l'élite de ce que nous appellerions aujourd'hui la société laïque. On n'en fait partie que si on possède les premiers éléments de l'instruction, car, outre qu'il y a un droit à payer, au roi si on est bourgeois, ou au seigneur si on relève de quelque justice féodale, il faut savoir lire et écrire pour être admis à la tonsure. Les registres de l'Archevêché de Rouen ont conservé le chiffre des jeunes gens qui la reçurent au xv« siècle. On en compte 5.229 ^^ 1458 à 1466. Pour qu'un si grand nombre eût reçu les premiers éléments de l'instruction, il ne manquait donc pas d'écoles pour les leur donner.
D'autres preuves se trouvent dans certains contrats d'apprentissage ou de tutelle. Il est souvent stipulé que le pupille ou l'apprenti, parfois même un enfant placé dans une maison comiiie serviteur, sera mis aux écoles et instruit selon sa condition. On lit dans M. de Beau-
(i) Traditions de charité dans le Réthelois, i! (2j Archives départementales de ces villes.
(3) Un maître d'école à Haon-le-Châtel.
(4) Goiffon. Instruction publique à Nîmes.
repaire: « En iSgS, J. Miles en baillant pour six ans à G. Louvet, de la paroisse de Royville, son fils Golinet pour serviteur, stipule que le maître trouvera à l'enfant toutes ses nécessités de boire, mangier, chaussier et tenir à l'eschole. » Toutes précaires que fussent les conditions avant nos découvertes modernes, l'enfant du peuple n'était donc pas encore si déshérité qu'on le croit.
En iSgS, c'est un artisan de Saint-Cande-le-Jeune qui, en baillant à un maître mirouier Cl. de Toucques, son jeune fils Perrin pour 9 ans, l'oblige à tenir son apprenti à l'école pendant les 3 premières années ; à lui trouver les livres nécessaires; à payer son escholage si besoin est, et à lui apprendre son métier pendant le reste du temps de l'apprentissage. Et l'article 220 delà Coutume de Normandie, relatif à la garde-noble, porte que : « où les seigneurs ne feraient leur devoir, tant de lanourriture et entretènement que de l'éducation des soubzaages, les tuteurs ou parents se pourront pourvoir en justice pour les y contraindre ». Cet usage, du reste, n'est pas particulier à la Normandie. Dans VEssai sur Vorganisation de lindustrie à Paris au XIII* et auxiY^ siècle, par Fagniez, on trouve pour Paris des conditions semblables.
Les Conciles provinciaux ou nationaux prenaient soin de rappeler leurs obligations aux parents et aux maîtres. « Les parents, dit un de ces textes, doivent faire instruire leurs enfants; ce devoir est pour eux aussi rigoureux que celui de les nourrir quand ils ont faim, et de les réchauffer quand ils ont froid. » — Et ailleurs: « Il y a des pères que leur misère empêche d'envoyer leurs enfants à l'école ; le faible travail de ces jeunes bras vient en aide à la famille et lui procure quelques miettes de pain. Pour concilier le dénuement matériel avec le dénuement intellectuel, on ouvrira les écoles, les dimanches et les jours de fête ; les pauvres petits enfants y seront reçus après l'office des Vêpres, et le maître leur enseignera les mêmes choses qu'il enseigne aux enfants plus riches. » Quelle sollicitude ! et comme l'Eglise pense bien à tenir compte de toutes les nécessités !
M. de Beaurepaire remarque que la qualité d^escholier est prise souvent dans des actes civils ou religieux comme titre d'honneur, et qu'on la préfère même quelquefois à celle d'écuyer ou de noble homme. Les signatures d'un grand nombre de documents montrent encore que, dès le xiii^ siècle, l'instruction était largement répandue. Ainsi, en 1234, M. Delisle cite ce fait des vavasseurs de Troarn, certifiant par signatures autographes l'exactitude du censier de la baronnie, dressé par l'abbé Siffred. Sept vavasseurs sont présents ; tous les sept signent. Sans généraliser ce fait, on en peut au moins tirer des inductions, et conclure que beaucoup avaient profité des écoles créées.
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Le degré d'instruction n'était, on le comprend, ni partout, ni constamment le même. Certaines provinces se trouvaient plus favorisées que les autres, la Normandie par exemple. Et, comme époque, la situation scolaire était bien plus satisfaisante au commencement du xiv* siècle qu'au milieu du xv= ; mais, en général, toute l'instruction nécessaire était mise à la portée de toutes les classes, laborieuses ou autres. Le Catholicisme, dit M. E. Rendu, avait posé, comme pierre angulaire de son édifice de civilisation, l'enseignement du peuple aussi bien que celui des lettrés(i).
L'esprit chrétien formait donc l'atmosphère de ces études. L'instruction religieuse en était la base, et l'éducation y avait le sens que comporte son nom : elle élevait vraiment les âmes. Les images de Notre-Seigneur, de Notre-Dame et des saints patrons des écoles, ornaient les murs de la classe. Les exercices commençaient et finissaient par la prière. Et là se sont formées, qu'on le remarque bien, ces fortes générations qui ont porté haut, non seulement la croix, étendard du Christ, mais le drapeau de la France, symbole de son honneur. De là sont sortis, et des moines austères et des chevaliers sans reproche et sans peur. L'enseignement était sans doute moins étendu qu'aujourd'hui ; qu'importe ? s'il était suffisant. Le Catéchisme était la philosophie et la théologie du peuple; il répondait aux désirs de son esprit, et donnait satisfaction aux aspirations de son âme. Nous avons peine à croire à cet état de choses; et pourquoi? Seraitce parce que l'enseignement ne laisse pas de larges traces dans le budget d'alors? L'Etat payait peu, c'est vrai; mais tout le monde payait librement, et cela revenait au même. Les communes apportaient leur contingent; les provinces le leur; plus tard, l'Université fit de même. L'Eglise surtout payait, et les revenus de ces bénéfices qu'on a tant décriés, ont tenu dans les écoles nombre de pauvres clercs, ont fourni le nécessaire à la vie de plus d'un maître épris de la science. On voit, par les extraits des visites pastorales, que les évêques s'enquièrent toujours si chaque paroisse possède un régent capable.
Le Moyen-Age fut donc studieux, quoi qu'on en dise; on voyait par les rues autant d'escholiers avec leur écritoire de corne pendue à la ceinture et leur rouleau de parchemin sous le bras, que d'écuyers avec leur rapière. Les prédicateurs de ce temps, si patiemment étudiés par M. Lecoy de la Marche, nous montrent souvent dans leurs sermons les petits enfants s'en allant par bandes aux.escholes avec un alphabet pendu au côté (2). Car ils y allaient jeunes, et l'école s'ou-
(i) De l'instruction populaire dans l'Allemagne du Nord. (2) L'Enseignement au Moyen-Age.
vrait pour eux dès l'âge le plus tendre, témoin, entre beaucoup d'exemples, saint Thomas, le rejeton de la noble et puissante maison d'Aquin, placé à l'âge de 4 ans chez les Bénédictins du mont Cassin. Avec un soin infini, on appliquait à ces intelligences jeunes et souples, le système gradué qui devait les conduire aux sommets de la science.
Nous ne voulons pas faire le procès à ceux qui ont calomnié le Moyen-Age, et relever les dires de tous les écrivains qui croient à une barbarie complète avant les xvii« ou xviii^ siècles, et même avant 1789. Un seul nous servira d'exemple. Voltaire a dit dans VEssai sur les mœurs: « Figurez-vous des déserts où les tigres, les loups et les « renards égorgent un bétail épars et timide. C'est le portrait de « l'Europe pendant tant de siècles. La France elle-même croupit dans <i cet avilissement jusqu'au seizième. » Voilà comment cet esprit railleur et sceptique juge le Moyen-Age tout entier. Qu'on en juge après lui! Ce qu'a fait la Révolution, c'est de centraliser les choses qu'elle n'a pas détruites ; une autre manie, depuis, a succédé à celle-là ; mais dans aucun dictionnaire français, centraliser ni laïciser n'ont jamais voulu dire : créer.
Une remarque encore avant de clore ce 'chapitre. La progression des études dans les siècles où nous sommes, mène peu à peu à cette centralisation qui sera le caractère des temps modernes. Ce sont les sciences d'abord qui tendent à l'unité ; puis, les institutions suivront. Ainsi, au xi^siècle, malgré letalent incontestable de plusieurs écrivains, leurs travaux restent isolés; la science, encore enfermée dans les monastères, semble trop timide pour venir au grand jour. Au xii* siècle, la voilà qui s'affranchit de toute entrave, paraît au milieu des assemblées et donne ses leçons en plein air. Les croisades contribuent à cette émancipation en procurant aux esprits plus d'élan et un plus grand désir de popularité. On ne se contente plus d'instruire dans les écoles; on s'attaque aux masses le plus souvent qu'on peut. Saint Bernard, Yves de Chartres, Pierre le Vénérable, Pierre de Blois prêchent plus qu'ils n'écrivent. Les historiens de cette époque, Orderic Vital, Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry, Guibert de Nogent n'abondent pas à retracer les exploits des chevaliers, tant on se montre avide de les entendre. Les représentants de la philosophie eux-mêmes revêtent un autre caractère que celui de leurs devanciers. Abélard parle à la multitude, s'attire les applaudissements de la foule, et en remue toutes les passions; Guillaume de Champeaux transforme aussi l'enseignement philosophique en une sorte de prédication. Tous les lieux sont bons aux maîtres pour prendre la parole; on enseigne dans les cloîtres, les églises, les rues. A la fin du xu« siècle, Je Petit-Pont, à Paris, était bordé de maisonnettes dans lesquelles
Jean de Peiit-Pont et ses disciples attiraient les passants pour les prêcher et les instruire.
Après avoir rapproche' les esprits, cette tendance va joindre les sciences. Au xiii^ siècle, on veut syste'matiser les connaissances qu'on possède et en faire un seul corps de doctrine. Saint Thomas exécute ce travail pour la théologie ; saint Raymond de Pennafort le fait pour le droit canon; Vincent de Beauvais, dans son Miroir général, réunit toutes les connaissances de son temps sur le dogme, la morale, l'histoire et les sciences aaturelles. Les grands hommes de cette e'poque : saint Bonaventure, Albert le Grand, Guillaume de Paris, sont des encyclopédies vivantes, comme le témoignent leurs ouvrages.
Les institutions suivent ce mouvement. Dans la noblesse, il y a fraternité d'armes par l'institution de la chevalerie. Les artisans et les ouvriers se réunissent en corporations et confréries régies par des lois particulières. Les poètes s'organisent en sociétés de Troubadours. Les bourgeois s'unissent au profit de leurs libertés et forment les communes. C'est quand les clercs et les savants éprouvent aussi le besoin de former une corporation spéciale que naissent les Universités.