LES UNIVERSITES. — COMMENCEMENTS DE CELLE DE PARIS
'ERS le milieu du xi« siècle, à côté des écoles ecclésiastiques, quelques maîtres s'étaient établis à part pour enseigner librement. En 1292, le rôle de la taille donne les noms de 1 1 maîtres et de i maîtresse d'école, lesquels sont taxés au cinquantième. Il faut se rappeler que Paris n'était point alors ce qu'il est aujourd'hui; s'il avait débordé la cité, il no s'étendait pas encore très loin sur chaque rive. Les murs d'enceinte construits par Philippe-Auguste vont, sur la rive gauche, de la Tour de Nesle (pavillon oriental de l'institut) à la Tournelle, et leur parcours est indiqué par la porte de Bussy, rue Saint-André-des-Arts; la porte des Cordeliers, rue de l'Ecole-de-Médecine; la porte d'Enfer, place Saint- Michel; la porte Saint- Jacques, près la rue Paillet; et la porte Saint- Victor, entre les rues de Thouin et Saint-Victor. Le demi-cercle formé par l'enceinte de la rive droite commençait à la Tour qui fait le coin, près du pont des Arts, et finissait par la Tour Barbeau, près du port Saint-Paul, en s'ouvrant par les portes : Saint-Honoré, rue Saint- Honoré; Coquillière, à l'entrée de la rue Coquillière; Montmartre, aux numéros i5 et 32 de la rue Montmartre; Saint-Denis, rue Saint- Denis, près l'impasse des Peintres; Saint-Martin, rue Saint-Martin; porte de Braque, rue de Braque, près des Archives nationales; porte Barbette, rue Vieille-du-Temple, près la rue Barbette; portes Baudet, place Baudoyer, et Bordet, rue de Fourcy.
En 1377, ^^ règlement porte que les maîtres ne pourront enseigner que les garçons, et les maîtresses que les filles, à moins que le Chantre de l'église Notre-Dame, surveillant de ces écoles, en ordonne autrement. On voit par la disposition de ce règlement que Paris
comptait un certain nombre de maîtres et qu'ils étaient répartis en divers quartiers. En i38o, ces maîtres et maîtresses étaient au nombre de 63, dont 41 maîtres et 22 maîtresses; ou, du moins, c'est le nombre qu'en réunit le grand Chantre de Paris, Guillaume de Sauvarville, afin de leur donner les statuts qui les doivent régir et leur faire jurer de s'y conformer. Parmi les maîtres, quelques-uns avaient le titre de bachelier; d'autres, le titre de maître es arts. Au xv^ siècle, Paris comptera 100 de ces écoles. Il y aura donc un élément libre dans l'Université. Mais reprenons celle-ci de plus haut.
Sur le revers de la colline Sainte-Geneviève, du côté du monastère Saint- Victor, et non loin du vieux bourg Saint-Marcel, s'élevaient dès le xii« siècle un certain nombre de petites maisonnettes entourées d'un jardinet, avec un puits, un figuier, un amandier, tout cela bâti ou planté sur les débris du palais de Julien, au milieu des restes de ses Thermes, de son Camp militaire, et descendant jusqu'au bord de la Bièvre. C'étaient autant de petits ermitages, couvrant la colline au midi, et servant de stations aux pèlerins qui allaient prier en foule la sainte patronne de Paris. Dans une de ces cellules avait vécu Guillaume de Champeaux; d'autres amis de la science et de la solitude lui avaient succédé ; et les ermitages étaient devenus peu à peu l'asile de fortes études. La renommée des maîtres qui les habitaient se joignant à celle des écoles monastiques, un nombre plus grand encore d'étudiants affluèrent à Paris ; ce nombre dépassait parfois celui des habitants. Il fallait les loger. C'est pour eux principalement que Philippe- Auguste fit reculer l'enceinte de la ville. Il était bien de Paris, la ville des lumières et la capitale du monde intellectuel, de s'agrandir pour recevoir tous les hôtes de la science. Une ère nouvelle s'ouvre alors, et des institutions spéciales vont satisfaire ce besoin dévorant de savoir: ce sont les Universités.
On pourrait faire remonter les annales de l'Université de Paris à ces écoles florissantes où enseignaient Guillaume de Champeaux, Abélard, Pierre Lombard, dans la première moitié du xii= siècle; mais le corps de maîtres et d'écoliers connu sous ce nom et le premier document où il en soit question, ne datent que de l'an 1200, et sont dus à Philippe-Auguste. Il réunit par les liens d'une commune constitution les écoles de la montagne Sainte-Geneviève et l'école épiscopale de Notre-Dame. Une entente ne tarde pas non plus à se faire entre les divers professeurs de Paris et ceux des cloîtres où ils avaient d'abord enseigné séparément; de façon que le double élément : clérical et laïque, clergé régulier et clergé séculier, entra dès l'origine dans la formation du célèbre corps dont le nom indique le but: Universa universis : enseigner tout à tous.
On commençait en effet à comprendre le lien qui unit les branches
des diverses connaissances; Universitas rei litterariœ: l'enseignement devait embrasser l'universalité' des lettres divines et humaines. C'est pourquoi, aux sciences du Trivium et du Quadrivium, Philippe- Auguste ajouta l'étude de la médecine, du droit romain et du droit canon. Dans les actes ou ordonnances concernant maîtres et écoliers, on se servait de la formule : Sciât universitas vestra: que votre totalité sache
C'est de concert avec le légat Robert de Courçon, agissant au nom d'Innocent III, que l'aïeul de saint Louis donna au corps nouveau, en 121 5, ses statuts réguliers, et l'Université prit le nom de fille aînée du roi. Elle admettait sans distinction tous ceux qui désiraient s'instruire. Son enseignement était gratuit, car elle voyait dans les vérités scientifiques, comme dans la vérité religieuse, un bien spirituel, c'està-dire un don de l'Esprit-Saint, lequel ne pouvait, à ce titre, se vendre ni s'acheter sans qu'il y eût crime de simonie. Le haut enseignement y ressortissait de l'autorité pontificale. Il dut à cette juridiction ce caractère d'universalité que les papes, du haut de leur siège apostolique, communiquent à toute institution chrétienne.
Philippe-Auguste, de son côté, avait concédé aux écoliers de n'être justiciables que de l'Eglise épiscopale. Affranchie ainsi au dehors de toute atteinte féodale; au dedans, forte de l'esprit chrétien, l'Université pouvait et devait faire de grandes choses. Les abus qui résultèrent parfois de son organisation ne sauraient faire oublier ses bienfaits. « Ses 25, 000 écoliers, dit M. Lavallée (i), obtinrent de si grandes franchises qu'ils formèrent dans la ville un monde à part, exempt de toute juridiction municipale, libre parfois jusqu'à la licence, ennemi des bourgeois, insolent, tumultueux.. . . foyer d'intelligence et de grandes idées toujours, mais souvent de subtilités et de troubles. »
Cet immense concours d'hommes studieux de tout âge et de tous pays, s'explique par la rareté des livres à cette époque. L'enseignement oral était tout; on n'avait guère d'autre moyen d'instruction. Les premières universités étaient donc des corporations d'étudiants qui se groupaient autour de maîtres célèbres. On les classait par nations. Le droit de professer ne tarda pas à être soumis à des conditions : il fallut une licence. On s'y prépara par degrés, et de là naquirent les grades universitaires. L'organisation ne fut pas complète d'un seul coup, mais se fit peu à peu. Un édit du 1 6 janvier i 840 accordait aux écoliers l'exemption des tailles, des péages et autres impôts. Des facilités de toutes sortes vinrent se joindre à ce privilège, ainsi que des bourses, des demi-bourses, de nombreuses réductions pour les élèves
(i) Hist. des Français, t. I.
42 COUP d'œil préliminaire
pauvres. C'était encore l'instruction gratuite ou peu onéreuse, imitée des couvents et que notre xix* siècle croit avoir inventée.
L'Université de Paris acquit bientôt une renommée immense. Non seulement elle servit de modèle aux autres universités de France et à celles d'Allemagne, mais pour être réputé savant, il fallait avoir étudié chez elle, et de tous les pays on venait s'asseoir sur la paille de ses écoles. « Elle fut au moyen âge, dit M. Cousin, la grande école de l'Europe et la conseillère des rois » (i). A la fin du xii« siècle, on compte I pape, 20 cardinaux, 5o archevêques ou évêques qui avaient suivi ses leçons. Ce florissant état de l'enseignement valut à Paris le nom de cité des philosophes : Civitas philosophorum (2). Ni l'Egypte, ni Athènes, ni Rome n'avaient rien eu qui surpassât ce foyer du savoir. Citadelle le plus souvent de la foi catholique, comme l'appelle M. Guizot (3), l'Université dut parfois à l'effervescence de ses membres d'être moins irréprochable. Il lui arriva de prendre en face des papes une allure trop indépendante, et, pour soutenir les rois de France en des mesures plus ou moins légitimes, d'entrer en lutte avec le Saint Siège. Ce fut rare, il est vrai, et les services rendus par elle à l'Eglise l'emportent de beaucoup sur ses velléités d'insubordination, mais cela explique pourquoi les souverains Pontifes ont marqué parfois quelques préférences pour les écoles des franciscains et des dominicains, soutiens impartiaux de l'orthodoxie.
L'Université de Paris était divisée en sept corps : les 3 facultés de théologie, de droit et de médecine; et les 4 nations de France, Normandie, Picardie, Angleterre, cette dernière remplacée plus tard par celle d'Allemagne. Ces quatre nations constituaient la faculté philosophique ou des arts, comme on disait alors. On désignait donc sous le nom d^Artiens tous ceux qui n'étudiaient encore que les sciences naturelles etla philosophie. Chaque étudiant était enseigné dans sa langue. Chaque faculté avait ses classes, son conseil et son doyen à part, sous l'autorité du recteur. Quant à la licence ou droit d'enseigner, elle était conférée par le chancelier de l'église Notre-Dame, qui représentait le Pape auprès de l'évêque et de l'Université de Paris.
La capitale de la France offrait du reste un séjour agréable et une grande abondance de toutes choses. Peuple hospitalier comme nous le fûmes toujours, nous avions déjà des privilèges royaux qui assuraient aux étrangers bienveillance et protection. Anglais, Allemands, Italiens, Espagnols, Lombards et Siciliens, Brabançons et Flamands, sans compter les Persans, les Syriens et les Arméniens, chez nous
(i) Collection de documents inédits pour l'histoire de France.
(2) Jourdain.
(3) Civilisation française.
se donnait rendez-vous l'élite de la chre'tienté. Des princes destine's au trône venaient y chercher les connaissances qu'ils ne pouvaient acquérir ailleurs. Il en était de même des seigneurs de tous les pays, ce qui contribua à donner aux mœurs cette politesse et cette élégance dont Paris a conservé l'héritage. Aussi l'histoire de l'Université de Paris touche-t-elle à tout; elle s'étend sur la France et l'Europe; c'est l'histoire même de la the'ologie, de la science, des lettres prenant possession du royaume très chrétien et agissant par lui sur les éléments du monde catholique. Voilà pourquoi saint Louis se glorifiait de protéger l'Université, et respectait fidèlement les privilèges qui la rendaient justiciable de la seule autorité religieuse.
Veut-on, par un simple trait, se faire une idée de la sollicitude du gouvernement pour les études et pour les écoliers? La coutume de s'asseoir sur la paille pour assister aux leçons des maîtres, amenait dans le quartier des écoles beaucoup de gens faisant ce commerce. La rue du Fouarre (ou fourrage) tira de là son nom. De nombreuses écoles s'étant établies dans cette rue, Philippe-Auguste la fit fermer à ses deux extrémités, afin d'empêcher à certaines heures le passage des lourdes voitures de fourrage qui troublaient le calme nécessaire aux études. En i362, le roi Jean assigna deux arpents de bois de sa forêt de Fontainebleau pour en renouveler les portes et les entretenir.
Dire que les étudiants n'abusèrent jamais des privilèges dont on les combla, serait renier l'histoire de ces siècles. Chacun sait quelle était leur turbulence ; comme ils jouèrent parfois des tours pendables aux bourgeois de Paris ; comment aussi parfois ils se mêlèrent inconsidérément aux émeutes. Ils avaient l'habitude, par exemple, d'aller se divertir dans le Pré-aux-Clercs, terrain dépendant de l'abbaye de Saint-Germain. C'était un lieu découvert, agréable, à proximité des écoles, et où ils pouvaient prendre leurs ébats sans avoir à passer l'eau. Là, chaque dimanche, après avoir pâli toute la semaine sur le Trivium et le Quadrivium, ils venaient « s'esbaudir en chants, en bruit et en coups ». Un de leurs grands plaisirs était de pêcher dans la petite Seine, étroit canal qui bordait le pied des murs de l'abbaye de Saint-Germain et suivait la direction de ce qui fut plus tard la rue des Petits-Augusiins. Mais l'abbé de Saint-Germain était seigneur-né du Pré-aux-Clercs. A lui l'herbe qu'on fauche et le poisson qu'on pêche. Plus d'une fois, la vigoureuse escouade de ses serviteurs, vint troubler la joie des écoliers et réprimer leurs excès. Grand sujet de rixes et chicanes. Les écoliers se battent bien, et leurs maîtres ne sont pas moins forts dans les luttes de procédures et les défenses de privilèges. En II 63, ils avaient eu déjà des querelles avec les moines de Saint-Germain ; l'affaire avait été jugée assez grave pour être portée
devant le concile de Tours et y causer de longues discussions. On donna tort aux écoliers. Ils recommencent cependant en 1192 et se querellent si bien avec les habitants du bourg Saint-Germain, qu'un des leurs est tué dans le combat. En 1200, les étudiants allemands mettent à mort un marchand de'vin qui avait maltraité le domestique d'un seigneur de leur nation. Les Parisiens, le prévôt de Paris à leur tête, s'arment pour venger ce marchand. Cinq étudiants allemands sont tués. Les maîtres des écoles se plaignent. Le roi ordonne d'arrêter le prévôt et ses adhérents, fait raser leurs maisons, arracher leurs vignes et leurs arbres fruitiers. Il fut ensuite formellement déclaré que toutes les causes d'écoliers devaient ressortir seulement de la juridiction universitaire ou des cours ecclésiastiques, et le prévôt subit une longue détention pour avoir violé ce privilège (i).
Il advint encore en 1 229 que les clercs, écoliers et maîtres se prirent de querelle avec un cabaretier du faubourg Saint-Marceau et « portèrent le désordre avec paroles, armes et bâtons ». Fortement comprimés par les archers du roi, les écoliers réclament leurs privilèges de juridiction, et comme la reine Blanche ni le légat ne les voulurent écouter, l'Université abandonna Paris ; ses professeurs, écoliers et suppôts se dispersèrent (2). Ce fut un vide immense pour la cité, accoutumée aux leçons des maîtres, et, faut-il le dire, à la turbulence même des écoliers. Le pape Grégoire IX fat obligé d'intervenir ; on le reconnut comme juge suprême. Il en profita pour régler aussi l'enseignement de l'Université, car la hardiesse de quelques doctrines commençait à l'inquiéter, et l'actiork de ce corps était si grande sur l'esprit des générations, qu'il fallait veiller avec soin aux tendances qui l'animaient. Le trouble des sociétés n'a-t-il pas été souvent, n'estil pas encore et toujours le résultat de ce qu'on enseigne à la jeunesse ? Et les idées qui courent le monde n'ont-elles pas pris naissance dans les livres et dans les écoles? — « Que nul, dit-il, n'introduise plus la science profane dans l'étude de l'Ecriture et de la tradition ; c'est une vaine science qui altère fréquemment le texte sublime des saintes Lettres ». Les maîtres mêlaient souvent en effet la doctrine d'Aristote aux Pères de l'Eglise et à la tradition. Dans les premiers siècles du christianisme la confusion des textes sacrés avec la philosophie de l'école d'Alexandrie, avait donné lieu aux premières hérésies : gnostiques, carpocratiens, nicolaltes ; dans un certain ordre d'idées, l'application inopportune de la doctrine d'Aristote, nouvellement ressuscitée, pouvait avoir des inconvénients semblables.
Ce n'est pas la seule fois du reste que les Papes adressent des aver-
(i) Charte citée par Du Boulay, Hist. de l'Université de Paris, t. III. (2) Du Boulay. Chronique de Mathieu de Paris, t. III.
tissements à l'Université. En 1259611260, deux bulles d'Alexandre IV visent à la régularisation de son enseignement ; la bulle De qidbusdam magistris, et la bulle Parisinus paritia. Dans une lettre du 8 mai i3i7, Jean XXII signale plusieurs abus qui s'y sont glissés. Il reprend quelques docteurs qui, « par négligence ou par légèreté, ne donnent pas des explications assez complètes; d'autres qui, laissant de côté la partie sérieuse de l'enseignement, s'embarrassent dans de vaines subtilités. Quelques-uns, ajoute-t-il, sont reçus au doctorat sans un examen suffisant et souvent sans capacités. Ceux-ci ne fréquentent plus les disputes solennelles usitées depuis longtemps dans l'école de Paris ; ceux-là négligent les leçons qu'ils ont à donner, pour s'occuper des fonctions d'avocat et de la poursuite des procès ». Un grand nombre de régents, en effet, se rendaient coupables de ces abus, mais il faut le dire, à la louange de l'Université, cette simple lettre du Pape suffit pour les rappeler au devoir.
Revenons aux premiers temps de cet illustre corps. Ce n'était pas seulement contre le prévôt, les bourgeois, la reine et le légat, que la puissante corporation qui régnait en souveraine à Paris, revendiquait ses immunités ; c'était surtout et fréquemment contre les Ordres religieux qui pendant si longtemps lui avaient préparé les voies en élevant le peuple, et qui continuaient à jouer un rôle magnifique dans l'œuvre, devenue immense, de la diffusion des lumières. Ce n'est pas que l'Université se place jamais en dehors de l'Eglise ; la plupart de ceux qui y enseignaient étaient clercs, mais ils n'appartenaient souvent qu'aux paroisses, et prêtaient peut-être un peu l'oreille aux bruits mesquins du siècle. Mettant l'obéissance à l'Eglise au-dessus de toutes les petites vanités personnelles, comme de tous les grands privilèges les deux Ordres de saint François et de saint Dominique se livraient àl'étude et à l'enseignement avec une supériorité visible. De là d'incessantes jalousies. Le second surtout brillait alors d'un vif éclat. Ses membres enseignaient la théologie à l'église Saint-Jacques, qui leur avait été donnée par l'Université et d'où ils avaient pris le nom de Jacobins ; bientôt, pour satisfaire la foule croissante des auditeurs, ils élevèrent une autre chaire de théologie, ce qui mécontenta plusieurs séminaires de l'Université. C'était en i253. Saint Louis était absent • et la Palestine et l'Egypte admiraient sa valeur et sa foi. 11 arriva que quelques écoliers turbulents furent pendus à Paris par les officiers du roi, au mépris de la juridiction ecclésiastique, laquelle seule devait régir l'Université. Celle-ci en prit un prétexte pour la querelle qu'elle désirait susciter aux Frères Prêcheurs ; elle les accusa de n'avoir pas fait cause commune avec elle, dans les réclamations adressées à la Régente. Elle essaye d'arrêter l'essor des Ordres religieux et déclare, par l'organe de ses docteurs en théologie, que chaque
46 COUP d'œil préliminaire
collège de religieux mendiants ne pourra avoir qu'un régent et qu'une chaire indépendante de l'Université. Il faut dire que, sur les 1 2 chaires de théologie possédées par la corporation, 6 étaient alors occupées par les réguliers, 3 par les chanoines de Notre-Dame, et 3 seulement restaient aux membres du clergé séculier. L'Université va plus loin et retranche les dominicains de son corps. Prétention impuissante en présence de l'immense popularité des religieux. Elle s'en plaint avec amertume. « Les Frères Prêcheurs, dit-elle, profitant de nos bienfaits, se sont tellement multipliés qu'ils ont maintenant plusieurs collèges par tout le monde. Dans la disgrâce récente de l'Université exilée à Angers, ils en ont établi de nouveaux jusqu'au nombre de 10, En vain nous les avons excommuniés de notre corps, ils n'en ont pas tenu compte ; alors ils se sont adressés au Pape et ont obtenu la protection des évêques ». Pauvres Frères Prêcheurs ! Je crois bien qu'ils n'avaient pas tenu compte de leur excommunication ! Enseigner en dehors de l'Université ou dans son sein, pourvu qu'ils ne fussent point excommuniés de l'Eglise, c'était tout ce qu'il leur fallait. Et l'Université elle-même n'allait pas tarder à leur rouvrir ses portes, car la moisson est assez grande pour que tous les ouvriers y trouvent du travail.
Leur supériorité fut incontestable en effet, même pendant ces beaux jours, ces jours d'une puissance sans frein de l'Université. Ils apportaient parmi les écoliers ce qui rend l'instruction fructueuse et utile au pays, c'est-à-dire la sévérité des mœurs et l'obéissance ; tandis que le désordre, hélas ! ne tarde pas à se glisser dans le corps universitaire, et les tours joués aux bourgeois ou l'agitation semée dans la ville, ne sont pas les seuls méfaits des joyeux étudiants. Jacques de Vitry, curé d'Argenteuil, fait un triste tableau des habitudes qui ont gagné certaines parties de la montagne Sainte-Geneviève. « En une même maison, dit-il, étaient les études et les lieux infâmes ; les écoliers qui faisaient le plus de dépenses, étaient les plus honorés ; on traitait d'avares et d'hypocrites ceux qui vivaient avec frugalité; le plus grand nombre étudiait par curiosité, et le plus petit par édification ; ils étaient divisés, moins par les degrés de la science que par corps de nations ; de là des querelles et des rixes parfois sérieuses. » Tant il est vrai que, dans les choses les meilleures, les abus trouvent une porte pour entrer ; et que la religion est la plus sûre sentinelle à mettre à cette porte. Nous verrons Gerson apporter tous ses soins à corriger les abus et à rendre l'Université digne de la tâche qu'elle poursuivait.
De toutes les attaques et calomnies lancées par quelques membres de l'Université jalouse contre les Ordres mendiants, la plus méchante fut le pamphlet de Guillaume de Saint-Amour, intitulé : Les périls
des derniers temps. Afin de mieux frapper ces Ordres, l'auteur e'tend et ge'ne'ralise la question. Auxiliaires du Souverain Pontife dans l'apostolat des âmes, les religieux devaient s'entendre avec les Ordinaires, afin que l'autorité des uns et des autres concourût au bien commun des fidèles. Guillaume voit un abus là-dedans. « Ceux qui prêchent sans mission déterminée, dit-il, sont de faux prédicateurs. Or, il n'y a dans l'Eglise de mission légitime que celle des évêques et des curés, lesquels tiennent la place des Apôtres, et celle des prêtres, qui tiennent la place des soixante-douze disciples. Le Pape blesserait sa dignité en accordant le droit de prêcher et d'enseigner à des hommes qui ne dépendraient pas de la hiérarchie régulière. Ceux-là sont de faux apôtres qui, feignant un zèle ardent pour le salut des âmes, flattent les hommes par intérêt, s'enorgueillissent d'avoir enseigné des vérités particulières et banni le péché de l'Eglise, »
Vouloir en remontrer au Pape était un peu fort, même pour la première Université du monde. Celle de Paris eût dû désavouer le langage d'un de ses membres. Pour avoir soutenu Guillaume, au contraire, dans son injuste attaque, elle dut subir une sorte de pénitence, et le livre des Périls fut condamné formellement.
Rappelons, pour l'honneur de la France, le rôle que joua son roi dans ce cas difficile.
Des mesures de conciliation avaient d'abord été proposées par Innocent IV ; elles avaient échoué devant l'animosité arrivée à son comble. Sur ces entrefaites saint Louis rentra à Paris. Un concile provincial tenu dans la capitale en i256 s'occupa du débat, déterminant la double et favorable action dans l'Eglise des Ordres mendiants et du clergé séculier. Il reconnut les privilèges pontificaux accordés aux premiers, mais crut devoir, pour le bien de la paix, maintenir l'exclusion des Dominicains hors de l'Université, bien que cette décision ne fût motivée par aucun sujet de blâme. Alexandre IV venait de monter sur le trône pontifical. Il cassa cette demi-mesure, ordonna à l'évêque de Paris de forcer l'Université, par la menace des plus sévères censures, à reconnaître les droits des Ordres mendiants, et blâma ces derniers avec la même énergie de les avoir si facilement abdiqués. Il ordonnait aussi à tous les religieux venus à Paris pour y étudier, d'y fréquenter indifféremment toutes les écoles, tant régulières que séculières, et de se faire admettre dans l'Université. Ecrivant le même jour au roi de France, il lui enjoignit de prêter à l'évêque de Paris le secours de son bras pour l'exécution des mandements apostoliques. C'est alors que se montre judicieux et plein de convenance le caractère de saint Louis. Après avoir laissé toutes ces questions religieuses se débattre dans leur sphère propre et se résoudre à Rome en dernier ressort, il se contente de prêter les mains à leur solution
48 COUP d'œIL préliminaire sur le MOYEN-AGE
dans le domaine des faits temporels. Bien loin de la prétention sacrilège des empereurs d'Allemagne, qui avaient voulu s'emparer du pouvoir spirituel et régler les affaires de l'Eglise, il exécuta simplement les ordres du Pape, et renvoya de lui-même au Saint-Siège le jugement des deux ouvrages qui entretenaient la fermentation des esprits ; c'était, avec le livre des Périls, de Guillaume, YEvangile éternel attribué à Jean de Parme. Les deux livres furent condamnés, et leurs auteurs traités avec beaucoup d'égards ; mais certainement ce qui termina la lutte et produisit le plus favorable effet sur l'esprit des masses, ce fut l'accord admirable du roi de France avec le Saint- Siège. Louis, toujours prêt à porter secours aux causes religieuses, ne les dominait pas. « C'est assez, disait-il, que je réponde à Dieu du temporel qu'il me confie, sans avoir encore à répondre du spirituel. » Le désintéressement de la France faisait alors sa grandeur, et lui attirait la confiance des peuples. On savait qu'elle était avant tout dévouée à la cause de la justice. Elle cherchait d'abord le royaume de Dieu, et le reste lui venait par surcroît. Heureux temps où nos gouvernants étaient un lien de plus entre le ciel et nous !
« Le Pape, avait dit Alexandre IV en prononçant, du haut de la chaire apostolique, la sentence de condamnation, le Pape peut envoyer par tout le monde des prédicateurs et des confesseurs » (i^. Ainsi se trouvait maintenu le caractère d'universalité de l'Eglise contre un enseignement trop limité dans la hiérarchie d'un clergé national. Comment, en effet, le Pape, responsable des intérêts de la société chrétienne, pourvoirait-il aux progrès de la foi, à la diffusion des lumières, aux prédications lointaines, si on lui liait les mains d'une ou d'autre manière ? Alors furent vaincues les tendances égoïstes qui menaçaient de prévaloir dans l'Université de Paris, et cette belle institution revint à l'esprit libéral et chrétien de son origine. Les différentes corporations y. vécurent comme par le passé, en bonne intelligence, entretenant partout l'émulation et le progrès, résultats naturels de leurs caractères distincts et de leurs moyens divers, dirigés vers un même but. Sans rien enlever à l'harmonie de l'ensemble, sans rkn perdre de son unité parce qu'elle avait conquis la liberté, l'Université se vit à même de grandir par l'adjonction d'éléments nouveaux et fit rayonner sur la chrétienté tout entière les lumières qui s'allumaient dans son sein.
(i) Bulle de Urbe et Orbe.