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CHAPITRE VI

UNIVERSITES ETRANGERES. — NOUVEAUX COLLEGES. — ROLE POLITIQUE DE l'université AU XIV* SIECLE.

NE autre Université avait précédé celle de Paris; la terre de la Papauté avait donné le premier exemple, et l'Université de Bologne existait depuis 1 1 1 1 . Suivant l'impulsion de l'Italie et de la France, un grand nombre d'institutions semblables se fondèrent depuis, qui, sans avoir l'éclat de celle de Paris, jouirent cependant d'une grande renommée et formèrent, à côté des écoles ecclésiastiques et monastiques, de nouveaux centres de vie intellectuelle. Si la lumière matérielle a une vitesse presque incommensurable, la lumière morale se propage aussi rapidement, d'un bout du monde à l'autre.

Montpellier ouvrit une Université en 1220; Toulouse, en 1229. L'Italie en fonda 3 nouvelles dans le xiii* siècle : celles de Padoue, 1222; Naples, 1224; Rome, 1245.

L'Angleterre vit naître celles d'Oxford en 1249; de Cambridge, en 125/.

En Espagne, celle de Valence fut créée en 1209, et bientôt suivie de celle de Salamanque, i25o.

Le Portugal eut celles de Coïmbre, 1270; Lisbonne, 1290.

Les hautes écoles allemandes ne datent que du xiv^ siècle; la plus ancienne, celle de Prague, fut fondée en 1348 ; puis vinrent celles de Vienne, i365, Heidelberg, i386.

Avant la fin du Moyen-Age, la France comptait de plus les Universités de Grenoble, Orléans, Angers, Orange, Poitiers, Caen, Valence, Nantes; l'Angleterre, celles de Saint-André et de Glascow ; l'Italie, celles de Pise, Florence, Sienne, Palerme, Turin, Parme; l'Espagne,

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celles de Valladolid et de Tolède; l'Allemagne, celles de Cologne,, Erfurth, Leipsick, Mayence. En 1453, celle de Vienne possédait 82 professeurs pour la Faculté de philosophie seulement; et io5, vingt ans plus tard. On peut Juger par là du nombre d'élèves qui en suivaient les cours. Ainsi se terminait ce Moyen-Age, époque d'obscurantisme, à ce que croient les uns, et qui a allumé au contraire tous les flambeaux que nous promenons aujourd'hui par le monde.

On pourrait ajouter encore à la liste préce'dente les Universités fondées à Genève i368; Baie 1469; dans les Pays-Bas, celle de Louvain, 1426; dans les Etats du Nord, celles de Cracovie 1364, Upsal et Copenhague 1476. Le Concile général de Vienne, tenu en i3ii, rendit un décret qui exigeait la cre'ation de chaires de langues orientales. Dans toutes les villes où re'side la cour pontificale ainsi qu'à Paris, Bologne, Salamanque, Oxford, il devait y avoir trois chaires pour l'hébreu, l'arabe, le chaldéen, et 2 maîtres pour chaque chaire. Le Concile de Bâle, en 1434, renouvelle cette prescription mal exécutée jusque-là.

Il résulte de ce qui précède que la France avait donné le jour à i3 Universités pendant le Moyen-Age, et que 8 seulement ont été fondées depuis. En Suisse, le nombre en est monté de 2 à 4 ; en Allemagne, de 1 2 à 28 ; dans les Etats du Nord, de 3 à 7 ; en Espagne, de 6 à 10. L'Italie l'emportait à ce point de vue sur tous les Etats de l'Europe, puisque, dès le Moyen-Age, elle en avait 11 pour un territoire assez restreint, mais après elle, c'est en France que les Universités étaient le plus nombreuses à égale étendue de terrain.

Pour qui veut l'étudier avec bonne foi, cette situation intellectuelle du Moyen-Age ne laisse pas que d'étonner, car les hommes qui l'ont faite ne jouissaient pas des deux éléments de succès dont nous disposons aujourd'hui : d'abord la facilité des [communications ; ces dernières en effet, laissent beaucoup à désirer jusqu'à Philippe- Auc^uste; c'est lui qui fit tracer de nouvelles routes et réparer les anciennes voies militaires des Romains; en second lieu, l'imprimerie, ce' magnifique héritage que le Moyen-Age, en mourant, a laissé aux temps modernes.

Sorbonne et autres fondations. — Donner l'instruction gratuitement était bien quelque chose ; ce n'était pas assez pour tous, car un certain nombre d'étudiants sortant de familles peu fortunées, ne savaient comment pourvoir aux nécessités de la vie. Afin de leur faciliter les voies, le chapelain de la reine, Robert Sorbon, fonda en 1253 le collège de la Sorbonne. Le bon roi saint Louis ne demandait pas mieux que de venir en aide aux adolescents pauvres, épris de l'amour de la science. Il acheta quelques maisons dans deux rues, en face du palais des Thermes; il les fit démolir, et on en construisit

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d'autres, bonnes et grandes, pour y abriter désormais les pauvres écoliers. « Quelques-uns de ces logis, dit un chroniqueur, sont loués à d'autres étudiants riches, et le prix qu'on en tire, est destiné aux pauvres escholiers qu'on vient de dire. Ces maisons coûtèrent au bon roi, à ce qu'on m'a dit, quatre mille livres tournois. » C'est probablement à propos de ces maisons qu'il est dit dans une autre chronique du xiii^ siècle : « Voir la quantité d'escholiers qu'il y avait alors à Paris était vraiment belle chose. Les enfants des hommes riches comme ceux des fabricants de toile demeuraient ensemble, dans la même maison, sur les mêmes paliers. On leur apportait leurs choses, meubles et vêtements, dans des voitures qui venaient de leur pays. Je n'ai aucune raison pour taire ce que j'ai vu. J'ai donc vu, rien que de la ville de Tournai, soixante-seize escholiers à Paris. Que personne ne s'en étonne, car toute ville est contente d'y envoyer ses enfants. »

Cinquante ans plus tard, une autre fondation appelle aussi dans son sein les enfants du peuple désireux de s'instruire. C'est le collège de Navarre, fondé en i3o5 par Jeanne, reine de France et de Navarre, comtesse palatine de Champagne et de Brie. « L'Université de Paris, dit la charte de fondation, est très particulièrement favorisée par l'esprit du Seigneur. C'est un lieu orné de tant de vertus et de grâces si exubérantes, qu'on peut le considérer comme un autre paradis du bonheur scolastique au milieu duquel les écoliers sont placés pour le garder. Par amour pour la sagesse et la science, la reine établit un collège où l'on entretiendra à ses frais vingt étudiants en grammaire, qui recevront par semaine 4 sols parisis ; 3o en logique et en philosophie, qui auront 6 sols ; enfin 20 en théologie, qui recevront 8 sols jusqu'à ce qu'ils aient obtenu un bénéfice convenable (i). »

Ce collège de Navarre, à la place duquel se trouve aujourd'hui l'école polytechnique, fit souvent parler de lui pendant les discussions du grand schisme et les querelles entre Armagnacs et Bourguignons. Il paraît avoir représenté, plus que tous les autres établissements similaires, les préjugés, les enthousiasmes, les haines de la haute bourgeoisie parisienne. C'est là que nous verrons se former notre grand chancelier Gerson.

Peu à peu ces collèges se multiplient. On voit successivement se créer ceux de Narbonne, du Plessis, de Tréguier, de Tournay, de Vendôme, de Constantinople, des Allemands ; le collège d'Harcourt et celui des Bons-Enfants ; le collège de Montaigu, où l'esprit et les dents, selon le proverbe, se trouvaient également aigus. Il était célèbre, en effet, par sa pauvreté et ses haricots ; et les maîtres, pauvres aussi, étaient tous choisis parmi les pauvres écoliers. Il ne faut donc pas entendre

(i) Archives nationales.

par le collège de ce temps-là ce qu'on entend aujourd'hui. Un collège n'était pas alors une maison d'enseignement, mais une maison d'asile ouverte à 1 5 ou 20 pauvres e'coliers, lesquels appartenaient le plus souvent au pays du fondateur. Ils y trouvaient un abri pour étudier au retour des leçons publiques de la montagne Sainte-Geneviève, et quelques sols de rente par semaine pour vivre. Si les sols ne suffisaient pas, l'écolier mendiait. Quelques-uns touchaient une petite rétribution, en allant jeter de l'eau bénite sur le corps des morts. De simples particuliers fondèrent aussi des bourses pour les étudiants indigents dans les quatre facultés de philosophie, de théologie, de droit et de médecine.

C'étaient le plus souvent de nobles motifs qui amenaient les créations universitaires. Ainsi, en i38o, Aimery, évêque de Paris, fondait le collèf^e de Daimville a parce que le Christ, disait-il, veut que la science, répandue par toute la terre, soit surtout honorée par les chrétiens, comme elle est par lui couronnée et glorifiée dans le ciel ». Parfois aussi des motifs moins relevés se joignaient à ceux-là. La force que les pouvoirs politiques retiraient de leur alliance avec des corporations aussi actives et aussi influentes sur l'opinion publique, les en^^agea souvent à s'y créer des points d'appui par la fondation de quelques collèges qui devaient ainsi le jour à des vues d'ambition personnelle, à des désirs de popularité. C'est là un des traits distinctifs du xiv« siècle. Au xiii% la sollicitude des papes veillait presque seule à la conservation et au développement des études. Lorsque, grâce à eux, la science, croissant en autorité, devint reine de l'opinion et forma une puissance avec laquelle il fallut compter, les princes temporels commencèrent à la rechercher, l'achetèrent souvent à tout prix, et s'en firent plus d'une fois une arme contre l'Eglise.

Cependant, à cette époque, la décadence qui se fait sentir en toutes choses gagne aussi les écoles ; ce n'est déjà plus le beau temps du xiii^ siècle, ce Aujourd'hui, dit un chroniqueur, les études vont partout déclinant, car on ne donne presque plus de bénétices aux clercs. Dès lors les écoliers sont découragés, et si cela continue, les études cesseront. Les gens du monde mettront leurs enfants aux métiers. Ils leur feront apprendre les bons commerces, de peur que, s'ils vont aux écoles, ils n'en tirent aucun profit (i). » Voilà bien l'abus se faisant déjà sentir. 11 faut vivre, sans doute, mais celui qui étudiera uniquement pour gagner plus qu'ailleurs n'est pas le véritable élu de la science. L'Eglise le comprend et n'abaisse point pour cela les conditions de l'enseignement, car le pape Urbain V ayant donné commission aux cardinaux Jean de Blandiac, évêque de Nîmes, et

(i) Gilles le Muisis.

Gilles de Montagu, évêque de Térouanne, de réformer certains abus dans l'Université, les deux prélats firent, en i366, un règlement où étaient contenues les ordonnances suivantes : i° il faut être âgé de 25 ans au moins pour être admis à enseigner ; 2° un écolier, avant d'être reçu à déterminer aux arts, doit savoir la grammaire et la logique entières, doit avoir vu le livre de l'âme, au moins en partie, et avoir déjà étudié à Paris, au moins pendant deux ans ; 3» pour être licencié es arts, un écolier doit avoir étudié toute la physique et quelques livres de mathématiques ; 4° enfin, pour être reçu maître es arts, il faut connaître les livres précédents, les Morales d'Aristote, ou au moins les trois premiers livres des Météores.

Par la fondation de l'Université et par tout ce qui en dépend, voilà donc Paris devenu plus que jamais le grand centre littéraire. Les écoliers y passaient de longues années, non pas sur les bancs, comme nous dirions aujourd'hui, mais assis sur la paille, au pied des chaires les plus célèbres, et écrivant sur leurs genoux.

Il arriva des moments, disent les chroniqueurs, où la population scolaire atteignit et dépassa en nombre la population bourgeoise. Probablement, si cette donnée est exacte, il faut entendre par là la partie virile de la population parisienne, c'est-à-dire les hommes établis et jouissant du droit de bourgeoisie. Il faut défalquer aussi du nombre total les hommes ressortissant de la juridiction cléricale de l'Eglise de Paris, de l'abbaye de Saint-Germain des Prés et du chapitre de Saint-Marcel. Mais le chiffre reste encore assez beau. Cantu, dans son Histoire universelle, porte à 3o,ooo le nombre des écoliers; Ozanam, dans le Dante et la philosophie, parle de 40.000. Les deux données peuvent être acceptées, car le nombre devait varier d'une année à l'autre, à plus forte raison à quelques années de distance. Des historiens du temps, peut-être exagérés, racontent ce qui suit : « Lorsque les écoliers de Paris, avec tous leurs maîtres, allaient, rangés sur deux lignes, en grande cérémonie, acheter à la foire du Landit, qui se tenait près de Saint-Denis, le parchemin nécessaire pour les travaux de chaque année, la tête de la procession était déjà arrivée dans la plaine Saint-Denis, que la queue n'avait pas encore quitté la rue Saint-Jacques, la vieille rue des Ecoles à Paris. »

Au xv* siècle, on peut considérer Paris comme divisé en trois parties distinctes par la physionomie, la population et les mœurs. C'étaient : la Cité ou l'Ile ; l'Université, qui couvrait la rive gauche de la Seine, de la tour de Nesle à la Tournelle, aujourd'hui de la Monnaie à la halle aux vins; enfin la ville, qui courait le long de la rive droite. La première de ces parties était à l'évêque ; la seconde, au recteur ; la troisième, au prévôt des marchands. La première était riche en églises; la seconde, en collèges; la troisième, en palais.

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Image et résumé de la société de son temps, la grande agglomération universitaire offrait un spectacle plein de contrastes. Foyer d'une émulation à laquelle rien dans l'histoire ne peut être comparé, elle attirait de tous les points du monde chrétien les hommes les plus éminents par le rang, l'esprit, les vertus ; et cependant ce n'était pas un mince mérite pour des jeunes gens à l'âme ardente, à la vive imagination, que de traverser sans naufrage les écueils d'un pareil milieu. Les occasions ne manquaient pas, pour s'écarter du droit chemin. A côté de la jeunesse'studieuse, recueillie, enthousiaste de science, on trouvait l'écolier dissipé, ayant plus de goût pour la taverne que pour les cours ; l'écolier aux habitudes luxueuses, dont les banquets dégénéraient en orgies ; l'écolier parasite, qui voyait surtout dans sa situation le moyen de participer aux aumônes destinées à faciliter l'entrée des carrières libérales. Il y avait encore l'écolier paresseux, bien connu pour changer les classes en dortoirs ; il choisissait de préférence les leçons des décrétistes, dont l'heure avancée permettait de dormir plus longtemps. Il y avait l'écolier novice et inexpérimenté, qui offrait une proie facile aux entraîneurs du vice, car cette engeance infestait malheureusement le quartier des Ecoles, et jusqu'aux maisons où les maîtres ouvraient leurs cours. La connaissance de ce fait n'est pas inutile pour expliquer certaines campagnes de Gerson en faveur des mœurs; son dialogue entre la raison, le cœur et les cinq sens, par exemple. Il y avait aussi l'écolier batailleur, fier de ses privilèges, lequel engageait avec le « vil bourgeois » ces rixes qui ont eu du retentissement dans l'histoire. Un sermon du temps nous a conservé le type de ce tapageur effronté. « Il court la nuit tout armé dans la capitale, brise les portes des maisons pour y exercer ses violences, remplir les tribunaux du bruit de ses esclandres. Tous les jours des « meretriculse » viennent déposer contre lui, se plaignent d'avoir été frappées, d'avoir eu leurs vêtements mis en pièces ou leurs cheveux coupés ». Beaucoup même, parmi ceux à qui on reproche ces désordres, n'avaient d'étudiants que le nom. Ils le conservaient pour jouir des privilèges accordés aux écoliers, mais ne tenaient souvent à aucun collège et passaient leur vie dans la paresse et la débauche.

« L'histoire des Dominicains, lit-on dans la vie du B. Jourdain de Saxe, se trouve mêlée par la force des choses à celle de l'Université, car l'Ordre plonge par ses racines dans ce monde cosmopolite des écoles, véritable matière en fusion, où se heurtent tous les caractères comme toutes les races ; ardent à l'étude et au plaisir, sérieux et volage à la fois, pieux et turbulent en même temps ». Cela nous explique les phases de faveur et d'opposition par lesquelles cet Ordre dut passer. Par deux fois, des rixes, dont la conséquence fut la dispersion des écoliers et la suspension des cours, firent sentir leur contre-coup aux

frères prêcheurs. Une première fois, on voit le B. Jourdain se mettre sur la traces des transfuges et les suivre jusqu'en Angleterre. Une seconde fois, comme nous l'avons raconté, les démêle's de l'Université avec le pouvoir royal fournissent aux rivalités qui couvaient sous la cendre, l'occasion d'éclater, et deviennent le signal de luttes ardentes entre les maîtres de Paris et les Ordres mendiants. En d'autres circonstances l'opinion change ; l'enthousiasme est pour eux ; on les porte en triomphe, et ils se voient acclamés avec autant d'ardeur qu'on les a combattus.

Rôle politique de P Université' au xiv^ siècle. — Pendant longtemps, l'histoire de l'Université témoigne de la bonne entente des pouvoirs temporel et spirituel. Soumise à l'un, elle se conserve en bons rapports avec l'autre ; a-t-elle besoin, dans certains cas, d'en appeler de celui-ci à celui-là, justice lui est faite par la grandeur et la bonne foi de ceux qui ont l'autorité. Mais voici qu'au xive siècle, une rupture éclate entre ces deux pouvoirs, et l'Université intervient pour la première fois comme tierce puissance, proclamant sans hésiter quelle distinction existe entre la nature et la juridiction des deux autres. L'équilibre qu'elle contribuée maintenir entre' les deux puissances n'est que provisoire, il est vrai ; c'est une apparence de paix. Les Papes abandonnent pour Avignon la cité de saint Pierre. Ce choix d'une nouvelle capitale ecclésiastique en disait gros sur la révolution qui se préparait à miner l'esprit du Moyen-Age. Tout s'affaissait alors; la décadence effleurait toutes choses. Entre le Saint-Siège et la royauté, difficile était le rôle à tenir ; l'Université le tint presque toujours dignement, et la grandeur de Gerson vient de l'influence qu'il exerça dans ces circonstances critiques.

Grâce aux privilèges immenses qui lui permettaient de sauvegarder le dépôt de la science chrétienne, l'Université acquiert alors en autorité intellectuelle et morale tout ce que peuvent ambitionner le talent et la vertu. C'était la première fois qu'on voyait une corporation enseignante exercer un ascendant aussi incontestable, une telle dictature. Appelée aux conseils des rois, elle l'emportait souvent en autorité sur les parlements, et même sur l'Eglise de Paris, puisque son recteur avait la préséance sur l'évêque en des circonstances nullement universitaires. Nous pourrions citer une de ces circonstances.

Profitant de l'absence du jeune Charles VI qui guerroyait en Flandre, les bourgeois de Paris s'étaient élevés contre les impôts, exorbitants en effet, et répartis souvent injustement. Armés de maillets de plomb pris à l'hôtel de ville, les mécontents massacrent collecteurs et fermiers. Un de ces derniers fut égorgé dans l'église Saint-Jacques la Boucherie, quoiqu'il tînt embrassée une

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statue vénérée de la Vierge, et une bande nombreuse de Maillotins alla mettre le siège devant Tabbaye de Saint-Germain des Prés, défendue heureusement par ses tours et ses remparts, comme une citadelle. Quand la fièvre de la sédition fut éteinte, la frayeur saisit les meurtriers à la vue des crimes commis. Le roi revenait victorieux de Rosbecque, résolu à punir avec sévérité. Il fit abattre les portes de la capitale, supprimer son échevinage et sa prévôté des marchands, et rançonna les bourgeois rebelles. Un avocat fameux, Jean Desmarais, pensa qu'il fallait recourir, pour implorer la pitié du roi, à la médiation de l'Université ; on fit demander cet appui au recteur et aux principaux collèges de Paris ; et un jour une députation vint solliciter la clémence du roi pour sa bonne ville de Paris. Or, dans le cortège formé pour sa présentation, le recteur précédait l'évêque. Ils obtinrent du reste que les prisonniers fussent rendus à la liberté, mais la ville resta dépouillée de ses vieilles franchises communales.

Dire que cette influence considérable de l'Université resta toujours pure d'ambition serait vraiment trop dire. Quand Philippe le Bel surtout, eut fait connaître, dans sa querelle avec Boniface VIII, le besoin qu'il avait de ce corps, celui-ci devint plus jaloux encore de ses franchises et de ses privilèges, qu'il ne l'avait été. Il en appelait tour à tour à la royauté contre le Saint-Siège et au Saint-Siège contre la royauté, selon qu'il voulait se fortifier contre l'un ou l'autre pouvoir. Clément V, par exemple, veut-il ériger les écoles d'Orléans en université, celle de Paris, craignant une rivale, fait déclarer par le roi qu'il n'y aura point de professeur de théologie. Et par contre, un prévôt royal vient-il à faire justice de quelque mauvais clerc sans tenir compte de la juridiction universitaire, aussitôt un interdit scientifique et religieux est jeté sur la capitale; toute lecture cesse dans les facultés, tout sermon dans les églises ; et recteur, maîtres et écoliers n'ont trêve ni repos que l'offense n'ait été réparée. Ainsi le prévôt de Paris, dit du Boulay, ayant osé faire pendre une fois un écolier coupable de meurtre a fut condamné à le dépendre, à le baiser, et puis convinst qu'il allast en Avignon, vers le pape, pour soy faire absoudre ».

Mais ces ombres inhérentes à tout tableau tracé sur notre terre, restent à l'état d'ombres, sans envahir tout le tableau. L'action de l'Université fut le plus souvent bienfaisante, même en dehors des questions d'enseignement. Si elle se montra trop jalouse de sa prépondérance, si elle tomba quelquefois dans l'erreur, il ne lui arriva pas de vendre sa conscience, et de trahir les intérêts éternels de la jeunesse qui lui était confiée. Un des reproches qu'on peut lui faire, c'est de s'être laissé aveugler par la politique anglaise, et de n'avoir pas compris la mission divine de Jeanne d'Arc. Toutefois, il faut

SUR LE MOYEN-AGE Sy

remarquer que son appréciation, pour avoir été surprise, n'en était pas moins conditionnelle, et qu'on en abusa. Nous nous disons avec une tristesse profonde que Pierre Cauchon condamna notre sainte héroïne, mais rappelons-nous qu'avant de mourir Gerson la défendit.

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