LOUIS BOULANGER
Comment cette lettre est-elle devenue la propriété de Gigoux ? Devons-nous croire que Balzac l'aura remise à David qui, à son tour, se sera dessaisi de l'autographe en faveur de notre peintre?
Le médaillon de Gigoux, par David, ne dut pas être d'une exécution laborieuse. La plupart des profils modelés à la cire sur une plaque d'ardoise par l'auteur du Philopamen n'exigèrent qu'une séance de pose. Le temps était d'ailleurs précieux pour le peintre qui préparait en vue du Salon une toile importante, le Baptême de Clovis. Cette peinture, qui n'a pas été lithographiée, est au Musée de Bordeaux. Thoré l'a décrite et, en homme de conscience, il a dit les qualités et les lacunes de l'ouvrage. Nous approchons de l'époque où la politique va s'emparer du critique et le ravir aux lettres. Laissons donc parler l'ami judicieux de Gigoux ; nous ne lui ferons plus que de rares emprunts.
La réputation de Gigoux est faite depuis plusieurs années. Sa Cléopdtre, exposée en i838, est une des compositions notables de notre école contemporaine. Personne ne manie la brosse avec plus de certitude que Gigoux. C'est un praticien consommé et un excellent maître pour les élèves en peinture. Il a de la science et de la conscience, de la réflexion et de la volonté. Il a étudié les anciens maîtres au Louvre et en Italie. Il possède et pratique les procédés des meilleures écoles. Il est inquiet du style et de la grandeur, mais ses tableaux manquent quelquefois du sentiment de la beauté. Son Baptême de Clovis présente trois ou quatre figures excellemment peintes, les deux femmes de droite et l'homme casqué qui porte un grand manteau bleu. Les draperies blanches de la jeune fille, la robe rouge et les joyaux éclatants de la seconde femme, le manteau du soldat sont dignes, en plusieurs parties, des artistes vénitiens. Malheureusement, la figure principale, ce Clovis qui courbe la tête devant saint Rémi, n'a point la tournure du glorieux Sicambre. Ses
Il \N GIGOUX
jambes grossières et lourdes, ses bras rouge
mains commune-, enlèvent tout caractère au premier bel e tradition nat:
Chaque type d .pendant sa beauté spéciale, dont 1
nous apparaît toujours comme une grande ligure élancée
prédestinés ont dans nos annales une al isque. si :
imprévue; ils vont au-devant Je la civilisation et de la lumière, savont, mais rien ne saurait les retarder. C'est cette marque radieuse d'une fatalité sa qui n'est point écrite au front du Clo\is p.i
Deux tableaux de Gigoux parurent au Salon de 1N4.V Le premier. Mort du duc d'Alençon à la bataille d'A\xncourt (2) octobre 1415), est une page d'histoire dont nous ne pouvons rien dire. Il n'en existe pas de lithographie et le tableau place dans le château de Frasne (Haute-Saône) échappe à nos investigatioi s Le second. Mort de Manon Lescaut, fut l'objet, de la part de Thoré, d'une critique pleine de réserves. Voici en quels termes s'est exprimé l'écrivain, que nous savons être un ami du peintre :
11 faut beaucoup de lumière à cette peinture, dont les fonds sombres accusent une intention de mélancolie. Quelle que soit la liberté de l'artiste, on pourrait s'étonner que Gigoux ait choisi ce moment suprême de l'admirable roman de l'abbé Prévost. Le caractère de l'inconstante Manon est nécessairement effacé dans cette immobilité de la mort... La voila donc couchée pour toujours, et le pauvre chevalier, accoudé près d'elle, la contemple avec désespoir ; la tête, déjà marbrée par le froid de la mort, est fort belle, et la ferme poitrine est bien peinte. On retrouve dans ce torse toute l'habileté pratique de Gigoux ; mais la tournure de l'amant désolé n'est pas heureuse. Gigoux avait montré, dans quelques figures de nde composition de CUopdtre, plus de sentiment du stvle. Peut-être cette proportion de grandeur naturelle s'accommodait-elle difficilement à un épisode romanesque, qui semble plutôt appartenir à la peinture de genre.
Gigoux avait-il gardé le souvenir des restrictions du critique"- Son tableau était demeuré sa propriété, et. de temps à autre. l'artiste se laissait aller à un accès d'humeur au sujet de cette toile. « Je la brûlerai, disait-il parfois, je n'en suis pas content. » Nous ignorons si le peintre a donné suite à son projet. Cette peinture est lithographiée.
Le père de Clesingcr avait recommande son (ils à Gigoux. Ce ne tut pas en vain. Dès les premières années de son séjour à Paris. le sculpteur reçut accueil chez le peintre. Ces lignes datées du 4 février 1 840 en sont la preuve :
Monsieur Gigoux, je suis casé dans ma chambre à travailler moi-même a la mise au point du buste de M. le général Bougerel. J'ai lieu d'être satisfait de mon travail; il est en bonne route ; j'espère finir pour le i5 ou le iô de ce mois. Je ne puis perdre un quart
o4 JEAN GIGOUX
d'heure, il v a une grande tâche ; avec du courage et quelques-uns de vos bon conseils, j'espère faire un beau buste. Si je ne craignais pas de vous déranger, j'irais travailler vers vous maintenant qu'il n'y a plus que le ciseau et la râpe, ce qui ne fait pas de bruit ; je pourrais par là être sûr de moi-même, car sous vos yeux je serais sûr de ne pas m'écarter du beau.
Clcsinger, tout jeune encore, osant demander à Gigoux l'autorisation de transporter son marbre dans son atelier et de l'achever sous ses yeux, atteste par la liberté de la requête la bienveillance du peintre à son endroit. Il convient de remarquer que, cinq ans plus tard, le sculpteur se montre encore plein de déférence envers notre artiste. Cette fois, c'est dans son propre atelier qu'il convoque Gigoux, mais il le fait avec le respect qui sied au disciple et à l'obligé :
Mon cher maître, je profite d'un moment de répit pour causer un peu avec vous, vous dire que je travaille nuit et jour, que je fais mon possible pour être digne de mes protecteurs et amis, en particulier Je vous, cher Monsieur Gigoux, qui avez bien voulu vous occuper du pauvre sculpteur. Je désirerais beaucoup que vous puissiez venir nie voir demain mercredi, entre midi et trois heures, M. et Mme de Magnoncourt y seront, M. de Rambuteau y sera, M. Vitet, etc. Combien je serais heureux si je pouvais vous faire plaisir !
Charlet va mourir. David est son ami. La pensée lui vient que Gigoux sera sans doute heureux de prendre un profil du grand artiste. Il l'appelle en ces termes à une suprême entrevue :
Si vous voulez, cher ami, dessiner la tête d'un homme de génie, venez me prendre demain matin à i 1 heures, nous irons chez Charlet qui sera très content de vous recevoir. Apportez vos affaires pour commencer de suite.
Tout à vous de coeur.