‹ Jean GigouxChapitre 3 sur 21 · H \\ GIGOUX · texte numérisé non relu

H \\ GIGOUX

Thoré nous a prévenus. Dès ses plus jeunes années. Gigoux fut un centre. Jamais affirmation ne fut plus exacte. Notre artiste n\i pas pris rang parmi les peintres qui font école. Collectionneur, il n'a pas eu le goût affiné, sévère, qui distingue les amateurs célèbres. Ses manières, sa parole ne lui assuraient pas une place de choix dans la société. Il était sans éloquence, et son origine plébéienne demeurait écrite dans sa forte carrure. Malgré cela. GigOUX vit venir à lui les hommes de renommée, les femmes du meilleur monde. Il attirait. Les lettres qu'il nous a laisse voir témoignent des relations les plus enviables. Cette attraction qu'exercent certaines natures est inexplicable. Elle caractérise Gigoux et constitue son originalité. A mesure que nous avançons dans ce récit, ce sont de nouveaux noms qu'il nous faut inscrire parmi ceux des habitues de l'atelier du jeune peintre étroitement logé rue Saint-André-des-Arts.

C'est jalcv. le sculpteur, qui s'excuse de ne pouvoir passer en sa compagnie le prochain dimanche. C'est le prince Giedroyc, l'ancien blesse de Waterloo, où il combattait dans l'armée française. qui se plaît à fréquenter chez l'artiste; c'est la princesse sa femme qui attache le plus haut prix à posséder deux dessins du jeune peintre. C'est Misa Mercœur qui s'éteint à vingt-six ans, soutenue par la main compatissante de Gigoux fortuitement venu en visite chez M Mercœur au moment où sa fille allait mourir. Mme Waldor a raconté ce drame :

Mademoiselle Mercœur vient Je mourir, lisons-nous dan ' l du l3 janvier 1

Elle laisse deux romans, dont l'un n'est pas achevé, la tragédie des A qu'elle des-

tinait au Théâtre-Français, et des poésies inédites que l'on réunira en un volume avait aussi commencé un chant pour le bel ouvrage de la Vieille Pologne : elle espérait pouvoir l'achever ; elle ne se voyait pas mourir, et cependant depuis quinze mois la maladie faisait de rapides progrés, et de temps en temps, au milieu de quelques-uns de ces . où elle avait souvent dit des vers, que l'on aimait à applaudir, on se demandait : « Comment va M»1 Mercœur ! et quelle que lut la réponse, l'instant d'après on l'avait oubliée, ['excepte Je ces salons celui de la duchesse d'Abrantès : là du moins il y avait. comme dans la famille de Panckoucke, admiration, souvenir et intérêt pour la jeune fille, pauvre et dévouée à sa mère. Mais tandis que M»" Mercœur fuyait le monde et s'enfermait chez elle, souffrante, abattue, une femme célèbre par sa beauté et par les plutouchantes vertus, une femme que le malheur n'appelle jamais en vain, et que l'on trouve toujours là où il s'agit de faire du bien, veillait sur elle ' ; sa douce voix l'encourageait à

1 Madame Récamier.

souffrir : ses soins, ses demandes toujours écoutées, ramenaient autour de l'infortunée un peu de ce bien-être de fortune dont la privation ajoute tant d'amertume à la souffrance.

M"c Elisa Mercccur est morte le mercredi 7 janvier dans les bras de sa mère et dans ceux de M. Gigoux, l'un de nos peintres les plus distingués, et dont le noble caractère ne se dément jamais. Il est arrivé chez elle, sans la savoir près de sa fin, et l'a trouvée aux derniers instants d'une agonie sous le poids de laquelle sa malheureuse mère succombait : a O venez ! s'est écrié la mourante en apercevant M. Gigoux ; venez ! vous serez plus fort que ma mère ! » Elle était en proie à une affreuse et dernière crise ; sa main s'était crispée dans les cheveux du jeune artiste, et au bout d'une demi-heure d'une lutte horrible à décrire, elle a penché sa tète sur son épaule, et a rendu le dernier soupir... M. Casimir Broussais lui avait prodigué les soins les plus assidus et les plus touchants pendant sa longue maladie ; il a moulé son beau visage, redevenu doux et calme après sa mort. Chateaubriand, a qui Elisa Mercosur avait dédié ses premiers vers, suivit le convoi. En le voyant sur le bord de cette fosse, la tète nue, le front incliné, et ceint comme d'une double auréole, on ressentait pour lui plus que du respect, plus que de l'admiration.

Ballanche, qui avait accompagné le cercueil de la jeune fille, prit la parole devant la tombe ouverte du cimetière du Père- Lachaise : « Elisa Mercœur , dit-il, a deux immortalités également assurées: l'une que le monde ne peut refuser à un jeune talent, si noble, si pur, sitôt éteint; l'autre, plus certaine encore, plus haute et plus durable, puisqu'elle est à l'abri des vicissitudes humaines, celle que Dieu accorde aux créatures morales et intelligentes qui ont bien usé de ses dons. Et si la trop courte vie d'Élisa Mercœur fut consacrée à la poésie, elle fut consacrée aussi aux vertus modestes et généreuses, aux sentiments qui honorent et distinguent entre les autres. »

On remarquera que les éloges de Mmc Waldor à l'adresse de Gigoux datent du commencement de i835 et sont par conséquent antérieurs au succès obtenu par le peintre à l'époque du Salon. Ce ne sont pas les toiles de l'artiste qui consolident sa réputation. Il a le don. C'est un privilégié de l'opinion.

Cependant, le peintre ne manque ni de conscience ni de volonté. Je demande à citer encore quelques lignes de Thoré :

Encouragé par ses deux succès du Léouard'et du GilBLis, Gigoux résolut d'entreprendre un tableau auquel il songeait depuis longtemps, et où il voulait mettre en scène les dernières orgies du monde païen. C'est un passage de Plutarque qui lui a fourni le sujet de sa Cléopdtre. Pour faire les études de cette vaste composition, il alla visiter Venise et Milan, Rome et Florence. A Venise, il a copié le '1 itien : a Rome, il a dessiné les fresques de Raphaël et de Michel-Ange ; au Campo-Santo, il a étudié les maîtres pisans, cherchant ainsi le secret des écoles les plus diverses et le sens de la tradition.

Ce vovage s'affectua en [836 et dura trois mois. On raconte une anecdote à laquelle, pour ma part, j'ajoute peu de foi, la

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voici: « En revenant d'Italie. Gigoux revit Besançon et la forge

de sa jeunesse; et, par un ressouvenir de sa vie d'ouvrier, le peintre prit le marteau et fabriqua deux 1ers sur l'enclume. Il en donna un a quelqu'un de ses élèves qui l'entouraient, et laissa l'autre à son père, le forgeron ».

Jamais Gigoux n'a fait allusion devant nous à ces fers orgueilleusement forgés. Ce sont l,i, croyons-nous, de menus faits inventés par les biographes et disposes avec art dans le récit afin de produire des contrastes. La vie de notre peintre peut se passer de tels artifices.

Mademoiselle de Fauveau, qui jadis avait initié Gigoux aux premiers éléments de l'art du peintre, avait quitté la France et s'était fixée en Italie. Notre artiste se trouvant à Florence en mars [836, reçut un soir à son hôtel les lignes suivantes:

Madame de Fauveau fait mille compliments .1 Monsieur Gigoux et le prie, pour profiter du peu d'instants qu'il restera à Florence, de lui donner sa soirée d'aujourd'hui samedi. Sa fille pourra passer quelques instants de plus avec lui et le prie instamment d'apporter ses étude ï. Cette soirée sera entièrement consacrée aux arts, et Madame de Fauveau î décider sa chère Félicie a permettre de faire un petit trait d'après elle ; ce serait pour sa mère une double jouissance. Madame de Fauveau espère que monsieur Gigoux pourra disposer de cette soirée qui sera fort appréciée de toute sa famille.

Deux portraits, celui de Fourier et celui de Madame T., parurent au Salon de i836. Les souvenirs de l'artiste, quand nous l'avons interrogé sur Madame T., ne lui ont pas permis de nous

renseigner.

Ce doit être, nous dit-il, une personne du monde, rencontrée dans un salon, qui m'aura demandé de peindre ses traits. Je n'ai pas gardé le moindre indice de cette peinture.

Je serai plus explicite sur le portrait de Fourier. J'avais, en [836, un atelier d'élevés. fêtais entouré de braves jeunes gens, tous pleins d'enthousiasme, et leur ardeur au travail m'eût donné du courage .1 moi-même si j'avais eu besoin d'être stimulé. Au premier rang se distinguaient Français et Baron. Ils étaient les plus avancés. Vous connaissez Français. Nous le verrons un jour de l'Institut, si les peintres savent apprécier le vrai talent. L'n beau matin, alors que je m'occupais du portrait de Fourier, je pris mes deux amis et nous voilà partis pour le bois de Vincennes. Vous savez que mon personnage, en pied, est assis sur un tertre. La toile est au Luxembourg. Je voulus faire d'après nature une étude de terrain. Mes deux amis et moi ne comptions passer qu'une heure ou deux dans ie bois. Mais la nature est une séductrice. Elle nous prit dans son piège tous les trois. ( ."était a qui emporterait de cette échappée le plus grand nombre de croquis. Cette journée passa

comme un rêve. Je ne me souviens plus si nous avons pris soin de déjeuner. Il fallut que le soleil en disparaissant nous oblige.it à battre en retraite. Un restaurant de barrière nous permit de nous réconforter. Xous ne rentrâmes à Paris qu'à une heure avancée de la soirée. Xous étions gais comme des fous. Chacun de nous serrait sous son bras ses ébauches dessinées ou peintes. C'était notre trésor. Quelle surabondance de vie nous avions tous ! Quel enthousiasme ! Quel amour profond de la nature, ce livre divin toujours ouvert, toujours épelé et dont aucun homme ne touchera le dernier feuillet !

Xous avons vu Gigoux se rendre en Italie avec la préoccupation de consacrer quelque grande toile à la personnalité prestigieuse de Cléopâtre. Le peintre, doué de constance, revint à plusieurs reprises à son rêve. Un premier tableau dont la reine d'Egypte fut le motif était destiné au Salon de i83y. Gigoux eut le regret de voir refuser sa toile. Qu'est devenue cette composition ? L'artiste la modifia et la fit admettre au Salon de i838. C'est ce qui explique une note dictée par Gigoux qui nous tombe sous les yeux : « Le duc d'Orléans voulut avoir une copie de mon tableau refusé en i83y. Je commençai ce travail, mais je ne m'y attelai pas. Le prince mourut et ma copie ne fut jamais achevée. »

L'échec de Gigoux au Salon de i83y fit grand bruit. Il avait représenté au premier plan de son tableau des esclaves se tordant sous les veux de Cléopâtre impassible, heureuse d'essayer la force des poisons dont elle userait peut-être envers Antoine, si jamais celui-ci tentait de la trahir. Le réalisme de cet épisode fit horreur et le jurv refusa de placer une pareille scène sous le regard du public. Nous sommes tenté de penser que les jurés de i83y ont été distancés. On serait moins timide aujourd'hui. Naturellement, le peintre eut ses défenseurs. Francis Conscience s'empresse d'écrire :

Mon cher Gigoux,

Rendez grâces au Jury ; il a jugé dans sa sagesse et il a bien pensé que vous seriez en trop mauvaise compagnie. Je ne puis donc que vous féliciter du verdict d'acquittement que vous avez obtenu. Puisque la belle Cléopâtre n'est pas dans ce bagne, laites-moi le plaisir de me dire où est sa demeure, car nous avons, ma femme et moi, le désir ardent d'aller lui présenter nos devoirs.

Alexandre Dumas veut faire davantage. Il est prêt à partir en guerre pour son ami. C'est de sa meilleure plume qu'il va combattre.

cher Gigoux,

On m'apprend que le jury fait cette année force injustices et Stupidil

moment, venez de 7 à 9 heures du soir, me donner des détails la-dessus. J'ai un journal et iS.OOO abonnés ; le tout est a votre service.

Mille an,

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