‹ Jean GigouxChapitre 7 sur 21 · C. de LUSSOX · texte numérisé non relu

C. de LUSSOX

Lamartine, toujours gentilhomme, écrit à Gigoux :

J'espérais, monsieur, que vous série,: venu hier soir, recevoir tous mes remerciements du beau cadeau que vous m'avez l'ait, et entendre les éloges des personnes de goût qui admiraient cet admirable portrait.

5o JEAN GIGOUX

La plupart des portraits dont il est parlé dans cette page furent demandés au peintre. Il en est d'autres dont il prit l'initiative et qu'il sollicita l'honneur d'exécuter. Alfred Johannot allait mourir. On était en novembre 1837. Gigoux avait déjà gravé le portrait des deux frères, Alfred et Tony Johannot. Une affection profonde unissait ces jeunes hommes qui jamais n'avaient séparé leurs destinées. Les succès de l'un étaient l'orgueil de l'autre. Notre peintre s'émut à la pensée du déchirement que causerait à Tony la mort d'Alfred et, spontanément, il brigua l'honneur de traduire une dernière fois sur sa pierre le profil de l'artiste touché par la mort. Il s'ouvrit de son désir à Tony, anxieux, désolé, qui nuit et jour vivait penché sur le lit de douleur du mourant. Tony lui répondit par cette lettre touchante :

Mon bon Gigoux, j'accepte avec bien de la reconnaissance votre offre. On est heureux de recevoir des marques d'amitié dans des circonstances aussi affreuses. Je serai bien heureux d'avoir par vous ce triste souvenir de mon frère. Je vous prierai de venir quand je n'aurai plus d'espoir.

Nous avons nommé Lemud. Qui se souvient de lui parmi nous? Ce fut cependant un artiste acclamé en i838 après sa lithographie de Maître Wolframb, sujet tiré d'Hoffmann. Lemud connut presque la gloire, tant sa vogue fut unanime. Il était lié avec Gigoux. Bien avant 1 838 il écrivait a notre peintre : « Je pioche à mort la gravure depuis quelque temps, avec espoir de réussite. » Son espoir ne fut pas trompé. Devenu célèbre, il voulut profiter de sa renommée pour faire le portrait de son ami. L'œuvre de Lemud est bien connue et les survivants de 1 83g nous affirment que le peintre n'a pas rencontré, en ces années lointaines, un portraitiste plus fidèle que n'a su l'être Lemud. C'est au sujet de cette estampe que M. Béraldi écrivait récemment :

Nous nous représentons Gigoux alors tel que nous le montre son portrait lithographie par Lemud : sans ces moustaches à la Vercingétorix qui le font prendre aujourd'hui, la rosette d'officier aidant, pour un général ; sans ce petit air penché qu'on lui voit sur la lithographie d'Alophe dans la Galerie de la Presse, et ne perdant pas son temps à pobur pour l'attitude byronienne. Il a d'autres préoccupations, ses traits expriment l'énergie et la volonté ferme.

Vous le devinez, le portrait de Lemud ne fut point inutile à la notoriété de Gigoux. Il était au surplus en rapports d'obligeance et de camaraderie avec maint artiste. Duret lui écrit :

Il- \\ GIG( »UX ?,

Mes amitiés à Gigoux. Je lui renvoie la Jambt de Michel-Ange et le prie de remettre au porteur ma grande Tète de Junon. 11 obligera ^n affectionné F. DUR1 I

Que peut bien signifier ce billet!- Que faut-il entendre par a la Jambe de Michel-Ange •> : L'u autre artiste va nous l'apprendre. Celui-là, je ne le compare pas à Duret; niais dans la vie on coudoie des gens de toute taille. C'est Préault qui tient la plume:

Mon cher Gigoux,

Faites-moi le plaisir de m'envoyer demain jeudi dans la journée par un commissionnairecette admirable jambe en plâtre du vieil Esclave de Michel-Ange, la jambe pliée. Vous me rendre/ un service énorme. Je compte trop sur votre complaisance et votre amitié, aussi j'espère ne pas être refusé.

Amitié et dévouement.

AUG1 STE PRÉAl I.T.

I'. S. Xe me refusez pas, je vous en prie.

Clésinger. le père, qui habite Besançon, remercie Gigoux de l'appui qu'il veut bien donner à son fils Jean-Baptiste-Auguste dont le nom s'accentuera bientôt dans la presse à la suite des expositions. Le sculpteur Clésinger ne passera point oublié le jour où il lui aura été donné d'entrer en scène. Mais Gigoux fait plus que de prêter des documents ou de seconder de jeunes hommes, je découvre qu'il loge un peintre sans domicile. Ce peintre fut aussi sans gloire. Il signait Francis, mais il s'appelait Conscience. La mort l'atteignit en i S40. Conscience avait peint un Tombereau qui fut admis au Salon de [83g. Il était le compatriote de Gigoux et son aîné de dix ans. Laissons-lui la parole:

Mon cher ami.

Voici ce qui m arrive avec Delaunay. Vous savez qu'il m'a demandé le dessin de mon Tombereau. Quand un éditeur parle de la sorte, il est tout simple de penser que le salaire est au bout : point. Je suis allé chez lui pour toucher le montant de cette pierre, il m'a dit que je nie trompais, si j'avais cru que ces sortes de dessins étaient pavés aux artistes durant l'exposition, que c'était dans le seul but de les obliger qu'il mettait pendant ce temps des reproductions de leurs œuvres dans son journal. Ainsi me voilà sans le sou, moi qui comptais vous remettre immédiatement ce que vous avez eu l'obligeance de m'avancer, aller louer un grenier et vous débarrasser de ma personne : je me vois forcé de vous demander encore quelques jours d'hospitalité.

Rouillard, peintre de portraits, alors très en vogue, ancien élève de Louis David, demande à Gigoux de se faire le patron d'un

IEAX GIGOUX

modèle d'atelier qui eut son heure de réputation chez les peintres d'histoire :

Mon bon Monsieur Gigoux,

fe vous adresse M. Bon que des malheurs rendent bien intéressant ; il a été ermite Ion-temps. On l'a engagé à venir à Paris pensant que sa tête pourrait plaire.

11 a grand besoin de poser pour améliorer son sort. Soyez assez bon pour l'aider en le recommandant si vous ne pouvez l'employer ; il vous contera sa vie qui est remarquable.

Mlle Godefroid est la gardienne pieuse de la mémoire de Gérard. Elle voudrait que la presse fût unanime à louer le mérite du fier portraitiste. Un journal, hostile jusqu'alors à la personne du peintre disparu, se montre tout à coup favorable, et Mlle Godefroid ne doute pas un instant que cette conversion qui la ravit ne soit l'œuvre de Gigoux :

Nous devons, lui écrit-elle, à votre influence amicale, sans contredit, le meilleur article qui ait paru sur M. Gérard. Il faut que la maladie se soit emparée de nous comme elle a fait, pour que je ne vous aie pas déjà exprimé toute notre reconnaissance.

Veuillez m'envoyer l'adresse de M. Gabriel Laviron car je pense que l'auteur de ce bel article est l'aimable jeune homme que vous nous avez présenté, et nous brûlons de le remercier.

Quelques jours plus tard, c'est X Artiste qui devient élogieux à l'endroit de Gérard. Son élève reprend la plume :

Cher Monsieur, nous ne pouvons nous empêcher de vous attribuer la conversion de l'Artiste. Vous savez sans doute qu'il vient de faire paraître un excellent article sur M. Gérard. Si vous avez occasion de voir quelqu'un de ce journal veuillez achever votre œuvre, et lui faire connaître combien nous avons été sensibles à leur obligeance.

Louis Ratisbonnc l'appelle, et pour le décider, il lui promet la compagnie d'Antony Deschamps et d'Alfred de Vigny. Mme Ancelot va faire représenter au Théâtre-Français sa comédie le Château de ma nièce. Elle réserve trois coupons à Gigoux et les lui envoie dans ce billet :

C'est pour ce soir ma représentation ; j'ai peur, c'est si léger. Soyez bien favorable à ce pauvre petit Château, sans quoi ce ne sera qu'un château de cartes qui tombera au moindre souffle.

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