‹ Jean GigouxChapitre 8 sur 21 · V^ ANCELOT · texte numérisé non relu

V^ ANCELOT

Vous pouvez conduire deux amis ; qu'ils soient aussi les miens, au moins pour ce soir.

IEAN GIGl MX

La baronne de Mello lui cent avec la familiarité d'une maîtresse de maison qui convoque un hôte accoutumé de son salon :

Je lais mille compliments à Monsieur Gigoux.

Je le prie de me laire l'honneur de dîner che.< moi mercredi j-, de ce n

La B« di Mil LO.

P. S. —On servira cinq heures à cause de la rentrée au collège d'un écolier de

dix-huit ans.

Je venais de transcrire ces quelques lignes dans l'atelier de Gigoux, lorsque le peintre, regardant par dessus mon épaule, surprit la signature de la baronne de Mello :

Ah ! s'écria-t-il. celle-là fut une femme de cœur au premier chef. Vous ne trou' pas beaucoup d( dans mes portefeuilles. Elle ne m'écrivait que pour m'inviter

exceptionnellement à dîner au milieu de la semaine, ce qui arrivait rarement, attendu que chaque lundi, pendant plus de quarante ans. je m'assis a sa table. C'était chose entendue entre elle et moi. Ma place était réservée, et j'eusse attristé l'excellente baronne en ne paraissant pas au milieu du cercle de ses amis à l'heure dite. Ce n'était pas une jeune femme. Amie de la princesse de Lamballe, condamnée à mort, elle n'avait échappé .ï la guillotine que par la chute inopinée de Robespierre. Nulle coquetterie chez la baronne. Mlle avait vieilli sans tristesse, sans dépit, ce qui est rare parmi les femmes, étaient d'.ige mûr ; quelques-uns avaient traversé comme elle la période révolutionnaire. Je ne partageais pas les illusions de la plupart de ces vaincus, mais leurs entretiens n'étaient >;is intérêt pour un homme de ma génération.

Vous parlerai-je de salons moins austères? Celui de Monpou, le compositeur, fut d'un tout autre genre. Il y eut deux phases dans la vie de Monpou. Jusqu'à vingt-six ans. il n'avait fait que de la musique religieuse ; pendant ses dix dernières années, — notre ami mourut à trente-sept ans, — il composa des romances et travailla pour le théâtre

étaient Musset. Victor Hugo, de Vigny. L'Andabuse est de Monpou. Le compositeur ouvrit un salon dans lequel il chantait lui-même ses propres ouvrages. Là se réunissait la jeunesse littéraire. Paul Foucher, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Pétrus Borel, Alexandre Dumas.

Que vous dirai-je sur les suions de Gérard, de M™ Lebrun, d'Alibert, de M<« Ancelot, qui n'ait été dit avec talent par nos devanciers ? D'ailleurs, les habitués de ces réunions curieuses où j'ai fréqu avaient être en majeure partie des écrivains. Je m*CK

avant tout des artistes. Avec eux je suis dans mon milieu. J'ai cependant pris plaisir à rencontrer Sainte-Beuve et Musset chez Nodier où je me rendais fréquemment. Taylor, Bixio, Senancourt étaient du même cercle. Musset ne posait pas ; il était vêtu le tout le monde, avec goût, et laissait l'impression d'un homme du monde, capable d'écouter et peu soucieux d'attirer sur lui l'attention.

Beylé, dit Stendhal, m'appartient un peu ; il a parlé d'art avec esprit et parfois avec justesse. Quel colosse ! Grand, large d'épaules, d'allures assez vagues, il causait toujours. On le surprenait taisant les demandes et les réponses . C'était un fidèle du salon de Mme Ancelot et Je Gérard où il rencontrait un tout jeune homme. Prosper Mérimée, dont il plia l'esprit par sa verve incessante, son scepticisme et ses paradoxes. Supprimez Bevle de la vie de Mérimée, vous ne pouvez plus dire quelle eut été la voie suivie par Mérimée. Il a été, à l'heure décisive de la vocation, le prisonnier, pw l'esclave de Bevle. Chez le baron Gérard, on recherchait Mérimée, on prenait goût a ce

qu'il disait. Il avait de la tenue. Beyle au contraire n'en avait pas. Sa mise était souvent fort négligée.

C'est dans le salon de Mme Lebrun, à l'Imprimerie nationale, que je me suis rencontré avec Rachel. M. Lebrun était un silencieux et un adroit. Sa femme, très charmante, d'un tact exquis, le complétait admirablement. Elle avait le secret de mettre en valeur chacun de ses invités. Ingres et David d'Angers venaient fréquemment dans ce salon.

Ce n'est pas chez Mme Lebrun que j'ai connu Dickens et Thackeray, mais dans les ateliers. Thackeray a longtemps vécu à Paris. Sa femme étant devenue folle et ses deux petites filles n'étant pas élevées, il dut mettre sa femme dans une maison de santé. Ses livres se vendaient peu ; ses articles l'aidaient à vivre, car sa fortune alors était précaire. Un dimanche, il vint à mon atelier avec ses deux enfants qu'il adorait. Survint un Arabe qui faisait l'office de modèle. A l'exemple de ses congénères, l'Africain était doublé d'un trafiquant tenace et rusé. Il ne voyageait pas dans Paris sans une trousse remplie de colliers et de bracelets de mince valeur, qu'il s'appliquait à bien vendre. Notre homme n'était pas sitôt entré qu'il flaira chez les filles de Thackeray deux clientes. Il mit un art félin à développer graduellement sa trousse, et les petites filles émerveillées prirent un à un chaque objet, suppliant leur père de leur payer ce clinquant. Thackeray solda et l'Arabe content de sa matinée disparut.

De retour à Londres, peu après 1840, Thackeray se fit un nom. En 1832, il partit pour l'Amérique. Je le revis plus tard à Paris. Il rentrait de New-York.

— LTne grande nouvelle, mon cher Gigoux.

— Laquelle ?

— Je me fais construire un hôtel.

— A Paris !

— Non, à Londres.

— C'est dommage. Ici vous ne compteriez que des amis.

Gigoux disait vrai. De tous les écrivains anglais qui ont passé le détroit, aucun, en ce siècle, ne s'est mieux acclimaté que Thackeray sous le ciel de France, lors de son premier séjour à Paris. Si nous ouvrons les Aventures de Phillip, sorte d'autobiographie du romancier , nous y trouvons le récit enthousiaste de ses belles années vécues au milieu des artistes de l'époque romantique. Le livre est de 1862. L'auteur n'est plus jeune, et l'éloignement des scènes retracées n'en atténue pas le relief ou la couleur. Un des nôtres trouverait-il à reprendre dans cette page que j'emprunte au roman de Thackeray ?Elle est en son lieu dans notre récit.

Le peintre français, dit-il, est mieux compris, mieux apprécié, mieux payé même, tout compte fait, qu'il ne l'est chez nous. Un jeune homme trouve ici une douzaine d'excellentes écoles où il peut pratiquer sous le contrôle d'un maître éminent et faire son apprentissage movennant 10 liv. sterl. (25o fr.) de rétribution annuelle. En Angleterre, il devra se contenter de l'Académie ou dépenser des sommes considérables pour obtenir l'enseignement d'un artiste bien placé. En sus des leçons, des conseils, des modèles, dont l'élève peintre jouit ici en échange de ses dix livres, il a pour rien mille stimulants professionnels que l'Angleterre ne saurait lui fournir. Les rues sont garnies de tableaux étalés dans les magasins, les passants eux-mêmes ont leur valeur pittoresque. Églises, salles de spectacle,

de concerts, salles de café sont décorées de peii nature aussi le traite mieux

ncitations plus personnelles, nuis tout aussi puissantes, un arti.te en France est rétribué largement, car, dans un esque

monde est pauvre, un revenu de 5i ertainemei

à dédaigner ; son rang dans la hiérarchie us du

rôle qu'il est appelé a remplir. Bien des maîtres et di es de maison l'accueillent

flattent, qui tiennent les til '.îme, et chez lesquels un Kirot

mieux reçu qu'un commis d'agent de clu

Thackeray, peu après [832, avait connu le graveur Louis Marvy. Notre compatriote, au lendemain de 1848, s'en fut chercher du travail à Londres. Thackeray lui fit connaître Baring, le grand collectionneur de paysages. Un éditeur, sollicité par le romancier,

consentit à publier un album de Marvy, mais il mit à son adhésion un clause capitale : chaque planche de Marvy paraîtrait accompagnée d'un^j notice rédigée par Thackeray. Celui-ci, alors très en vue, accable de travaux, n'hésita pas. Il se lit le collaborateur obligeant de Marvy et le graveur triompha de la détresse.

Gigoux n'exposa pas au Salon de [840. Il donnait ses soins aux peintures de Saint-Germain-l'Auxerrois. Deux compositions, mesurant chacune cinq mètres sur trois mètres, représentent le Baptême de sainte Geneviève par saint Rémy et Sainte Geneviève exaltant le rage des habitants de Paris. Divers sujets de moindre importance s'ajoutent à ces pages maîtresses.

On a vu le portrait de Laviron figurer au Salon de [834- Notre artiste était reste en possession de cette toile, et ne s'en dessaisit. nous l'avons dit plus haut, qu'en t86o en faveur du Musée de Besançon. Gabriel Laviron. peintre et critique d'art, était Bisontin. Nature riche, mais désordonnée, il ira se faire tuer en 1849, sur les remparts de Rome, dans les rangs de l'armée garibaldien ne. lin i838, il subit pour dettes un ou deux mois de détention àClichy. Sa correspondance avec Gigoux pendant qu'il était en prison ne manque pas d'intérêt. Je n'en détacherai que quelques lignes. Elles ont trait à Jules Janin. Cet écrivain, fort oublié depuis vingt ans. a eu pour lui le charme et la grâce. Ce fut un ami de Gigoux, ce fut aussi son défenseur, peut-être même son panégyriste, car Jules Janin ne gardait pas toujours la mesure dans l'éloge. 11 était poète et voyait toutes choses en poète. Je regrette que dans les Causeries de Gigoux. parues en [885, on trouve deux ou trois

anecdotes d'assez mauvais goût sur le critique des Débats et de l'Artiste. Je n'accuse pas le peintre, mais ceux qui, d'une plume maladroite et sans dignité, ont recueilli ses propos d'atelier sans discernement, sans choix. Telle chose racontée dans le laisser-aller de la causerie ne sera jamais une chose publiable. C'est ce que n'ont pas compris les auteurs responsables des Souvenirs de Gigoux. De leur lecture, Jules Janin sort amoindri, presque calomnié. Pourquoi n'avoir pas ouvert les portefeuilles d'autographes du peintre ? Il eût été facile d'y trouver ce que moi-même j'y ai découvert sans effort. Il est vrai, ce n'est pas Gigoux qui va parler, c'est Laviron ; mais il s'adresse à Gigoux dans sa lettre datée de Clichy, et l'éloge qu'il fait de Jules Janin ne serait pas contredit par Gigoux. Laviron en avait la certitude. Il parlait d'un ami à un ami.

Janin est un homme admirable ; il était encore ici pas plus tard qu'avant-hier, et il m'a promis de revenir bientôt. Voilà un homme que je connais à peine et qui s'est mis de la meilleure grâce du monde à ma disposition pour arranger mon affaire, et qui m'a fait les offres de service les plus délicates, et puis il y a de par le monde des malotrus qu'il a obligés, qui passent leur vie à dire et à écrire du mal de cet homme-la. Vraiment la société est hideuse ; il y a des gens qui mériteraient d'être écorchés vils.

Voilà qui est fait. La physionomie du critique aimable, que nous-même avons connu et estimé quand nous avions vingt ans, est remise au point par Laviron, et ce sont les papiers de Gigoux qui nous ont permis cette citation.

Un feuillet terni par le temps se trouvait rapproché des lettres de Laviron chez notre peintre. Sur ce feuillet était tracé d'une main nerveuse le début d'une étude que Laviron se proposait de consacrer à Ribera. Je n'ai jamais su si l'étude en question fut publiée. Gigoux semblait attacher à ce papier jauni un prix exceptionnel. Il le considérait, je crois, comme l'expression de l'une des dernières pensées de son ami. Peut-être le peintre-soldat qui s'apprêtait à défendre les murs de Rome dont l'armée française allait s'emparer, a-t-il écrit ce préambule à la lueur d'un feu de bivouac. Un fond de tristesse perce sous la phrase de l'écrivain et c'est à Rome qu'il appelle Ribera dès la première ligne de son étude inachevée.

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