‹ Jean Gossart de MaubeugeChapitre 11 sur 33 · CHAPITRE \\l · texte numérisé non relu

CHAPITRE \\l

Philippe, éveque d'Utrecht ; Gossart à Duerste-de

On a beaucoup épilogue sur cette nomination àl'épiscopat (1) d'un prince aussi mondain et indépendant. Faut-il y voir une disgrâce encourue par le peu de succès qu'eut sa mission en Italie ? La Régente craignait-elle son influence ? Toujours est-il que les conseillers de Charles- Quint (2) l'ayant élu sur la proposition de Marguerite, on vint un . jour offrir à Philippe de Bourgogne le siège épiscopal d'Utrecht.

En vain il objecta ses 52 ans, son ignorance complète en matière théologique. Il lui fut répliqué qu'on avait reconnu en lui l'administrateur énergique, nécessaire dans ce pays que n'avaient pu pacifier David de Bourgogne ni Frédéric de Bade, ses prédécesseurs. Le pape consentirait (3) à oublier le défaut de science scolastique moyennant le denier de douze mille ducats (4). Forcé, Philippe accepta et le 7 mai 1517, dans une pompe royale, le nouveau prince-évêque fit son entrée dans sa

(I) Compte de Jehan Micauit du I*'- janvier au 31 déc. 1519. « A Messire Philippe de Bourgogne, évèque d'Utrecht, pension annuelle de 2000 Liv »

(?; cf. Epistolae Erasmi (lib. XXIX, ép. 61). « Princip;s Caroli aucto ritato fuert adductus ».

(3) « De Romano pontifie:, qui hujus niodi in rébus membranas et pluinbum vendit modo pecu'iia numeivtur, nihil dubitatum ». — Gerardus NovioDiagus, loc. cit. p. 157.

f4) « Numeiat.i prias duodecim millium ducatorum sunr.ni (Ibidem).

bonne ville d'Utrecht, entouré d'Henri, comte de Nassau, et d'Adolphe de Bourgogne, seigneur de Beveren, amiral de Zélande (1).

Il s'établit avec Gossart au château de Duerste-de (2), près de Wyck, et entreprit de l'embellir et d'y faire exécuter des peintures par le Maubeugeois, les sculptures d'après les dessins de Claude Carnot.

C'est à cette époque que le peintre Hans Schoorel vint rendre visite à Mabuse ; c'est à l'occasion de ce séjour que percent les premières calomnies, que d'ailleurs nous retrouverons grossies plus tard, clans le récit des chroniqueurs. Voici le récit de J. B. Descamps (3) clans son livre

(1) Les Fêtes d'Utrecht.

Introriizatio Dni Philippi de Burgundia, clecti confirmati Trajectensis.

Aimo XV0 VIIe die Mensis Maii quae fuit Martis jost Dominicain vo em et in Rogationibus. . .

« Intravit civitalem trajeetensem, veniens ex Hollandia per oppidum de Ysfelsteim, et ingressus portam Tollesteghe doir die Twystraet, pei transivit pontem Rodenburgerbruch cum toto equitatu et deinde per plateam dietam de Lyntmaret deinde per ponlem urbis, scilieet S. Martini, per plateam ouder die Handicoemakers. et per pontem Piscium, per plaetsam et deinde per pontem die Backerbrugge nuncupatam rediit per alteram partem, descendit de equo ante consulatus domum et ibidem iutra\it ad magiatratum Trajeetensem ».

Et ductus fuit in ecclesiam ipsam majorem cantando l'esponsorium « Martinus Abrahae, etc »

Post dictum capitulum praefatus electus confîrmatus ductus fuit ; in chorum ecclesiae Trajectensis majoris, ibidemque per Decanum ad summum ait ire ductus, et deinde in superiori slailo episcopali, in dextera parte chori fuit installatu*. — Antonius Matthacus, op. cit. p. 104.

(2) Gossart à Duerste-de.

« Ejus arlis (piclurae) non tantum amans sed eti m callens Phihppus. Erat proinde ei gratissimus Mabusius, excellons per ea tempor i pidor, cujus adhuc exstant opéra ipsius jussu c >nfecta in arce Doret>tati q ae inde in aedes Trajectinas in quibus hodie eonsessus ordd. Patriae translata. — W. Héda. Episcoporum Ultrajecti h storiae. Utrecht, Joaunes a Doorn, p 3 28, CI qIqCXLIII.

f3) J. B. Descamps. — La vie des peintres flamands, allemands et hollandais. — Paris, chez Jombert, rue Dauphine, MDCULI1I.

sur les Peintres flamands : « Il (Schoorel) quitta son maître avec amitié et reconnaissance pour aller voir Jean de Mabuse qui était à Utrecht, au service de Philippe de Bourgogne. Malgré les talents et la réputation de ce peintre, il fut obligé de le quitter. Les débauches et le libertinage . du maître avaient trop souvent exposé la vie de l'élève ». Ecoutez maintenant Isaac Bullart (1) : « Il se mit disciple de Jean de Maubeuge, mais il lui fut si peu possible d'accommoder son tempérament sobre et modéré avec l'humeur dissolue de ce nouveau maître, qu'il le quitta pour aller à Spier »

La critique contemporaine a fort justement fait le jour sur la question. Ces calomnies se sont inévitablement reproduites dans tous les historiens qui ont copié Van Mauder, le premier qui ait inventé ces prétendues débauches. — Nous reviendrons plus loin sur la question.

En 15*23, la Régente fît venir près d'elle Jean Mabuse et le chargea de restaurer certaines vieilles peintures de son cabinet. 11 partit donc à Malines, travailla quelque temps chez Marguerite et reçut pour ce travail quarante livres de gros de Flandres.

Voici l'acte otliciel, daté du 12 juin 15*23. Il est aux « Comptes de dépenses de Marguerite d'Autriche 15*23 ». Aux archives du Royaume de Belgique.

Reçu signé de Jean Gossart.

A Jehan ftossart dit «le Maubeuge, paintre, la somme de quarante livres dudit pris de quarante gros, monnaie de Flandres la livre, pour semblable somme que Madame luy a ordonné prendre et avoir d'elle pour une lois, pour son salaire des peines et labours qu'il a eus et prins. pendant l'espace de quinze jours entiers à luy avoir peint et racousté plusieurs, riches et exquises pièces de paintuivs étant eu son cabinet en cesle ville de Aialines.

pour ce, par quittance dudit Jehan de Maubeuge, ladite somme de 4u Liv.

(Figure au registre n" l ?9'J de la Chambre des Comptes, à Lille).

(1) Isaac Bullart. — Académie des sciences et des arts Foppcns 1682, p. 4:22.

— Bruxelles,

Ml

Dès que ces peintures furent terminées, Mabuse revintil directement à Wyck ? Le fait a paru contestable à M. Van Even, l'érudit historien belge, qui affirme que Mabuse, en 1523 et peut-être avant, a séjourné à Louvain. Cette opinion, appuyée sur l'autorité d'un des critiques et des archéologues les plus compétents en la matière, mérite qu'on s'y arrête un instant.

« Le 20 mars 1524 (acte du 20 mars 152 4, 2e chambre échevine de Louvain) Pierre de Corte, régent de la pédagogie du Lis à Louvain, plus tard évèque de Bruges, donne à un nommé Jehan de Mabuyse, une procuration pour le remplacer dans une action juridique à la succession de Robert de Beaufort, licencié en droit, qui était du Hainaut ». Van Even estime que ce Jehan de Maubeuge est le peintre Jean Gossart.

Il est possible de le croire, mais ne pouvait-il pas y avoir à Maubeuge beaucoup de Jehan et ce Jehan de Maubeuge ne serait-il pas quelque homme de droit ou agent d'affaires de Maubeuge. Mabuse, au contraire, est le fidèle de l'évêque d'Utrecht, il vient de quitter la cour de Malines. D'ailleurs la santé de son protecteur et ami, très ébranlée, semble le rappeler. Pourquoi clone laisserait-il ses pinceaux, uniquement pour aller à Maubeuge, loin de son château de Wyck, régler des affaires qui lui sont totalement indifférentes ? Et de plus, est-il vraisemblable qu'un homme instruit, régent d'un collège théologique, comme Pierre de Corte, s'adresse pour des actions juridiques à un artiste, ignorant de toutes ces choses, plutôt qu'à un homme du métier, à un juriste dont la corporation était florissante à Louvain ? Ce Jehan de Mabuyse ne serait-il pas plutôt un des élèves de Pierre de Corte ? Les jeunes pensionnaires des collèges ecclésiastique avaient l'habitude de remplacer leur nom patronymique par celui de leur lieu d'origine.

Quoi de plus naturel que le régent de la pédagogie du Lis choisisse quelque jeune disciple pour aller faire ce voyage.

J'avoue clone ne pas partager l'opinion de M. Van Even. Mabuse n'est pas le Jehan cle Mabuyse dont parle la procuration de 1525 ; il ne me paraît pas avoir séjourné à Louvain.

Mort de Philippe, évêque d'Utrecht.

Le prince-évèque, au début de cette année 1524, tomba malade d'une fièvre pernicieuse. Le mal empira très vite et bientôt Philippe de Bourgogne fut à toute extrémité. Cependant il garda jusqu'au bout sa présence d'esprit et sa lucidité complète.

Le 7 avril 1524 il reçut la communion et l'extrèmeonction en présence du chapitre, puis, ses mains serrant celles de Gérard de Nimègue, il ferma les yeux et expira si doucement que les assistants crurent qu'il s'assoupissait. Il avait 59 ans (1).

Ses funérailles furent magnifiques ; il fut conduit à l'église Saint-Jean-Baptiste de Wyck pour y être enterré près de son frère David de Bourgogne, par Florent, comte de Buren, Jean, comte de Bergue, Antoine, comte de Hoogstraeten, Daniel, comte de Boulair, Jean Gossart et Gérard de Nimègue. Ses deux amis firent graver l'inscription suivante sur son tombeau :

Opt. praesuli, clementiss. principi

Philippo a Burguridia Boni Philippi Burgundiae ducis fïlio Episcopo Ultrajectino Patrono bene merito Joanncs Malbodius et Gerarclus Noviomagus P. S.

A la nonvelle de sa mort accoururent les délégués chargés de procéder à l'élection de son successeur : Jean Herréa, archevêque de Palerme, Adolphe de Bourgogne et d'autres députés. On élut Maurice-Henri de Bavière, comte palatin du Rhin, comme prince-évêque d'Utrecht.

(I) La mqrt de Philippe, par W. Héda

« Sequente mane, episcoj us in hortum deambu'ans, aperto, uti sc-leb at, pectore, su b aura frigida, dolc-iem pectoris sentiit, qui de hora in horain adaugebatur, ita ut incertum esset de suspieione pleuresis an libris pestilentiae et sero quaesita remédia convocato e Trajccto medico nequicquam sperante die tertia subséquente quaesivit Euoharistiam et post aliqua ex voluntate ordinata animam prius Deo reconciliatam et commissam exhalavit non sine stupore et tristitia multorum. — W. Héda, loc. et op, cit., p. 327.

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