‹ Jean Gossart de MaubeugeChapitre 12 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

fflabuse dans la Maison d'Adolphe de Bourgogne

Gossart n'aurait pu choisir désormais une vie indépendante. L'habitude d'une existence assurée, et d'une insouciance parfaite ne se perd pas en quelques jours. Aussi il accepta avec empressement les offres d'Adolphe de Bourgogne (1), amiral de Zélande, seigneur de Beveren et de Zeeveren, marquis de Veere ; avec son nouveau protecteur il alla habiter Middclbourg.

(1) . Adolphe de Bjurgogne.

Philippe le Bon, duc de Bourgogne.

Antoine bâtard de B. Philippe de B., évè jue d'Utrecht, etc.

Adolphe de Bourgogne — Jeanne — Marie, etc. Adolphe eut pour enfants :

1* Philippe, n.ort jeune.

2° Maximilien, premier marquis de Vère et Vlissinghe, chevalier de

l'ordre.

3° Henry, mort jeune.

4° Anne, épouse do Jacques, comte de Horne, puis de Jean de Hennin, premier comte de Bossu.

5° Antoinette, femme de Charles de Croy, prince de Chimay.

0* Jacqueline, femme de Je m de Flandres, seigneur de Praet, puis de Jean, seigneur de Cruyninghe.

Adolphe de Bourgogne meurt le 7 décembre 154". Il fut enterré à Sandcrburg et son cœur « fut transporté en l'église parochiale de Bèvres, en pays de Waes, et au milieu du cœur (sic d'icelle, on éleva une tombe relevée de piéds et au dessus une lame de cuivre où est gravée cette inscription :

« Gy gist le cœur de Messire Adolf de Bourgogne, seigneur de Beures, de la Vère, etc., chevali r de l'ordre de la Toison d'Or et admirai de la mer, qui trespassa le VIIe jour de Décembre XVCXL ».

(Le blason it les armoiries et chevaliers de l'ordre de la Toison d'Or ra~ J. B. Maurice, héraut et roy d'armes. La Haye, H unmazeyn 1607),

Adolphe avait succédé à son grand-père le duc Philippe de Bourgogne aux terres de Beveren et de Tournham, et de la part d'Anne de Borsèle sa mère, il tint les villes de Veere et Vlissinghe (Flessingue) en Zélande « comme estant fille et principale héritière de Wolfart de Borzèle, comte de Grampré, seigneur de Vère, chevalier de Tordre et gouverneur de Hollande, Zélande et Frise, et de Charlotte de Bourbon, fille de Louis, comte de Montpensier et de Gabrielle de la Tour.

Il avait épousé Anne de Berghes, fille de Jean, seigneur dudit lieu, chevalier et grand doyen de l'ordre, et d'Ad'rienne de Brimeu qui mourut le 6 juillet 1541.

Le château d'Adolphe abritait déjà la famille royale de Danemark (1). Le farouche Christiern II, chassé de ses états par la noblesse du Jutland, s'était embarqué le 14 avril 1523 à Copenhague, aux clameurs d'une foule immense. Après avoir été jeté sur les côtes de Norwège il avait abordé au port de Veere en Zélande (cf. D. H. Mallet : histoire du Danemark, à Genève chez Barbe et Mauget, M. DCCLXXXVII). Le Marquis lui offrait la plus large hospitalité ; Mabuse devint l'ami du monarque détrôné.

La vie cependant lui était toute différente. Adolphe de Bourgogne était un gentilhomme sévère, très riche et très puissant mais d'esprit rassis et de conversation pondérée. Les tournois d'esprit, les assauts de galanteries, la belle science aimable et souriante de Philippe, étaient déjà choses lointaines. Mabuse travailla beaucoup, ouvrit son atelier à ses disciples, forma Lambert Lombard (2) le

(1) La famille de Danemark en Zélande.

« Infelix Isabella haec, etsi magno régi nupta ; postquam is puLus et ob saevitiam proscriptus, patruo ipsins Frederico qui Pldfatiae erat dux, in ejus locum subjecto, ipsa uni cum co exul ad Carolum fratrem cum contulisset se, opem ejus pelit ira nec praeter spem et bona verba quod b-illo (Jrallico is occupatus, retulisset, ab eo quicquam. a ceteris autem quos babebat propinquis frustra et necquicquani siiaceptum esset bellum, ipsa intérim prae taedio cum casum ferret impatienter, Gandavi tandem et piae maerore contabescens,-decesoit. Anno Dni l."23 Isabella, Caroli soror, in langorem ine-dit quo postea brevi maximo viri sui dolori consumpt i et sepulti Gandavi «. — Gérardus Noviomagus, op. cit. p. I,i4, note 111.

(2) cf. Hubert GoHzius ; Lamberti Lonibardi apudEburones vita. Briigeî

Liégeois. Avec admiration l'élève écouta de la bouche du maître le récit de ce merveilleux voyage en Italie, avec les ciels clairs et les paysages éclatants. Lombard devint un Italianisant.

Et c'est cette période, la plus sérieuse peut-être de la vie de Mabuse, que Van Mander, et après lui tous les chroniqueurs et historiens qui l'ont pillé, choisissent pour y placer le calomnieux récit de leurs mensonges.

Tout le monde sait que ces prétendues débauches du peintre sont pures inventions. Mais affirmées par un homme comme Van Mander, elles pouvaient tromper quelques-uns. Et c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver. Des historiens de dixième ordre se sont laissé prendre à ces fables. Voici Bullart le plus ancien (1) : « Il n'est pas possible que cet art subsiste parmy les brouillards d'un cerveau troublé par l'usage immodéré du vin ; il a en soy quelque chose de si noble et de si pur qu'il ne semble pas qu'on puisse l'exercer avec honneur parmy les derèglemens d'une vie souillée de débauches puisqu'à dire le vray, il faut pour y réussir, de la tranquillité, de l'estude, de l'attention, du discernement, de la patience, de la retraite, qui sont toutes choses incompatibles avec les cmportemens et les extravagances d'un homme enyvré «. Puis Madou, puis Descamps, puis Z. Piérart ont ajouté des malédictions et des regrets, émaillant leurs diatribes de petites anecdotes très amusantes. En voici la plus répandue — celle de la Robe de Mabuse et de son emprisonnement pour dettes : « Un jour, raconte Z. Piérart, Adolphe de Bourgogne reçut la visite de Charles-Quint. Des fêtes furent organisées à Middclbourg, un festin somptueux réunit les seigneurs de la cour du marquis de Veere. Pour que dans ce brillant cortège, les costumes de ses favoris, son peintre, son philosophe, son historien, indiquassent la richesse et la générosité du maître, Adolphe avait fait présent à tous trois de superbes robes en damas blanc broché de fleurs d'or. Mabuse, la veille de la cérémonie, courant les tavernes, avait engagé et perdu aux dés sa toilette de gala, et sans perdre de temps,

(1) Isaac Bullart, op cit. p. 108,

s'était confectionné pendant la nuit une robe de papier qu'il avait peinte de fleurs tellement bien imitées que chacun s'y serait mépris. Le jour de la fête venu, tous défilèrent devant l'empereur, aux sons de cette musique de Josquin des Près, d'Alexandre Agricola, de Brummel et de tous ces artistes belges qui avaient fleuri à la cour de Marguerite d'Autriche et dont le nom fut illustré par la plume de Rabelais.

L'empereur fut saisi de l'éclat merveilleux qu'avait la dalmatique de Mabuse, et, s'adressant au marquis : « Je savais nos fabriques de Flandres très riches, mais j'ignorais qu'elles pussent produire dételles merveilles ». On fit approcher le peintre et chacun reconnut la supercherie. L'empereur et le marquis en rirent, mais recommandèrent à Mabuse d'être moins libéral, au jeu, des dons de son protecteur. Depuis, pour exprimer l'habileté d'un malin à se tirer d'une situation d'argent difficile, on créa l'expression « faire la robe de Mabuse.

L'anecdote est jolie, mais je ne m'attarderai pas à faire justice de ces erreurs ; chacun les a rejetées depuis longtemps. Tous les témoignages contemporains représentent au contraire Gossart comme un studieux, un persévérant, doublé d'un homme du monde très poli et très cultivé. Mais comment ces erreurs se sont-elles glissées dans Van Mander ! Il est probable que Gossart eut un fils libertin et ivrogne et que le très étourdi chroniqueur du Livre des Peintres s'est trompé d'une génération, à un demi siècle de distance.

Mabuse et Lucas de Leyde.

Un beau jour de l'année 1527, sur son grand bateau hollandais (treckshuyt) arriva à Middelbourg le jeune Lucas de Leyde, âgé de 30 ans, très riche et très épris d'art, qui parcourait les canaux de Hollande, croquant cleci-delà un paysage. Aussitôt à terre il commanda un somptueux banquet où il fit venir Jean de Mabuse, les élèves de son atelier et tous les artistes de la ville. La fête fut splendidc et coûta 60 florins, somme énorme pour l'époque. Lucas parut en camelot de soie jaune, Gossart

en robe de drap d'or. C'est ainsi que Lucas de Leyde connut Mabuse, se lia d'amitié avec lui, si bien qu'ils repartirent ensemble à Anvers, à Gand, à Malines, offrant des banquets à tous les artistes de ces villes. Les chroniqueurs et les historiens qui vinrent ensuite prétendent que « ce voyage qui devait lui servir de délassement coûta la vie à Lucas (1). Le public et lui-même accusèrent les peintres de l'avoir empoisonné, jaloux de sa réputation » . Voici ce qu'en pense également Isaac Bullart (2) : « Ces deux hommes aspirans également à la gloire du pinceau avaient aussi une curiosité égale de se voir et leur impatience augmentait à mesure que leur réputation croissoit dans le monde ; de sorte que se rencontrant dans ce lieu, ils se témoignèrent leur satisfaction par des accueils pleins de civilité et de marques d'estime : Ils se firent après cela des festins avec tant d'appareil et de profusion que l'on vid bien qu'ils se piquoient du prix de la magnificence, aussi bien que de celuy de la peinture ; en effet leur jalousie se réveillant parmy la chaleur du vin, ils ne la purent si bien cacher qu'elle ne fîst quelque éclat et qu'elle ne leur donnast de la défiance, jusques la mesure que Lucas se mit dans la teste qu'il estoit empoisonné. Il retourna à Leyde l'esprit malade de cette préoccupation, qui, agissant sur son corps, ruina tellement sa santé qu'après avoir languy six ans sur son lit il mourut l'an 1553 ».

Mort d'Isabelle de Danemark — Mabuse à Gand

Le roi Christiern II avait quitté le château d'Adolphe de Bourgogne, menant sa vie errante dans diverses résidences, et voyant dépérir chaque jour son épouse Isabelle d'Autriche, minée par un mal incurable. Elle mourut le 29 janvier 152G au château de Swynaercle-lez-Gand, que l'abbé de Saint-Pierre de Gand avait généreusement mis à la disposition des royaux exilés. Le roi Christiern voulut honorer sa mémoire par un monument digne d'elle, et Mabuse fut chargé de veiller à la construction du tombeau.

(1) cf. J. D. Descamjjs, op. cit. j . 5o.

(2) cf Bullart, op. cit. p. 396.

Le 20 août 1528, Christierri qui habitait alors Lierre, près Gand, écrivit à l'abbé de Saint-Pierre la lettre suivante :

— « Christiern, par la grâce de Dieu, roi de Danemark, de Suède, de Norvège, des Goths et des Wencles, duc de Sleswig et de Holstein, etc., notre salut amical d'abord, et tous les biens que vous pouvez désirer.

» Révérend Père en Dieu, et cher ami,

» Nous vous avons déjà écrit pour que vouliez bien activer nos affaires avec le maître qui a entrepris la sépulture et vous nous avez fait savoir qu'il est parti pour la Zélande de sorte que l'ouvrage n'avance pas. Conséquemment, si le maître est revenu de Zélande, pressez le de continuer le travail, comme nous l'avons plusieurs fois demandé ; s'il n'est pas encore revenu, ayez la bonté de lui écrire qu'il ne manque pas de se rendre à Gand, la semaine prochaine, et d'amener aveclui Jean de Maubeuge le peintre, car nous irons en personne à Gand, pour causer avec eux. Cher et excellent ami, faites diligence afin que l'œuvre soit continuée ; nous nous reposons sur vous de ce soin, vous nous donnerez ainsi une preuve toute particulière d'attachement et nous vous témoignerons notre gratitude en plusieurs choses. Dieu vous garde.

» Fait à Lierre, le 20 août 1528 ».

(Se trouve aux archives de l'Etat, cà Gand;.

Texte de U lettre de Christiern IL

« Christiern, van Godts genaden der rycken Van Denmarcken Zwe len, Noortweger, der Gotten unde Wenden coninck, etc hertoghe tôt Zleswyck unde Holstain, etc.. onse vruntlycke groet to voren unde ailes gojt. « Eerweerdeghe in Godt ande lieve vrindt

« Ghy suit weden dat wy w t'anderen teden gescreven hebben, wesghy souden vervorden onse saecke ; mittcn meestere die desepulture van ons angenomen heeft te macken, waer op ghy ons hebt laten weten, dat die meester gereyst is in Zeelant, also dattet werck nyet gevordet en wordt : soe es ons vruntlick begeren, indien die meester nyt Z:elant gecomen es, dat gy hem het zelve, gelyck wy u t'anderem tyden geschrevren hebben wilt vervorderen. Ende indien hy noch nyet gecomen es ; dat ghy hem wilt toesjriven, dat hy nyet en late sy deze tœcomende weecke to Ghendt, unde brin, en mit hem Jennyn de Mabuse, scilder, waut wy selve in personne tôt Ghendt comen sullen, ora aldaer mit hemluyden te spreeken. Lieve, bysondren gœde vrindt. hier inné wilt uwe neLrstioheyt dœn. als wy u tœbetrouwen, dat het werckgewordet mach worden ghy suit ons sonderlinge vrinlscap dœn, unde wy willen 't selve in meerderen saicken verlycken.

« Hier mede zyt gode bovoten. Te Liere. den XXe Augusti A° XV# ende XXXI1J.

(Une copie de la Lettre se trouve dans la collection U'^edz, aux archive^ de l'Etat, à Copenhague).

Page 1