CHAPITRE IV
L'inspiration franchement Italienne - 1517-1533
Mabuse était lancé dans la voie italienne, il ne devait plus revenir en arrière ; mais cette partie de son œuvre n'ajouta rien à sa gloire. Sans regret, il a délaissé le patrimoine de ses ancêtres, il a abandonné leur procédé naïf, leur art méticuleux, leur conception réaliste ; il est cependant demeuré un convaincu : convaincu de la beauté de ses tentatives, amoureux de cet art italien comme l'antiquaire qui a déniché une estampe, épris de vie plus plus large, de lumière plus crue, de couleur plus intense, las des intérieurs un peu étroits, des paysages étriqués qu'il avait peints. Désormais il ouvrira un peu d'horizon, il alignera des perspectives plus lointaines. Les sujets ont évolué ; au lieu de ses Vierges placides et calmes en leur niche sculptée, au lieu de cet Enfant Jésus rieur et espiègle, qui est le triomphe du pinceau flamand, il peint les « Vierges de Madrid » qui sont des beautés italiennes, des « Enfant Jésus » qui posent déjà avec des gestes prétentieux et des airs inspirés. Au lieu de la scène de genre, traitée avec complaisance comme le triptyquede Bruxelles, c'est la page pompeuse Neptune et Amphitrite, Danaë. N'étant pas doué du génie qui anime ces grandes compositions, il a fait petit, resserré, menu et triste.
Cependant, l'art qui construit un tableau d'après les nécessités du but proposé, de l'intérêt à exciter, du sentiment à produire, l'art de la composition ne s'est pas perfectionné. Je crois que le Neptune et Amphitrite, qui devrait montrer trois salles de profondeur, paraîtra à tout le monde bâti sur deux plans ; néanmoins, un progrès est dû à l'initiative italienne, le sujet est centré. C'est bien Neptune et Amphitrite, bien Danaë. bien Y Homme au pilori que l'œil aperçoit d'abord devant les tableaux de Berlin, de Munich et d'Anvers.
Avec le choix des personnages nous arrivons à des innovations caractéristiques. Les seuls personnages flamands qui subsistent sont (ceci est curieux) les caricatures à la Metsys, les spectateurs dans YEcce Homo, d'Anvers et de Maubeuge. Otez ceux-là, c'est dans une société de gens inconnus que nous errons. Qu'est-ce que ce Neptune, cette Amphitrite aux yeux imbéciles, aux formes épaisses ? d'où vient Danaé, d'où Adam et Eve d'IIampton-Court ? Ce sont des personnages de comédie, ce sont des acteurs empruntés, des transplants maladroits de l'art italien et de l'art antique. Les personnages, au lieu d'être intéressés aux scènes qu'ils agissent, au lieu d'être, comme dans Fart primitif, sincèrement émus et attentifs à leur rôle, regardent le spectateur, cherchent le geste qui fera valoir leur taille ; Neptune plastronne avec son trident et sa couronne d'algues, Adam étudie sa pose, Eve soigne l'élégance de sa courbure. L'effet est déplorable : le mot « pompier » a été généralement trouvé pour caractériser cet... art, qui, béatement, se rengorge, enfle la poitrine, cambre la taille, cherche le majestueux, pontifie : Le Dindon. Onze mois d'études dans les académies italiennes ont suffi pour dénaturer le talent d'un homme qui aurait fait un excellent peintre national, et fut un médiocre renaissant. L'étude du nu, dont nous avons vu l'ébauche dans ses œuvres antérieures, est désormais capitale.
Le premier tableau où Gossart introduisit l'étude académique du nu est le Neptune et Amphitrite, de Berlin ; il est curieux d'y remarquer l'influence de Michel Ange dans le Dieu des Mers et le type flamand à hanches épaisses et à formes grasses de son Epouse ; d'un côté, une robuste corpulence, un modelé rigoureux, une décence absolument ridicule ; de l'autre, des chairs flasques, un alanguissement placide et quiet, le geste passif et résigné. C'est la première fois, dans l'histoire de la peinture flamande, qu'on rencontre ce type, pourtant national. L'impression est pénible ; devant ces corps nus l'œil est appesanti, l'esprit s'amollit ; il y a pourtant des essais de modelé.
Adam et Eve, d'IIampton-Court, me paraissent marquer un progrès : le type féminin s'est aminci ; Eve est main-
tenant une flamande affinée. Adam est toujours l'athlète sempiternel des maîtres italiens, mais le modèle est ici poussé à l'extrême : le bras droit, la torse de l'homme sont des morceaux soignés ; le bras gauche et l'épaule de sa femme ont des mérites de dessin correct et de moelleux encore inconnu des peintres flamands, mais les gaucheries abondent et les fautes d'ânatomie : le cou d'Adam, son genou droit, les hanches cle son épouse sont des parties désastreuses pour l'effet d'ensemble. Avec YEcce Homo il faut admirer à la fois le modelé puissant, le dessin ferme, cette chair solide et colorée. C'est seulement par ce dernier tableau que peut se justifier la phrase de Va sa ri : «Il créa la peinture du nu ».
Le costume s'est modifié par suite de cette introduction : il s'assombrit, il se simplifie, il perd son ancienne importance ; déjà il s'approprie au rôle des acteurs qui le portent. Dans Y Adoration des Mages, de Dresde, nous ne voyons plus ces rois éblouissants et ces serviteurs chamarrés : ils ont le costume majestueux et sobre d'hommes graves, philosophes, astronomes, physiciens et monarques. Les deux Vierges du Prado, à Madrid, ont le costume simple des jeunes italiennes, la mantille de linge blanc et le manteau ample, ou bien le costume des saintes de l'art italien, la coiffe noire retenue sur le front par une broche, la robe de bure à vastes manches. 11 y a cependant une exception à faire pour la Vierge à V Enfant, de la Pinacothèque. Elle porte les immenses robes flamandes, et Jes bouillonnements d'étoffes que forme son manteau, sont bien des caractères cle l'art ancien. C'est que Gossart peignait ici la marquise de Vere et son fils ; pour représenter la femme du grand seigneur flamand, ne devait-il pas retourner à ce costume national qu'elle avait certainement porté ?
Peu à peu, le cadre lui-même où évoluaient ces personnages s'est transformé aussi sous l'influence italienne. Nous avions connu jusqu'ici le paysage réaliste, naïvement copié sur la nature ; le paysage académique, mythologique ou biblique naît avec Adam et Eve, d'IIamp ton- Court. Dans tout le fond du tableau, se déroule le paradis terrestre traversé par les quatre fleuves qui forment en
leur confluent une fontaine : l'histoire des premiers hommes y est retracée. Dieu, à gauche, leur défend le fruit de l'arbre biblique ; ils vivent heureux avec leurs troupeaux ; à droite, l'ange à l'épée flamboyante les expulse. Malgré tout, la notion de perspective a fait d'immenses progrès ; certains groupes d'arbres sont vraiment bien composés et bien disposés. Un petit détail caractéristique : Le singe qui mord une poire, la chouette ; amusements de l'artiste ? Symboles ?
Quant aux architectures, elles illustrent parfaitement la parole de Vasari : « Il introduit en Flandre les motifs néo-antiques ». C'est le pseudo-antique, c'est le type gréco-romanisé. C'est en vain que nous chercherions maintenant des vestiges du style flamand. Des reconstitutions un peu fantaisistes, il est vrai, des salles, des portiques, des rotondes de l'art hellène, voici l'aspect que présentent les architectures de Jean Gossart. Dans la Vierge au Prado, de Madrid, le fronton s'élève en triangle, la niche s'incurve en valve de coquillage, les médaillons offrent les images d'Athéna et cle Harès, les colonnes sont ioniennes avec les ornements d'acanthes, cle dauphins, d'attributs mythologiques, les bas-reliefs présentent les motifs de décoration renaissance. Avec Neptune et A mphitrite nous sommes en plein style dorique : les colonnes à fûts cannelés, avec le chapiteau à ovulcS, le plafond à triple rang de gouttelettes, les bucrânes qui portent le lambris, rappellent les vieux temples qu'on retrouve encore en Sicile. Le style est plus composite dans la Danaé, de Munich. La rotonde est ionienne, avec le chapiteau d'acanthes et le fût cle marbre rouge ; les bucrânes, le lambris crénelé sont des attributs du style dorique ; au fond on aperçoit des monuments de style étrange : à gauche éclate le roman mêlé à l'antique ; le byzantin au milieu, avec ses superpositions d'étages et de coupoles, le style renaissance avec des restes de gothique à droite. On croirait que Mabuse est obsédé encore de ce style ancien, et ceci éclate dans la Vierge et F Enfant, de la Pinacothèque, avec une niche en plein cintre et un bas de colonne gothique ; cependant, n'oublions pas que cette Vierge est le portrait d'une noble dame de Zélande. femme d'un puissant seigneur flamand.
Toute celte évolution, et des sujets, et des personnages, et du cadre, n'a pas été sans atteindre la couleur même. Mabusë aurait pu peindre le coloris éclatant des Vénitiens, les bleus d'azur des Florentins ; changeant de manière, il aurait pu être un grand coloriste à l'italienne. Dans ces tableaux la couleur, au contraire, est terne. Les rouges superbes, les bleus puissants des coloristes flamands, en présence des pourpres et des azurs des Italiens, sont devenus des tonalités rougeâtres et verdâtrcs, assez mal distribuées.
Les tableaux ont l'air d'avoir passé à un lavage systématique, la peinture lisse et glacée a un effet désagréable de mauvais vernis.
Voilà terminée la carrière artistique de Cîossart. Disons encore un mot de ses œuvres officielles, des portraits.