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CHAPITRE V

Les œuvres officielles - Maïiuse portraitiste

Quels sont les peintres flamands qui ne furent portraitistes, à leurs heures ? A côté de la Vierge au donateur, de YoAgneau mystique, on admire clans l'œuvre de Van Eyck Y Homme à l'œillet, de Berlin, qui est un chef-d'œuvre ; on met sur le même rang le Portrait de Barbara, de Vlaendenbergh, par Memlinc, et le Christ en croix ; Rogier van der Weyden se révèle dans son Charles-le- Téméraire, de Bruxelles, autant que dans sa Descente de croix.

Il est certain que le génie flamand, épris surtout de réalisme, était naturellement porté à la représentation de la vie extérieure, tandis que d'autres, les Italiens par exemple, s'ingéniaient à construire a priori une figure idéale qui, sempiternellement, serait leur Vierge, leur Saint-Sébastien, leur Enfant Jésus, réunissaient certains traits pris sur le type national et qui leur semblaient particulièrement harmonieux, et formaient une sorte de synthèse, d'abstraction et disaient « ceci est le type éternel de la beauté » ; les Flamands, à mon sens bien plus profondément artistes, voyaient dans une figure le caractère, le détail unique qui forme son individualité, et jetaient sur la toile ces types réellement vrais; Y Homme à V œillet, Charles-le-Téméraire. Le Marchand drapier de Flandre avec ses petits yeux fûtes et sa belle face réjouie, le grand duc bourguignon, l'œil dur. les yeux bleus, fixes comme regardant la bataille, au cou la Toison d'Or sur le sombre costume de velours noir. Jean Gossart hérita de cette tradition ; quoique sa carrière artistique l'ait éloigné bien souvent des sources primitives de l'art flamand, il avait gardé tous les caractères de sa race. Et de plus, la vie qu'il mena depuis 1508, à la cour des bâtards bourgui-

gnons, la fréquentation habituelle de grands seigneurs, de gens de loi, d'abbés, de capitaines, lui créa nécessairement des obligations, des dettes de reconnaissance qu'il acquitte par ses portraits.

Je crois qu'il est nécessaire de fixer ce point, car, à mon avis, les cinq portraits que nous possédons de lui sont des œuvres ofïicielles : Un portraitiste peut peindre de deux manières : il peut, empruntant les traits de son modèle, faire une figure générale « de tous les temps et de tous les lieux », comme disent les critiques littéraires, quelque chose comme Tartuffe ou Harpagon. C'est alors le Portrait de la mère du peintre, de Rembrandt, ou bien le poi trail est une œuvre commandée, elle doit rester un souvenir de famille ; la fidélité de la ressemblance est la première qualité requise : ici, au lieu de généraliser le trait individuel, il le spécialise, c'est « un caractère » au lieu d'être « un type ». C'est Richelieu ou Bonaparte: Le Portrait de Çarondelet, par Jean Gossart.

Le premier en date des portraits de Jean Gossart est sans doute le Philippe de Bourgogne, d'Amsterdam, La pose est certainement maladroite, et ces mains, coupées à moitié, qui reposent sur le bord du cadre, sont de fâcheux effets, mais l'expression est d'une telle vérité, il y a dans l'œil une ardeur si autoritaire, dans ces lèvres un peu épaisses un sourire de gentilhomme, qu'on se reporte instinctivement au portrait qu'a tracé Gérard de Nimègue de l'évèque d'Utrecht, charmeur jusqu'au bout des ongles, érudit et brillant causeur, savant, mais d'une science aimable, d'un tempérament sensuel et passionné.

Le Portrait d'homme, de Berlin, est le portrait d'apparat dans toute sa pompe. Vêtu du grand costume de cour, avec le chaperon noir, le grand manteau blanc soutachë de fil d'or et brodé de jaune, le costume de velours noir à crevés de satin blanc, scintillant du col brodé, de l'anneau pendu jiu cou, de la dague ciselée, de l'épée à fourreau d'argent, et des perles semées sur les manches, ganté de peau blanche, le jeune courtisan se campe dans une attitude majestueuse et semble, de sa main gaucho, présenter à l'éblouissement des spectateurs sa prestigieuse personne. La figure est admirable. Il y a, dans l'œil

droit et dans labouche,des modelés clignes de Rembrandt; la joue un peu osseuse et maigre se dessine par un trait noir qui la borde, et fait ressortir le menton carré et puissant des seigneurs bourguignons.

Avec Y Homme au rosaire, de la National Gallery, Mabuse ébauche un chef-d'œuvre. C'est un bourgeois cossu, richement habillé de fourrures, une main sur sa poitrine, tenant son rosaire de l'autre. L'expression est un peu tendue, on dirait que le modèle a fait un effort pour donner une pose naturelle, il a les yeux bridés, les plis du cou un peu durs, le sourire pincé du marié du village qui se fait photographier à la ville : mais la vérité de l'expression est poussée à un point qu'on ne saurait dépasser ; il y a des lumières très hardies clans ce coup de soleil qui bombe le front sous les cheveux, dans l'extrémité du nez, dans les plis des manches et qui s'accroche çà et là aux poils de la pelleterie.

Voici enfin l'indiscutable chef-d'œuvre de Jean Gossart : Le Portrait de Jehan Carondeiet, au Louvre. Le costume, qui tient tant de place clans les autres portraits, est ici réduit au minimum ; tout le corps est noyé dans l'ombre, la tête aussi ; sur ce rideau sombre éclate la blanche douceur de la face, des yeux et des mains. Les cheveux sont longs et bouclés, le front porte des rides précoces ; dans les joues maigres il y a des sillons creusés par une carrière tout entière de labeur; la bouche a gardé cette sérénité placide du montagnard de Savoie devenu grand chancelier des Flandres. Quant aux yeux et aux mains, ce sont des merveilles de délicatesse et de vérité. Les yeux sont bleus limpides, cernés de plis réguliers, la paupière lasse des fatigues quotidiennes ; mais ils ont le regard droit et loyal clu fidèle serviteur qui n'a jamais failli à sa tâche ; dans les mains, jointes sans affectation, blanches comme la cire, il y a une expression cle tranquillité, de douceur, de quiétude ; on sent que l'homme n'a rien sur la conscience à se reprocher, qu'il parcourt sa vie, les yeux hauts, sévère à lui-même, indulgent aux autres, clans son sourire cle bonté. La lumière est crue, sur les pommettes, des méplats très caractérisés se produisent où elle frappe fortement. Souvent la couleur est indéfi-

nissablc. Le tableau est bâti avec- des valeurs plus qu'avec des tonalités.

Quelle chute, avec le Bénédictin, du Louvre ! Le dessin est incorrect ; la main droite est inexplicable ; le pouce gauche est monstrueux. Cependant il y a de la douceur dans ce regard clair et confiant ; la bouche est bizarre, ells affecte une moue railleuse que le menton accuse encore ; il y a cependant de belles études cle draperies autour du cou.

Mabuse a été un grand portraitiste. Débarrassé dans ses œuvres de l'influence italienne, il est resté flamand, national, réaliste et coloriste. Je ne prétends pas que ses portraits puissent rivaliser avec ceux de Van Eyck ou de Mcmlinc, mais, avec des œuvres comme Jehan Carondelet^ il mérite de tenir, dans le second rang, une place très proche du premier.

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