‹ Jean Gossart de MaubeugeChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE Ie · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ie

L'origine le Jean Gossart

Mon savant collègue au Congrès de Bruges. M. A. Jcnnepin. vient de me faire part du résultat de ses dernières recherches (septembre 1902) et voici les renseignements nouveaux qu'il m'a tournis sur la question.

Pour lui Jean Clossart est né indiscutablement à Maubeuge : il y a trouvé l'occasion d'y puiser le goût de la peinture et a commencé à s'y exercer dans son art.

« Il sullit. m'écrivait M.Jennepin. de jeter un coup d'œil sur les premières productions de Jean Gossart pour constater combien l'influencé des anciens miniaturistes se l'ail sentir dans sa manière en général, et en particulier dans le dessin, la pose et la naïveté de ses personnages auxquels il a conservé la grande finesse de coloris et l'éclat dans les carnations que l'on remarque chez les miniaturistes flamands. On peut contrôler cette opinion devant le merveilleux tableau de Jean Oossart a L'adoration des Mages » exposé à Bruges sous le n° 191,

Mais commenl ;i\aii-il pu à Maubeuge, ville dépourvue de bibliothèques cl d'enluminures, se procurer des manuscrits ornés de miniatures, sinon au chapitre noble de Saintc-Aldegonde, si riche en œuvres d'arl de toute sorte! Quelle circonstance particulière mil le jeune Gossart a même d'avoir entre les mains ces belles miniatures qui impressionnèrent si vivement son imagination et lui inspirèrenl le goûl de la peinture '? M . Jennepin qui pose la question ne le fait que pour la résoudre car il possède ce document bientôt inestimable : Une quittance de Simon Gossart, relieur, dans le compte de l'Eglise du chapitre de S1'' Àldegonde pour l'année 151 \ — et elle est ainsi conçue :

« Item, moy. Simon (iossarl. cognoy avoir recheupl de « Jan Bruneau, pour avoir luyet un livre d'oflice qui se « nomme un grel (graduel), la somme de I xx sols. Ce c< x x v j j j décembre XVe x i i i j

« A Hanin Fosteau, pour l'avoir chauwel des viches, « cloures, et nocives et les coroïettes, paiez x v j sols ».

Or il y a lieu de supposer que Simon était père de Jean Gossart. Le reste se comprend : par curiosité enfantine d'abord, Jean examine les miniatures des manuscrits, puis les admire, les étudie, et enfin s'essaie à les imiter sons le regard complaisant du relieur il).

Disons maintenant que la déduction de M. Jennepin se trouve corroborée par les renseignements généalogiques que donnent les archives de la ville et du chapitre de Maubeuge.

En 1368 un Jehan Gossart loue en la rue du Chanoine une maison appartenant au chapitre, pour VI livres blancs par an Compte du chapitre pour l'an 1368).

Vers le milieu du XV" siècle existent à Maubeuge deux frères. Jehan Gossart et Nicaise Gossart. Ce Jehan dut être père de Simon le relieur et l'aïeul de Jean Mabuse. qui prit selon l'usage le prénom de son grand père. Jean

(I) Qui sait., ni, connut' qq.s moines religieux do son temps, Simon ne restaurait pas aussi quelquefois !<• lexte et les miniatures dos anciens manuscrits qu'il avait à relier ? Dans ce cas il aurait Clé le premier maître de son fils.

Gossart le peintre aurait eu un frère eadet qui serait le Simon Gossart chapelain de la trésorerie du chapitre en 1552 et qui aurait eu le prénom de son père Simon le relieur. Quant au Xicaise frère de Jean Mabuse, il prit le prénom de son oncle paternel toujours d'après l'usage. Ce Xicaise a été identifié récemment par MM. Guillain et Kennis à l'aide de curieux documents découverts à Veere en Zecland.

Les trente premières années de la vie de Maïuse

Jean Gossart naquit à Maubeuge, petite A ille qui faisait partie du comté de Hainaul. et qui, au XVIIIe siècle, devint française. Les registres qui renfermeraient son acte de baptême n'existent plus, mais c'est une preuve plus (pie sutïisantc que ce surnom de Mabusius ou Malbodius qui a remplacé si longtemps son nom patronymique. Bien plus, une gravure de Virtue « Les enfants de Chrisliern II » porte. I. Maubeugino fecit I 496. (Cette date du reste est fausse, nous le verrons plus tard). D'ailleurs, personne n'a sérieusement contesté que Gossart lut un Maubeugeois.

Il est plus délicat de fixer exactement la date de sa naissance. On a voulu s'appuyer, pour établir celte date, sur un tableau de la galerie d'ITamplon-Gourt qui représente trois enfants groupés autour d'une table. Une copie de ce tableau porte la date de 1105. date qu'a reproduite Virtue dans sa gravure. On a dit : ce sont les enfants d'Henri VIL Mabuse le peignit en 1495, la manière semble révéler un pinceau de jeune homme. Mabuse devait avoir la vingtaine quand il le peignit, donc il naquit vers I 170- J 175.

la' malheur, c'est que ce tableau ne représente pas du tout les enfants de Henri Vil mais ceux de Cbristiern 11, roi de Danemark, que la date est absolument démentie par les costumes des enfants, et qu'il est probable que la toile est de 1525, comme nous le verrons dans la suite.

1] me semble donc impossible de se servir de ce témoignage pour établir la date de 1472. Cependant, comme la tradition l'a depuis longtemps admise, j'estime que dans l'absolue indigence de documents où nous sommes, le plus sage est encore de garder ce qui n'a pas trouvé d'opposition jusqu'aujourd'hui.

Sur ces premières années, nous sommes réduits à des hypothèses. -Servis par une imagination vraiment détestablé en matière de critique historique, d'aucuns, comme Z. Piérarl, ont raconté « Les commencements du fameux Jean de M abuse ». Le bambin, qui charbonnait les murs, aurait stupéfié par sa précocité dame Antoinette de Jlennin-Liétard de Fontaine, abbesse de Maubeuge, et la noble dame aurait encouragé ces heureuses dispositions en lui procurant une culture aussi soignée que possible. Ceci est un exemple de la ridicule facilité avec laquelle les hypothèses surissent : Mêler le roman à l'histoire basée sur des documents est une œuvre néfaste qu'il faut s'acharner à détruire. Dans les archives du chapitre de Maubeuge. on ne trouve aucun renseignement qui permette d'appuyer cette assertion. Tout ce qu'on sait, c'est <[uc son père était relieur et travaillait pour le chapitre. Je ne nie pas. étant donnée la profession paternelle. que l'enfant n'ait pu être connu des abbesses. mais aucun fait précis ne force à l'admettre comme certain.

Eut-il des maîtres ? Quels furent-ils ? Nous sommes toujours dans l'inconnu. Je ne m'attarderai nullement pas aux affirmations gratuites de M. Piron qui. dans son livre « Algemeene levcnsbeschrijvingen der manuen en vrouwen. en/ » prétend qu'il étudia à Louvain. Ce qui paraît certain, c'est que ses premières inspirations viennent de Mcmlinc. Il est probable que vers 1487 il étudia. chez le peintre qui venait d'achever la châsse de Sainte-! rsule. Ci* goût de la symétrie, celle abondance de personnages, ces arrangements de draperies et de manteaux dénotent un élève de Mcmlinc. Mais, ce qui est plus certain encore, c'est que, comme Bruges, Anvers l'attira. Kl ici nous avons une pièce authentique. Y connut-il Quentin Metsys 'i Sans doute, comme nous le verrons plus tard, la ressemblance de certains de leurs modèles esl visible : Le type à

barbe courte et élégante, à belle face régulière, haute en couleur cl d'air bonhomme,est un emprunt fait à Metsys.

En 1503, sur les registres de la corporation d'Anvers, appelée (ihilde de Saint-Luc (1) est inscrit un « Jennyn van Hennegouwen paintre » Jean de II ai n au l, peintre). H me semble tout à fait évident que c'est notre artiste : il a l'âge exact de 30 ans. exigé pour l'entrée dans la corporation. Si le nom de Gossart est omis, il ne faut pas s'étonner : Les appellations variées dont Gossart fut nommé sont là pour faire loi ; tantôt c'est Jehannin Mabuze, ou Jasmyn Mabuise, Jenni Gossart ou Johannes Malbodius. De même ce prénom de Jannyn, Gossart l a porté en fait : Dans son livre, Carel van Mander l'appelle Jannyn. Le rapport de Rillaerl et van Marienberghe de 1588 écrit Jehannin Mabuize. La lettre de Christiern II à l'abbé de Saint-Pierre porte Jennyn Mabuse. Il est donc bien certain que ce Jennyn van I lennegouw en est Jean Gossart, inscrit comme franc-maîtré dans la Ghilde des peintres auversois.

Je reviendrai sur la question de cette éducation artistique, quand j'étudierai le Peintre : cependant il ♦Hait utile de signaler quels renseignements historiques permettent de vérifier ce que l' étude des œuvres découvre : Mabuse est encore tout imprégné des procédés de l'école primitive représentée alors par Memlinc et Quentin Metsys.

Ax ant d'en finir avec ces détails, qui se perdent dans des légendes et des hypothèses, un point reste à examiner : C'est la question de ce fameux séjour en Angleterre.

Mabuse a-t-il, entre 1470 et 1503, visité la Grande-Bretagne ?

La première idée de celte opinion provient d'une erreur d'attribution. Ce tableau de 1495, dont nous disions un mot tout à l'heure, fut longtemps pris pour le portrait des

I) «•/'. V. PinchaH. — Les Liurgeren de l'a Ghilde anversoise de Saint- Luc tome 1", page 58).

P/t. Rombouts et Th van Lrrius. — Les Lïggeron et autres archives historiques de La Ghilde anversoiso de Saint-Luc. — Anvers 1872, 2 .vol. in-8°.

./. U. Van der Slmelo.n. <— Jarboeck .1er gilde van S-int-Luca. Anvers i«;,r..

trois enfants de Henri VII roi d'Angleterre, on en vint à la conclusion : Mabuse a visité les lies Britanniques et y a peint les lils du lîoi. C'était très juste. Pour faire ce portrait, Mabuse avait dû certainement fréquenter la cour anglaise. Mais on découvrit bientôt que le tableau représentait les Enfants de Christiern II, roi de Danemark, comme l'indiquait déjà un inventaire dressé sous Henri VI 11. Et de plus, si Mabuse avait séjourné en Angleterre, n'y aurait-il laissé aucune œuvre, rappelant cette cour des Tudor. aucun portrait de l'aristocratie anglaise ?

11 est vrai de dire que M. Charles Blanc (1) a voulu voir une œuvre de Mabuse dans un portrait du prince Arthur, appartenant à la Maison d'Angleterre. Ce lils aîné de Henri VII, marié à 16 ans. le 1'» novembre 1501, à Catherine d'Aragon, mourut le î avril 1502. 11 a la Figure placide et un peu joufflue, le chaperon en tète, la chaîne d'or au cou ; sur les épaules, une pelleterie, sur laquelle descend un collier où les roses rouges alternent avec les roses blanches, en symbole de la réconciliation de deux lignées si longtemps ennemies. H pose une main sur sa poitrine et l'autre sur le bord du cadre.

Mais ne faut-il pas se délier de ces attributions créées du jour au lendemain pour les besoins pressés d une cause dillieile à soutenir ? Aucun critique n'a jamais eu l idée de cette attribution ; elle me parait au moins fantaisiste, et très probablement erronée.

Rien ne nous autorise donc à supposer que Mabuse ait visité l'Angleterre.

Nous avons ainsi conduit notre peintre jusqu'à la trentaine. Ses débuts, noyés dans l'obscurité des légendes, sont terminés, sa carrière se dessine, sa vie d'artiste va réellement commencer.

(\j Charles Bl;tn<; ffamande, Paris.

Histoire '!<• peintres do toutes les Ecoles - LTooUî

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