‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 10 sur 58 · L'ECCE HOMO DE MILAN · texte numérisé non relu

L'ECCE HOMO DE MILAN

Nous aurons à constater que le caractère de ces Madones est profane plutôt que religieux. Malgré l'empreinte indélébile d'une éducation religieuse Mabuse, peu mystique, n'était peutêtre même pas un croyant profondément convaincu. Il avait de grandes facultés d'assimilation et ses premiers tableaux avaient pu faire illusion, mais la facilité avec laquelle il fit volte-face et le caractère définitif de cette évolution, dès qu'il se trouva en contact avec les hommes et les idées de la Renaissance nous indique clairement quel était son tempérament propre. Il ressemble aux artistes du Nord de la France qui, aujourd'hui encore, reçoivent dans leurs petites villes une éducation religieuse et se soumettent sans trop de contrainte aux traditions qu'on leur a inculquées aussi longtemps qu'ils demeurent soumis à l'influence du milieu. Cependant ils ne considèrent pas sans une secrète envie, sans un je ne sais quoi de nostalgique, ceux qui quittent la province natale et s'en vont vers des pays où l'on pense plus librement, où l'on vit avec plus d'indépendance, où l'on peut développer librement et joyeusement sa personnalité.

Individualisme joyeux des Français du Nord, dès qu'ils peuvent s'arracher au milieu natal! Aujourd'hui, c'est Paris qui attire les artistes, et les Etats-Unis ou l'Argentine qui attirent les hommes d'affaires. Au XVIe siècle, c'étaient la cour de Bourgogne

et les somptueuses petites cours d'Italie. Il y a un individualisme wallon. Il n'y a pas d'unité wallonne. Un poète liégeois a écrit : « Liège est la ville de hantise qu'on voudrait fuir toujours et où, « malgré soi, on retourne; la ville féconde en talents, mais qui, « mère funeste, étouffe et tue ceux qui ne prennent pas leur envol « dès qu'ils se sentent des ailes. » On pourrait en dire autant de toutes les villes du Nord de la France. C'est leur caractère que de produire en abondance des artistes et de ne pas les garder auprès d'elles.

Gossart, quand il quitta Maubeuge, s'en alla étudier sa profession à Anvers et à Bruges, dont les maîtres étaient, à juste titre, en pleine réputation. Quand il sut son métier, il éprouva le besoin d'aller vivre en des pays plus brillants, dans une atmosphère plus libre et notamment à la Cour de Bourgogne. A en juger par la facilité avec laquelle Mabuse se pénétra tout de suite de l'esprit de la Renaissance et du paganisme dont nous sommes encore nous-mêmes tout imprégnés, on devine à quel point ses idées répondaient à son tempérament propre et peut-être au tréfonds de son hérédité.

Loin d'être mystiques, les tableaux de piété de Gossart — dès qu'il se découvrit lui-même — cessèrent en grande partie d'être religieux.

Peut-on appeler religieux « l'Ecce Homo » dont il existe en Europe un grand nombre de copies et qui se retrouve à Gand dans le musée municipal, à Bruxelles dans la collection Pierre Bautier et à Anvers dans le musée de la Ville ?

Bien que ces trois exemplaires soient à n'en pas douter des copies, — peut-être l'original est-il à Bergame — on peut juger de l'esprit du tableau, sinon de sa facture et de son coloris. Cet esprit est peu religieux. Le Christ, nu et couronné d'épines, est assis, les deux mains nouées et placées entre ses genoux, sur une sorte de trône dérisoire formé d'un cube de pierre posé sur un soubassement de granit. Un linge drapé avec soin retombe de ses

Ecce Homo.

(Coll. Comte Schall-Riancour, Château de Gaus^ig)

genoux, sur la pierre et le soubassement. Derrière lui, une colonne s'érige, lisse et ronde. Un personnage, vu de trois-quarts et qui peut représenter l'un des bourreaux, s'aperçoit derrière cette colonne.

Devant le Christ, deux personnages le regardent en grimaçant. L'un, chauve et de visage hideux, serre dans les mains une bourse et par conséquent représente Judas. L'autre est coiffé d'une sorte de turban.

Dans le coin et en haut de ce tableau, on aperçoit des détails d'architecture Renaissance se détachant sur un ciel bleu. Dans la copie d'Anvers, ce ciel est assez morne. Dans la copie qui appartient à M. Bautier, au contraire, il est d'un joli bleu d'azur.

On a remarqué que ces personnages grimaçants — ces grotesques — avaient pu être inspirés par les personnages de Quentin Matsys. Mais la signification intime, l'esprit de l'œuvre sont tout différents. Les bourreaux grimaçants des peintures primitives flamandes sont des reflets d'âme. Ils expriment l'aversion, l'horreur, la plus extrême répulsion, qu'inspiraient au peintre religieux les ignobles persécuteurs de l'Homme-Dieu. Dans YEcce Homo de Mabuse, ces personnages grimaçants sont des occasions de pittoresque, on oserait presque dire des prétextes pour intéresser et presque pour distraire le public à la manière des caricatures dont le public de tout temps a été friand. On peut facilement les supprimer par la pensée du sujet principal. Ils ne font pas étroitement partie du tableau. Ce sont des ajoutes. On ne sent pas que l'état d'esprit du peintre — par élan de foi — le porte à rassembler tous les éléments de laideur sur les bourreaux et toute la beauté douloureuse sur le Christ.

Ce corps nu du Christ est cependant très beau. Mais il est d'une beauté profane et même académique plutôt que d'une beauté religieuse, c'est-à-dire sentimentale. On sent que le peintre a choisi un beau modèle, a cherché une pose harmo-

nieuse, qu'il a croisé les pieds avec soin, disposé les bras en longues lignes flexueuses se rejoignant à hauteur des genoux, qu'il a observé avec soin et transcrit avec amour la saillie des pectoraux, l'attache du cou, la ligne courbe du dos, la saillie des vertèbres et les renflés charnus des cuisses et des vertèbres. C'est une très belle « académie ». A cause de pénombres colorées qui furent tant animées par le Sodoma, le visage de cet Ecce Homo paraît d'une intellectualité plus touchante que ne le sont d'ordinaire les personnages de Mabuse. Le jeu des ombres et des lumières, dans la peinture originale, devait contribuer à le rendre émouvant. On sent cependant que la sensibilité de Gossart était visuelle bien plutôt qu'intellectuelle et sentimentale. Il se laissait dominer par son modèle plutôt qu'il ne le dominait. Ce visage de Christ est presque un portrait. On le sent lié à la réalité par une sorte de soumission dont Mabuse n'arrivait jamais à se libérer. Dans ses premiers tableaux religieux, les Vierges sont dominées par les modèles proposés par Van Eyck ou Gérard David. Il n'était pas de ces peintres qui savent transposer la réalité avec assez de vérité pour que le spectateur se sente en présence d'une chose vue et avec assez d'idéalisme pour qu'on sente que la réalité n'a été qu'un point de départ vers une vérité plus générale, plus significative d'un ensemble d'observations, plus synthétique en un mot et plus intellectuelle.

Quand il renonçait à la réalité stricte, Mabuse en arrivait assez facilement au joli et au convenu. C'est ce que nous allons constater à propos de ses Vierges à l'enfant. C'est à ce trait qu'on peut juger qu'il n'était pas un puissant génie créateur. Il n'était pas de force à recréer un monde suivant sa sensibilité propre et ses conceptions intellectuelles. Bien qu'il ne fût dénué ni de sens artiste ni d'une certaine fantaisie, peut-être manquait-il d'imagination au sens que nous donnons à ce mot quand nous pensons à l'Angelico, ou de puissance

de création, au sens que nous donnons à ce mot quand nous pensons à Michel-Ange. En quoi il était de sa race et de son pays, tels qu'ils nous apparaissent dans l'histoire de l'art et qu'ils se révèlent à nous aujourd'hui encore dans leurs caractères essentiels.

On peut faire de très beaux tableaux et très importants sans avoir ces qualités exceptionnelles — et c'est le cas de Mabuse. — Mais il est indéniable que ces œuvres, si belles qu'elles soient, ne peuvent être mises en parallèle avec les chefs-d'œuvre de signification universelle d'un Van Eyck, d'un Léonard ou d'un Poussin.

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