LES GRANDES COMPOSITIONS DE NU
La même évolution que nous avons vue se poursuivre dans la série des tableaux religieux se retrouve aussi dans la série des grandes compositions de nu. La plus ancienne des compositions mythologiques de cette suite est le Neptune et Amphiirite du Musée de Berlin. Il est signé et daté de i5i6. Le dernier en date est l'Hercule et Antée de la collection Miethke à Vienne qui est signé et daté de i523.
Si l'on se rappelle que l'un des premiers tableaux de Gossart, le triptyque Malvagna de Palerme, représentait aussi sur l'un de ses volets un homme et une femme, nus et debout, représentant Adam et Eve, on est en droit de penser que la série de ces tableaux a commencé aux débuts mêmes de l'artiste et s'échelonnent sur toute sa carrière. Parmi les tableaux de cette série qui nous ont été conservés peut-être y en a-t-il qui soient postérieurs à la date de i523. Sans doute, est-ce le cas pour le Mars et Vénus avec un petit Eros nu brandissant une flèche de la collection Mersch à Paris. Cette composition qui met en scène trois personnages en pied dans un décor architectural important, doit, selon toute vraisemblance, se placer aux environs de l'année 1527.
En comptant le volet de Palerme, il nous reste dix peintures de personnages nus par Mabuse. M. Weisz en dressant
le catalogue de Mabuse a mentionné un dessin d'Adam et Eve, assis, conservé à l'Albertina; un autre dessin, à l'Institut Stcebel, à Francfort, représentant les mêmes personnages dans une attitude encore plus tourmentée; une gravure sur bois représentant le meurtre de Caïn par son frère dans un paysage; une autre gravure (portant le monogramme A. C), représentant trois personnages nus et debout : Hercule, Vénus et Eros; et une troisième gravure sur bois représentant Hercule et Omphale. Il n'est pas douteux qu'il y en eut beaucoup plus.
A travers cette longue série d'œuvres Jean Gossart a poursuivi — comme il l'avait fait dans la série de ses Vierges à l'Enfant — la recherche d'une composition-type et aussi d'un type individuel idéal susceptible de prendre rang dans l'admiration de ses contemporains dans la série des compositionstypes dont Van Eyck avait donné les incomparables modèles et dont les contemporains de Mabuse en Italie, en Allemagne, poursuivaient, chacun de son côté, la réalisation.
Cette recherche de la composition-type s'est confondue, pour Mabuse, avec la recherche progressive de sa propre personnalité.
Entre l'Adam et Eve de Palerme, et le « Neptune et Amphitrite » de Berlin datés de i5i6, la différence est aussi grande dans la manière de concevoir et de composer que dans l'exécution elle-même. Bien que ces différences ne soient pas tellement radicales qu'on ne puisse reconnaître la même main et surtout la même façon de voir, on peut dire que tout est changé.
La vision des peintres évolue en même temps que leur mentalité et que se modifient leurs organes visuels. Cependant un graveur-né concevra et exécutera toujours par des lignes et des ombres, un peintre-né concevra et exécutera toujours par des valeurs colorées et des modelés.
La plupart des hommes jugent de la moralité d'un
Neptune et Amphitrite.
(Musée de Berlin)
tableau d'après le sujet que l'œuvre représente. Ce critérium, tout puéril qu'il soit, a suffi pour que les deux volets du triptyque de l'agneau fussent exclus de Saint-Bavon tandis que d'autres tableaux, infiniment plus' profanes, sauvés « par leur sujet » gardent une place d'honneur. Rien de plus chaste que l'Adam et l'Eve nus du retable de l'agneau par Van Eyck. Les personnages nus de Mabuse, sur le volet Malvagna, sont de la même tradition.
Nous constatons dans ce tableau de Palerme, la simplicité la plus tranquille, la chasteté la plus évidente, une pudeur naturelle qui n'a besoin de recourir à aucun artifice tant elle est manifeste.
A Berlin, au contraire, le sentiment est nettement profane. On sent un désir de panthéisme, une aspiration au paganisme et aussi une fausse pudeur sur laquelle nous ne pouvons pas nous tromper. Ce coquillage marin de forme particulière fait peut-être honneur à l'ingéniosité de Mabuse et à son raffinement. Nous n'aurons pas la naïveté de le trouver plus pudique que la chaste simplicité qui transfigure tout le personnage du premier homme interprété par le pinceau de Van Eyck.
La pudeur est un sentiment de discrétion qui nous porte à détourner notre attention de tout ce qui concerne notre intimité et celle des autres. Dans une œuvre d'art, les juges délicats sentent parfaitement bien à quoi l'artiste a pensé et à quoi il n'a pas pensé. Les feuilles de vigne, les coquillages ou les voiles ramenés avec une adresse sournoise ne sont d'ordinaire qu'une façon d'y penser et d'y faire penser.
Loin de moi la pensée de faire un crime à Gossart de cette intention peu mystique, mais si je me donne à tâche de comprendre et de faire comprendre l'évolution de son caractère, il est nécessaire que je note ce trait significatif.
Neptune et Amphitrite se présentent de face. Ils sont
debout. De sa main droite, soulevée un peu plus haut que la tête, Neptune s'appuie sur son trident. De la main gauche passée derrière le dos d'Amphitrite et qui reparaît un peu audessus et au delà de son épaule gauche, il lui donne la main qu'elle relève par un gracieux mouvement et noue les doigts avec les siens. Le bras droit d'Amphitrite passe sous les bras de Neptune, et lui prend la taille. C'est un enlacement relativement chaste, mais on ne peut se méprendre sur l'intention de l'artiste : nous suggérer un plaisir qui n'est pas entièrement dénué de sensualité. Nous sentons bien que le plaisir qu'a éprouvé l'artiste en travaillant devant ces deux beaux modèles nus a été surtout d'ordre pictural et le plaisir qu'il nous suggère est par conséquent du même ordre. Il a vu de belles formes et il s'est ingénié à les transcrire dans une belle matière avec des modelés sobres et sûrs et en transposant ou en inventant des accords de tons énergiques et raffinés. Nous sentons aussi le plaisir qu'il a éprouvé à faire montre de ses connaissances mythologiques (sans doute encore assez récentes), de ses clartés sur la vie antique et de son admiration pour les formes grecques telles qu'elles apparaissaient aux Italiens éblouis à mesure que se poursuivaient les grandes fouilles qui commençaient à cette époque, ordonnées par les grands seigneurs de la Renaissance.
En composant ces deux personnages, Mabuse se ressouvenait certainement des statues antiques qu'il avait pu étudier et des dessins qu'il avait pu voir. L'imitation est assez peu servile pour que l'œuvre demeure personnelle et intéressante. Elle est cependant assez sensible pour que l'originalité de l'œuvre réside surtout dans la facture et dans le sentiment néo-grec.
On devine très bien les bénéfices moraux que Mabuse a pu recueillir des nouvelles disciplines qu'il se choisissait.
Les peintres du moyen âge avaient peut-être pu se passer de ces modèles antiques bien qu'ils s'offrissent toujours en
grand nombre à leurs yeux. Peut-être aussi de l'enseignement silencieux que leur offraient tant de vestiges encore visibles dans toute l'Europe, avaient-ils su ne comprendre que l'essentiel, c'est-à-dire la grande leçon d'ordre général qui ne se traduit par aucune imitation. Ils retrouvèrent en eux-mêmes les règles éternelles de la perfection et tirèrent de leur propre cœur et de l'atmosphère de leur temps une beauté nouvelle qui était de l'ordre sentimental bien plus que de l'ordre corporel.
L'évolution de Gossart consiste à s'être écarté peu à peu de cette beauté intérieure pour se rapprocher d'une beauté purement plastique.
On chercherait en vain dans le Neptune et Amphitrite de Berlin, une vie morale, un reflet d'émotion sentimentale. Ces deux personnages nus valent par des qualités plastiques ou ils ne valent rien. Le décor architectural composé d'une courte perspective de colonnes ioniques reliées par une architrave ornée de triglyphes, de bucrânes et supportant un plafond de pierre accentue cette impression.