‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 16 sur 58 · ADAM ET EVE A HAMPTON-COURT · texte numérisé non relu

ADAM ET EVE A HAMPTON-COURT

L'une des plus heureuses de ces recherches vers la beauté plastique de corps nus représentés dans un paysage est probablement le tableau d'Hampton-Court représentant Adam et Eve. Il en existe à Berlin une sorte de réplique très libre et dans laquelle les mouvements de bras et de jambes sont beaucoup plus accentués.

Au Musée Royal d'Hampton-Court, Adam et Eve nus, plus grands que nature (i) se présentent de face. D'un mouvement très comparable à celui d'Hercule et Amphitrite de la collection Cook et très comparable aussi à celui de Neptune et Amphitrite du Musée de Berlin, ces deux personnages s'enlacent.

Passant derrière le dos d'Eve, la main gauche d'Adam vient s'appuyer sur le bras gauche de sa compagne. Passant derrière l'épaule d'Adam, la main d'Eve vient s'appuyer sur l'épaule gauche de son compagnon. Ses cheveux blonds, abondants et bouclés, qui encadrent de petites boucles son visage tourné de trois quarts vers son compagnon, descendent jusque sur les flancs. Dans la main gauche qui pend tout près de la cuisse, elle tient une pomme. Sa jambe droite est ramenée devant la jambe gauche et la pointe de ce pied pose sur le sol tout près de l'autre

( i) 190 X 108 et les personnages occupent toute la hauteur du tableau.

pied. C'est une disposition qu'on retrouve fréquemment dans les compositions de Mabuse. L'arrangement des jambes est une de ses préoccupations constantes. On retrouve, à peu de chose près, la même disposition dans le personnage d'Adam. C'est la jambe gauche qui, dans ce personnage, est ramenée en arrière et se croise derrière la jambe droite. Il y a dans ces mouvements quelque chose de précieux et presque de maniéré. Cela donne aux personnages du mouvement et du pittoresque, mais peut-être au détriment de la stabilité. Le geste du bras et de la main droite d'Adam qui semble vouloir se mordre l'index a aussi pour but — de toute évidence — de donner au tableau du mouvement et du pittoresque. Ce geste signifie-t-il qu'Adam va manger la pomme?.. Nous suggère-t-il par un geste familier qu'il devine le châtiment par lequel il va être puni?.. De toutes façons, le geste est d'une ampleur et d'une dignité médiocres. Les expressions de visage ne sont pas non plus d'une signification importante ni très intellectuelle. Le visage d'Adam ressemble à celui d'un enfant pris en faute et qui va être châtié. Le visage d'Eve est joli, mais très peu intellectuel. La copie que le Musée de Bruxelles maintient sous le nom de Mabuse est très mauvaise, d'un jaune sale et uniforme. Au rebours de l'original rien n'y est individualisé. Les cheveux d'Eve ne ressemblent en rien à la belle chevelure de l'Eve d'Hampton-Court. Adam et son geste du doigt mouillé a l'air stupide, le ciel est d'un vilain jaune, la colline est de fond jaune-cuir. C'est une œuvre de pratique. On ne comprend pas que les Conservateurs du Musée aient maintenu si longtemps une attribution qui ne peut être défendue par personne.

Manifestement, dans cet Adam et Eve d'Hampton-Court, Gossart s'est laissé asservir par ses modèles. Il a peint à peu près ce que la nature lui offrait. C'est trop peu. Si Léonard avait peint la Joconde telle qu'elle était, il n'aurait pas créé un type de signification universelle.

Adam et Eve.

(Château de Hampton-Court)

Du point de vue plastique — qui fut évidemment le point de vue principal de Gossart — on peut faire la même observation. Ces deux corps nus sont très beaux et présentés avec beaucoup d'habileté, ils ne sont pas transposés avec une liberté suffisante pour avoir pu acquérir un caractère d'universalité.

Du point de vue peinture notre admiration est beaucoup plus vive. L'exécution est magnifique, sobre, juste, chaleureuse et très personnelle. Les lumières sont blondes. Les ombres sont obtenues par le modelé, et non par des lourdeurs arbitraires. Elles sont très étudiées. Chaque caillou, sur le sol, a son ombre. Le fond bleu, qui est joli, est peut-être un peu sourd. Les petites architectures gris-verdâtre qui font partie du paysage « décoratif » sont en lumière froide telles que les aimait Mabuse.

Les détails de nature, les verdures d'arbre sont aussi soignés que ceux de Van Eyck. Le paysage, bleuâtre, n'est Léonardesque que dans une petite mesure. Il peut avoir été vu dans la réalité : on en voit de tels au cours d'un grand nombre de fleuves et notamment le long de la Meuse, plus particulièrement peut-être aux environs de Marche-les- Dames près de Namur. Toute cette vision est véridique. Les deux arbres bruns, parallèles entre eux, qui enferment la composition, sont peut-être un peu rudimentaires et peut-être le serpent l'est-il aussi, mais ils font partie des sacrifices nécessaires à la mise en valeur du sujet principal. Les cheveux blonds sont d'une facture personnelle à Mabuse; ils sont traités avec amour. Cependant, le but essentiel de l'artiste demeure évident : faire du nu et montrer sa science anatomique et technique. On remarquera que les pieds sont exécutés exactement comme les mains, avec autant de soin et de pureté. Les genoux s'emboîtent rigoureusement, les ventres et les poitrines sont convexes et consistants. La pomme que tient Eve est aussi veloutée qu'une pêche. Toute la facture nous montre une pâte mince, brillante.consistante. L'ensemble a de la grandeur et de la force.

Quant à la mise en toile, elle est assez sommaire. Ces deux corps nus occupent toute la hauteur de l'œuvre, et se présentent à nous en lignes presque parallèles et symétriques aux deux troncs d'arbre qui, de droite et de gauche, leur forment un encadrement coloré.

Le paysage du fond est joli, méticuleux et décoratif. On retrouve ici le parti-pris que nous avons signalé dans le paysage d'arrière-plan du triptyque de Palerme. A notre avis, par conséquent, ce n'est pas avec raison qu'on a reproché à Mabuse de n'avoir pas exécuté à la même échelle les personnages et le paysage. Loin d'être maladroite, la perspective est au contraire fort habile. Le prétendu désaccord entre les personnages et le fond du paysage est le résultat d'un partipris légitime. C'est une conception décorative qui a sa logique et sa beauté.

A Berlin le mouvement d'Eve qui tend la pomme à Adam, et le mouvement de celui-ci qui lève la main gauche vers le ciel et s'appuie de la main droite à l'une des branches de l'arbre du bien et du mal, donne à ces deux personnages un je ne sais quoi qui ressemble à un rythme de danse. Cela est plus gracieux que puissant et d'une beauté plus théâtrale que stable et méditative. On sent, à cette seconde interprétation du sujet de Hampton Court, que Mabuse, par désir d'avoir du succès et d'étonner les amateurs en faisant montre de sa science et de sa virtuosité évoluait dans un sens exactement opposé à la verticalité de ses débuts et s'acheminait peu à peu vers cet excès de mouvement qui trouve son expression la plus complète dans l'Hercule et Antée de la collection Miethke à Vienne, daté de i523. Dans ce second tableau, il n'y a plus trace d'expression morale. C'est de la virtuosité pure, des attitudes, et des muscles. C'est déjà de l'académisme.

Hercule et Antée.

(Coll. Miethke, Berlin

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