‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 17 sur 58 · LES VÉNUS · texte numérisé non relu

LES VÉNUS

C'est dans les interprétations du corps de la femme que Mabuse s'est le plus approché de la réalisation du désir qui a certainement été le sien : la création d'un type.

La Vénus de Rovigo nous montre une très belle créature nue, debout sur un tabouret décoratif orné au principal d'une tête de bélier, et tenant dans la main droite un miroir précieux, tandis que sa main gauche protège des regards indiscrets la commissure des jambes. Cette Vénus aurait pu prendre sa place dans l'énumération des belles compositions consacrées par l'admiration des siècles si elle avait jailli directement de l'imagination de l'artiste. Malheureusement elle fait penser à la Vénus des Médicis et elle ne supporte pas victorieusement cette dangereuse comparaison. La part d'invention de Mabuse n'est pas assez grande. Les détails de mouvement qui caractérisent son œuvre, par exemple les modelés très accentués de la taille et des flancs, l'arrangement des jambes, la façon de présenter le bras presque entièrement replié sur lui-même pour tenir la coupe à hauteur du sein gauche ne sont ni d'une beauté ni d'une harmonie qui puissent être mises en parallèle avec le type bien connu de la Vénus antique.

Les détails accessoires, tels que le tabouret, le vase

ciselé où s'érigent des branches, le casque à panache, l'arc, les flèches, etc., sont relativement peu importants.

Ce qu'il y a de plus heureux dans l'invention de Mabuse est peut-être la belle arabesque picturale qui part du coude droit, remonte la ligne infléchie des épaules, redescend le long du bras gauche, se prolonge par la ligne courbe de la cuisse, se creuse au genou, rebondit doucement le long du mollet, vient mourir sur le cou-de-pied et remonte le long de la jambe droite par une longue, harmonieuse et délicate flexuosité. Cette arabesque est de l'invention de Mabuse et elle lui fait grand honneur. Si l'on se rappelle « la verticalité » qui caractérisait ses premiers tableaux, on peut juger — par un contraste saisissant — de l'évolution de son idéal pictural, du changement d'orientation de sa pensée, des modifications progressives de sa sensibilité visuelle.

Très comparable à la Vénus de Rovigo, plus inventée peut-être, mais moins belle d'attitude et de geste, la Vénus de la collection Schloss se présente à nous de face, avec un joli mouvement des épaules se tournant vers la gauche pour seconder le mouvement du bras droit qui traverse tout le corps pour aller prendre par la main et soutenir de son autre main à hauteur du coude un Eros nu de la taille d'un enfant et qui, les ailes éployées derrière le dos, tient un arc dans sa menotte droite. Ces deux personnages se présentent sur un fond d'architecture Renaissance : ils se détachent sur l'incurvation d'une niche délimitée par une bordure de marbre en plein cintre. A droite et à gauche sont des colonnes cannelées, dont les bases sont ornées de médaillons à reliefs.

Peut-être un peu trop précieux et plus joli que beau, le mouvement de cette Vénus est d'une grâce persuasive. Malgré le mouvement des jambes placées l'une derrière l'autre (comme les aime Mabuse) elle ne manque pas de stabilité. L'inflexion du bras et l'arrangement des mains sont extrêmement jolis.

Mars, Vénus et Amour.

(Coll. M. Paul Mersch, Paris)

Le visage est sans pensée mais juvénile, charmant, et de proportions assez petites et assez justes pour constituer avec les formes amples et grasses du corps un léger contraste infiniment agréable. Les cheveux en boucles, leur arrangement soigneux, la façon dont ils se tordent et retombent avec grâce sont de la meilleure manière de cet excellent peintre.

Peut-être la Vénus de Rovigo et celle de la collection Schloss sont-elles les mieux venues de la série des belles créatures nues que nous a léguées Mabuse.

Je les préfère de beaucoup à la Vénus voilée de la collection Mersch qui soutient de son bras droit un Eros nu brandissant une flèche et posé sur une table, tandis qu'un troisième personnage debout, en armure du XVIe siècle et manteau drapé sur l'épaule droite, la main sur une corne d'abondance, s'efforce, tout guindé et un peu sot, de représenter Mars ou Vulcain. Le fond d'architecture Renaissance et certains détails décoratifs sont très significatifs des particularités de mise en scène familières à Mabuse.

C'est dans ce tableau qu'on retrouve au centre et sur une corniche, à hauteur de la main, le motif de bucrane et de guirlande que M. Weisz a ingénieusement rapproché de l'ornement placé au sommet du tableau sur l'architrave de la Danaë.

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