DE LA SENSUALITE DE MABUSE
. Nous avons vu, dans la biographie de Mabuse, les accusations d'ivrognerie et de débauche dont il avait été l'objet de la part d'historiens et de chroniqueurs qui avaient été presque ses contemporains. Le premier en date des historiens modernes de Mabuse, Maurice Gossart, de Valenciennes, l'a défendu de ces imputations avec une ardeur qui n'était pas exempte de puérilité. Rappelons-nous que Van Mandel appelle Patinir « un franc libertin » . En bon flamand de langue flamande Van Mandel était sévère pour les Wallons. Presque tous les critiques ont fait de même. Gossart aimait-il les tavernes, le jeu, le vin et les femmes?... Osons dire que nous n'en savons rien. A nos yeux, la question n'aurait d'intérêt qu'à titre d'indication sur la psychologie du peintre, sur son état d'esprit et sur ses tendances morales.
A défaut de témoignages impartiaux, interrogeons les tableaux eux-mêmes. L'œuvre d'un artiste est toujours l'image de son caractère. Elle porte toujours l'empreinte de sa nuance particulière de sensibilité. Il serait exagéré de dire que le caractère et la sensibilité s'y manifestent tout entiers. Je crois qu'ils ne s'y révèlent jamais qu'en partie. Cependant il est d'une observation constante que l'œuvre est toujours d'accord avec les caractéristiques essentielles d'une personnalité et d'un tempérament.
De la cinquantaine de tableaux qui figurent à notre catalogue et plus particulièrement de la dizaine d'œuvres signées et datées par Jean Gossart nous pouvons obtenir des réponses importantes.
Amateur de vin et de plaisir?... Je le crois volontiers puisqu'il était Wallon. Si Mabuse fut libertin, ce fut en tous cas avec mesure. Toute son œuvre proclame le sens de la mesure, le contrôle permanent de la raison, le parfait équilibre d'esprit et de sensibilité, l'aversion instinctive pour le désordre.
Toutes les œuvres caractéristiques de Gossart sont des œuvres pondérées. Quand il essaie de devenir lyrique ou dramatique, il devient inexpressif et théâtral. L'Hercule et Antée, de la collection Miethke à Vienne, est, à cet égard, significatif. Ce qu'il y a de mieux, dans ce tableau, c'est le décor architectural, élégant, précis, et c'est l'exécution technique. Quant au mouvement lyrique et à l'effet dramatique, ils sont manques. Manifestement ce genre de sujets, qui exige de l'imagination, de l'emportement, de la fougue et de l'exagération était en dehors du tempérament de Jean Gossart. C'était un homme de bon sens. Ce n'était pas un passionné.
Obervons la précision des décors architecturaux et le bel équilibre des portraits qui se retrouvent à toutes les époques de sa carrière, l'observation soigneuse et réaliste du visage, des attitudes au repos, des détails de costumes et l'interprétation minutieuse de toutes les particularités individuelles d'un être vivant, d'une architecture, d'un objet ou d'un paysage décoratif. La conclusion s'impose : Mabuse était un observateur, un réaliste, un analyste et un collectionneur de sensations vues.
Regardons maintenant l'exécution. Elle est précise, scrupuleuse, savante et constamment pondérée. Rien de commun avec l'exécution lyrique d'un Metsys ni avec l'élan pathétique d'un Roger de la Pasture. Gossart était toujours parfaitement maître de lui-même et je le regrette pour lui bien plus que je ne
l'en félicite. Il est bon que l'instinct et 1 élan du cœur ou de l'imagination emportent l'artiste pour ainsi dire au delà de luimême. Elan sentimental ou mystique de Memling, lyrisme fougueux de Metsys. ardeur intellectuelle de Léonard, jaillissement oratoire de Rubens, ces grands mouvements d'âme sont les seuls qui, au delà du tableau, donnent l'élan au génie. Ce n'est pas faire grand éloge à un artiste que de constater sa constante maîtrise de soi. Les grandes impulsions du génie comportent toujours une part importante d'inconscience. Or, Mabuse est un bon artisan très appliqué.
Interrogeons enfin les peintures de nu. De tous les genres de peinture, c'est le plus révélateur de la sensibilité profonde et du tempérament de l'artiste. Magnifique jovialité des nus de Jordaens ou de Rubens, plaisir trouble et raffiné d'un Sodoma ou d'un Vind, suavité d'un Memling qui peignait sainte Ursule toute nue avec autant de délicatesse, de pudeur et de piété qu'il peignait un agneau sur une petite prairie verte. Beauté sévère, dogmatique, grave et comme retentissante d'un Adam et Eve tout nus par Van Eyck pour une église !
Devant les nus de Jean Gossart, je sens un excellent artiste qui regarde son modèle et qui se dit : Tâchons de faire un bon tableau. Appliquons-nous à trouver de belles formes, de beaux tons, faisons preuve de notre science et tâchons d'exécuter avec consistance et avec éclat.
La petite ivresse intellectuelle que donnent à certains peintres tel mouvement du modèle, telle ou telle couleur de peau, telle arabesque qui se prolonge du talon jusqu'à la nuque et qui se propage au delà du cadre pour se mêler, semble-t-il, à la vibratilité de tout ce qui vit dans le monde, se transforme, s'accouple et se dissocie» se dissout dans le néant pour surgir à nouveau sous une autre forme, voilà ce que je sens nettement dans les œuvres de Léonard, de ses disciples et de ses successeurs, voilà ce que je ne sens pas du tout dans les œuvres de Mabuse.
La sensualité deMabuse?... elle est parfaitement tranquille. Il aimait à voir de beaux modèles mais son cerveau ni son cœur ne raffinaient sur leurs émotions. Cela est simple, sain, franc et dénué de toute complication psychologique ou sensuelle.
La conclusion s'impose : s'il aima le vin et les femmes, il les aima avec mesure et sans déranger l'ordre naturel de sa vie ni de sa production.