LE MANQUE D'IMAGINATION
Des observations qu'il nous a été donné de faire jusqu'à présent sur la personnalité de Mabuse, l'un des traits de caractère qui ressort avec le plus d'évidence est le peu d'imagination.
Que ce soit dans les œuvres de sa première période, si émouvante et si grave, dans ses grandes compositions italianisantes, dans le Dombild de Prague ou la Danaë de Munich, dans ses compositions de nu, dans ses tableaux religieux comme YEcce Homo, ou dans la longue série de ses Vierges à l'enfant, parmi tant de qualités qui assurent à son nom l'immortalité, une qualité demeure introuvable : le don de l'invention jaillissante, la prestigieuse imagination créatrice.
Par ce défaut autant que par ses qualités, Jean Gossart nous apparaît comme un excellent représentant de l'âme moyenne de son pays d'origine. Etant né à Maubeuge, il était Wallon ou, pour parler avec plus de généralité. Français du Nord. Les peintres du Nord sont des réalistes, en ce sens qu'ils ne se libèrent que rarement de la sujétion au modèle qui pose devant eux ou du motif de nature directement observé.
Or il est à remarquer deux traits qui ne sont pas nécessairement contradictoires : premièrement c'est dans cette partie de la France que le caractère moyen des habitants est le plus
dénué d'imagination. De tout temps ces Français du Nord ont été des négociants, des industriels, des cultivateurs, des employés et des ouvriers. La haute culture intellectuelle ne s'y est rencontrée que très rarement. Secondement c'est aussi dans cette région que les exceptions à la règle ont été les plus éclatantes. Il suffit de rappeler en peinture le nom de Watteau, en prose les noms de Froissart et de Comines, en poésie les noms de Verlaine ou Albert Samain.
Et il est curieux de constater à quel degré d'intellectualité parviennent parfois ces imaginations créatrices issues d'une région en apparence si peu intellectuelle. On observera d'ailleurs que ces grands artistes ont tous quitté très tôt leur province pour n'y revenir que de loin en loin.
Distinguons ces Franco-Flamands des Flamands proprement dits. Ce n'est pas la même race. Dans les pays de langue flamande, le peuple se compose, comme en Flandre de langue française, de cultivateurs, d'ouvriers, d'employés, de négociants et d'industriels. Eux aussi paraissent dénués d'imagination. Mais entre tant de façons que possède l'esprit humain de se représenter des objets que les yeux matériels ne voient pas, il en est deux dont les grands artistes flamands semblent n'avoir jamais été dépourvus : l'imagination religieuse et l'imagination des couleurs, ces deux qualités prestigieuses étant d'ailleurs marquées d'un caractère instinctif beaucoup plus que d'un caractère intellectuel. Ainsi en est-il même de Van Eyck et des autres grands primitifs, à plus forte raison de Metsys, de Jordaens, de Rubens et des autres grands artistes du XVIIe siècle.
On remarquera aussi que tous les grands artistes flamands ont travaillé chez eux, solidement enracinés dans leur milieu natal.
A mes yeux ce qui donne aux œuvres d'un Van Eyck, d'un Gérard David ou d'un Memling un prix inestimable, c'est que leurs qualités proprement picturales sont mises au
service d'un sentiment inné, issu des profondeurs à la race, et dans lequel on ne sent que dans une petite mesure ce qu'il y a de personnel à l'individu. Van Eyck est dogmatique, Memling est plus tendre, Gérard David participe de l'un et de l'autre tempérament. Tous les trois sont d'un élan sentimental qu'on peut appeler mysticisme, mais qui est surtout à mes yeux un élan instinctif de foi, une sorte de jaillissement et, à proprement parler, d'effusion se traduisant par les moyens d'un art particulier : des volumes, des couleurs, des lignes et des expressions de visage.
Dans les triptyques de l'agneau, à l'église Saint- Bavon de Gand, de Jean des Trompes, au Musée communal de Bruges ou de Sainte-Catherine à l'Hôpital Saint-Jean de Bruges, je crois sentir distinctement, à travers une sensibilité qui précise, amplifie et stylise, toute la dévotion religieuse et grave, méditative et disciplinée de certaines âmes flamandes, si belles, si caractéristiques d'une époque et d'une race qu'on serait tenté de croire qu'elles représentaient toute l'âme de la race à un moment donné, si l'on ne savait, par une expérience innombrable, quelle variété infinie d'individualités comporte l'ensemble d'une collectivité ethnique.
Ces âmes croyantes, soumises, fidèles à l'hérédité, imprégnées de toutes les traditions du passé, vivantes par leurs aïeux et par leur espoir en Dieu plus que par leurs attaches avec le présent, elles existent encore de nos jours. Quand elles sont incultes, ce sont les âmes des femmes, jeunes ou vieilles, que l'on voit glisser dans l'ombre des rues de Gand ou de Bruges à l'heure de l'angélus et qu'on retrouve, vaste moutonnement de brebis noires penchées sur leur chapelet ou leur livre de messe, dans l'ombre de la nef immense parmi le brasillement des cierges.
Ces âmes ancestrales, tout illuminées de joies intérieures, projetées en dehors du monde réel vers un idéal de beauté
morale que les peintres ont le droit de réimaginer selon leur tempérament, c'est-à-dire par des attitudes méditatives et des somptuosités de couleurs, voilà ce que je retrouve dans les primitifs flamands. Malgré leur réalisme apparent, ce sont, avant tout, vibratiles et silencieux, des condensateurs de sentiments ancestraux. Ils n'expriment qu'un petit nombre de sentiments, mais avec intensité. Il est naturel par conséquent, qu'ils manquent de variété.
Pour les Primitifs wallons, c'est autre chose. C'est une autre race et un autre tempérament. Leur idéalisme est moins collectif, moins exclusivement héréditaire, moins instinctif. Le rôle du tempérament personnel est beaucoup plus grand. Dans les tableaux du plus grand d'entre eux, Roger de la Pasture, on sent une nuance de sensibilité nettement individuelle. Ce n'est pas le plus dramatique, si ce mot, comme je le crois, comporte une idée de mouvement théâtral, mais c'est le plus pathétique des peintres religieux du XVIe siècle. Il a été le traducteur de certains grands mouvements de l'âme, plus particulièrement de la douleur morale. Pathétique signifie : mouvement de passion, mais surtout de passion intérieure. Ce mot implique l'idée de compassion sentimentale plutôt que l'idée d'interprétation mouvementée d'instincts tumultueux. Michel- Ange et Delacroix sont dramatiques. Rubens est orateur. Roger de la Pasture est le type même du pathétique. Il s'est trouvé que le type de Vierge qu'il a inventé était en accord avec les aspirations confuses et les désirs collectifs de toute une foule. C'est en cela qu'il a été un très puissant constructeur de synthèse sentimentale. Encore a-t-il fallu que, dans une certaine mesure, les âmes consentissent à adopter sa conception individuelle des choses divines et sa façon de sentir et d'interpréter la beauté sentimentale de la Passion. Je crois sentir, au contraire, que les types de Dieu le Père, du Christ et de la Vierge, dans le triptyque Van Eyck, avaient jailli de la foule, de la collectivité,
et comme des profondeurs de la race. Le peintre s'est conformé à l'idéal collectif héréditaire demeuré jusqu'alors inconscient. Il ne s'est réservé que l'honneur — immense il est vrai et tel qu'il n'y a guère d'autre artiste qui puisse .s'en glorifier — d'avoir compris, rassemblé, exprimé et fixé pour l'éternité la prière muette de toutes ces âmes, leur prosternement devant la toute puissance, leur respect et leur attendrissement, leur acceptation et leurs espérances. Devant les tableaux de Roger de la Pasture, on sent un idéal religieux qui peut évoluer — qui doit nécessairement se modifier selon les siècles et les âmes. Devant Dieu le Père de Van Eyck, on sent le dogme immuable, éternel, préexistant à tout et qui survivra à tout. Il est la base, indestructible et inébranlable.
L'âme collective d'une race ne change pas. Elle se transmet identique à elle-même. Prenant ses origines dans le passé le plus lointain elle se prolonge dans l'indéfini d'un avenir inévaluable. Le peintre qui est d'accord avec cette âme-là doit être nécessairement lui-même d'une stabilité, d'une gravité, d'un manque de versatilité presque absolu. On imagine très bien que Van Eyck, pendant qu'il faisait son éducation, ait pu s'instruire de tout ce qui devait lui être utile. Une fois sa personnalité trouvée et mise d'accord avec la personnalité collective de son groupe ethnique, on n'imagine pas qu'il se soit intéressé au mouvement des idées nouvelles au point de se modifier ou de se transformer profondément. Le vrai Flamand — pour tout ce qui concerne l'essentiel — est immuable, intangible, irréductible. Même quand il peint le portrait de sa femme Van Eyck exprime l'essentiel de l'âme flamande, avec ce que je ne sais quoi d'immuable qui se retrouve dans ses Christ, dans ses Vierges et dans ses personnages. Il traduit un sentiment général. Le tempérament wallon est différent. L'intelligence prédomine sur l'instinct et c'est en cela qu'il est tout proche du français. Il est par conséquent beaucoup plus individualiste.
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Même pour ce qui concerne l'essentiel, même en religion, même dans le génie de sa langue, parce qu'il sent à sa manière propre au moins autant qu'il ne sent comme sa race et son groupe, il est soumis à toutes les variétés, à toutes les évolutions, parfois aussi à tous les caprices du tempérament individuel. Le Flamand ne s'est jamais assimilé un mot étranger que par nécessité pratique et avec une sorte de répugnance, toujours par utilité, non par goût. La langue française est au contraire par nature assimilatrice. Dans l'Histoire de France, on voit évoluer même la conception du catholicisme. Il est tantôt libéral et tantôt intolérant, tantôt romain et parfois gallican. En Flandre flamande, c'est un bloc : de la prière et de la domination.
C'est pourquoi l'on comprend que l'œuvre de Roger de la Pasture, si grave qu'elle ait été, contienne beaucoup de variété. L'œuvre de Mabuse est la variété même. Et c'est une particularité importante : Le vrai Flamand évolue très peu. Il s'appuie sur l'instinct beaucoup plus que sur sa propre individualité. C'est la condition nécessaire de son œuvre. S'il se laisse aller aux jeux de l'esprit, au dilettantisme, il se stérilise. Ces curiosités sont contraires à sa nature propre. Ses voyages doivent être courts. S'il va s'installer loin de son pays, il perd beaucoup de ses qualités.
La souplesse d'esprit et les facultés d'assimilation sont au contraire la condition même de la vie pour le tempérament wallon. Au rebours de l'instinct, — qui est immuable — l'intelligence est en perpétuel devenir. On ne conçoit pas les qualités de grâce, d'esprit, de fantaisie et de charme sans une assimilation, un renouvellement et un jaillissement perpétuels.
Quand les musées se décideront à grouper dans les mêmes salles, d'une part les Flamands proprement dits et, d'autre part les Wallons, les ressemblances ne cesseront pas d'êtres sensibles, mais les différences deviendront plus manifestes entre l'un et l'autre aspect du génie national belge.
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Mabuse, à nos yeux, représente ce tempérament de francoflamand. Il n'a ni la profondeur, ni la beauté stable et souveraine d'un Van Eyck, mais il est sérieux, intelligent, séduisant, gai, sensible et varié.
Toutes ces caractéristiques ne sont dignes d'êtres notées que parce qu'il est un très bon peintre, en quoi d'ailleurs il demeure de bonne tradition flamande et franco-flamande. Il est intelligent et assimilateur. Il a du goût. Il voudrait faire preuve d'imagination.
Mais il n'a pas cette sorte d'imagination instinctive, élan vers un idéal profond qui transporte et illumine les grands Primitifs flamands. C'est un esprit souple, psychologue à ses heures, voyageur qui comprend vite et s'intéresse à beaucoup de choses, intermédiaire et vulgarisateur de civilisations très diverses. De l'école de Bruges et d'Anvers, il est passé aux Italiens, Vénitiens ou Lombards. Il a eu le pressentiment de l'art des Bolonais.
Cette évolution perpétuelle ne comporte ni désordre ni contradictions. Tel était son tempérament personnel et tel est encore aujourd'hui l'esprit de sa race. Disparate en apparence, son œuvre est d'une logique parfaite. C'est l'œuvre d'un artiste individuel en accord avec ses ascendants mais indépendant, varié, curieux de nouveautés et susceptible comme, le sont tous les intellectuels, de profonds et brusques changements. Ce qu'il y a en lui de plus atavique et par conséquent de plus stable, ce sont les qualités de vision, l'amour du beau métier, du beau dessin, de la bonne facture, le tempérament de coloriste, la probité professionnelle, le scrupule de l'ouvrage bien fait. Ce qu'il y a de personnel, c'est le goût de la nouveauté, l'aptitude à suivre même les variations de la mode.