BIOGRAPHIE
La date exacte de la naissance de Jean Gossart, dit Mabuse, n'est connue qu'approximativement. On n'a pas retrouvé son acte de naissance. Qu'il soit originaire de Maubeuge, en Hainaut, comme le démontre son surnom et comme l'ont admis sans exception tous ses contemporains, c'est ce qui ne peut faire aucun doute. Bien qu'il ne demeure dans sa ville natale aucun tableau de Mabuse, sauf peut-être une copie ancienne du Christ à la Colonne, qui faisait partie de la collection Guillain, son souvenir n'y est pas oublié. De 1900 à 191 4, chaque année, pendant treize ans, un cortège de Jean Mabuse s'est déroulé dans les rues de la ville. Ce cortège comportait souvent douze à quinze cents personnes, dont quatre à cinq cents musiciens. On admettait autrefois que Gossart était né en 1470. La date 1478 paraît aujourd'hui concorder plus exactement avec les documents d'archives qui ont été retrouvés.
La plus ancienne mention de ce nom que l'on ait retrouvée est l'inscription de « Jennyn Van Henegouwe » sur les registres de la gilde de Saint Luc, à Anvers, à la date de i5o3. Ce Jean de Hainaut était-il Jean Gossart? C'est ce qui paraît certain. Jennyn est le diminutif familier de Jean. Karel Van Mander dans son livre appelle Gossart : Jennyn. Une lettre de Christian II de Danemark à l'abbé de Saint-Pierre, désigne
Gossart sous le prénom de Jennyn Mabuse. C'est de ce diminutif qu'est signé X Adoration des Mages, dite de Carlisle, qui se trouve aujourd'hui à la National Gallery, de Londres. En admettant que Jean Gossart ait été admis à la maîtrise à l'âge de 25 ans, on doit accepter pour l'année de sa naissance la date de 1478.
Cette date concorde avec un hexamètre composé au sujet d'un portrait de Reynier Snoy, peint en 1S2S. « Malbodius pinxit dum quina decennia vixit » (1). La cinquantième année, en i528, implique la date de 1478. Cette date est confirmée par une autre mention de la page 53 des archives de la gilde de Saint Luc, d'Anvers (2) : « Mabuse fit le portrait de son ami qui, étant âgé de 53 ans, était un peu plus âgé que lui. »
Dans les archives de la gilde de Saint Luc, deux autres mentions, l'une de i5o5 et l'autre de i5o7, se rapportent à ce Jenin de Hainaut. Le premier désigne « Hennen Mertens gheleert by Jennyn van Henegouwe », et la seconde : « Machiel int Swaenken ».
Il est fort probable que Jean fut le fils de Simon Gossart, relieur du chapitre de Sainte Aldegonde à Maubeuge, et qui nous est connu par une quittance, datée de i5i4, et retrouvée par M. A. Jennepin. Cette quittance est ainsi conçue : « Item,
(1) Voici la citation exacte :
« VII Octobris 1626, vidi apud Adamum pictorem effigiem Regneri. Snoy artificiosa Mabusii manu, ad vivum expressam cuta nigra et rubra, quae pertinebat ad heredes Kegelingii ; adscripta erant sequ. verba :
« i528 cet 53.
« Magister Reijnerus Snoy Goudanus Medicinœ Doctoi
« Malbodius pinxit dum quina decennia vixit
« In cineres dum fatajubent moriturus abibo. »
Régnier Snoy mourut le ier août i53y, dans sa ville natale de Gouda. Si l'on en croit une inscription publiée dans la chronique de la Société historique d'Utrecht, le 2 janvier 1846, p. 147 et reproduite par M. Weisz.
(2) Publiée en deux volumes, par P. H. Rombouts et T. H. Van Lerius, à Anvers, 1872.
moy, Simon Gossart, cognoi avoir recheupt de Jan Bruneau, pour avoir luyet (relié) un livre d'Office qui se nomme un grel (graduel) la somme de lxx sols. Ce xxxjjj décembre XVe xm ».
D'autres documents d'archives de la ville de Maubeuge concernent les Gossart. En i368, un Jehan Gossart loue en la rue du Chanoine une maison appartenant au Chapitre, pour VI livres blancs par an (Compte du Chapitre pour l'an i368).
Vers i35o existent à Maubeuge deux frères, Jehan et Nicaise Gossart. Ce Jehan dut être le père de Simon le relieur et l'aïeul de Jean Mabuse, qui prit ainsi le nom de son grand-père, de même que son frère Nicaise recevait le nom du grand-oncle paternel.
On croit que Jean Gossart, le peintre, avait eu un frère cadet. Ce serait le Simon Gossart, châtelain de la trésorerie du Chapitre en i552, et qui aurait reçu, par conséquent, le prénom de son père le relieur.
Si l'on admet cette généalogie, Jean Gossart serait donc né d'une famille d'artisans touchant de près au clergé et aux artistes. Cela expliquerait, notamment, qu'il ait eu très tôt entre les mains de beaux livres à miniatures.
Cette hypothèse, très vraisemblable, s'accorde avec ce je ne sais quoi de miniaturiste qui se reconnaît dans Y Adoration des Mages. On a cru reconnaître la signature Gosar sur l'une des belles miniatures du fameux bréviaire Grimani, conservé au Musée de Venise. Peut-être est-elle apocryphe.
Le prince de Bourgogne qui allait devenir le protecteur de Jean Gossart était Philippe, né à Bruxelles en 1465, de Philippe le Bon, duc de Bourgogne et de Marguerite Post.
Ce seigneur reçut à Bruxelles une brillante éducation. Il étudia les langues anciennes et s'intéressa aux Lettres et aux
Arts. En 1477, il fut conduit à la Cour, âgé de 12 ans, par Marie de Bourgogne femme de l'Archiduc Maximilien.
En 1484, Philippe reçut à Bruges le collier de la Toison d'or des mains de Maximilien devenu Empereur. Il alla ensuite vivre à Utrecht auprès de son frère David, prince-évêque de cette ville, et il y mena une vie mondaine et fastueuse. Gérard de Nimègue dit : « On l'aimait plus qu'il n'aimait, et plusieurs grandes dames dépérirent à cause de lui. »
Quand ce prélat mourut, Philippe retourna à Bruxelles dépenser royalement l'énorme héritage qu'il avait recueilli de sa sœur Anne de Bourgogne, fille illégitime de Philippe le Bon. Celle-ci avait épousé Adolphe de Clèves et mourut le 17 Janvier 1504. Elle fut inhumée dans l'église Saint-Dominique de Bruxelles.
Philippe de Bourgogne reçut en i5i2 le titre d'Amiral de la mer et gouverneur de Gueldre et de Zuytphen.
Le 26 Octobre i5o8, Philippe de Bourgogne partit de Malines pour se rendre à la cour du pape Jules II avec un brillant cortège où se trouvaient presque certainement, entre autres personnages considérables, Jacques de Barbari et Gérard de Nimègue. Le but de ce voyage est demeuré assez obscur. Il se peut que le but politique ait été la conclusion contre Venise de la Ligue de Cambrai signée le 10 Décembre i5o8 et machinée par la Régente des Pays-Bas. M. Maurice Gossart a publié les « instructions » données à Philippe, bâtard de Bourgogne, amiral, et à trois autres ambassadeurs. Il en a trouvé le texte sur une mauvaise copie exécutée au XVIIe siècle d'après un texte latin et qui est conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris. M. Maurice Gossart a publié aussi le rapport fait à Marguerite d'Autriche, régente des Pays-Bas, par Philippe,
bâtard de Bourgogne, ambassadeur à Rome de Monseigneur l'Archiduc.
Ce rapport écrit en français, daté de La Haie 28 juin i5o9, ne fait aucune mention du but politique de la mission. Il est extrêmement probable que Gossart faisait partie de ce cortège. Il est possible cependant que l'ambassade arrivant à Rome l'y ait trouvé déjà établi.
Le voyage se poursuivit avec faste à travers les villes de la Renaissance italienne. Le pape Jules II accueillit somptueusement les envoyés de l'Empereur. « Philippe, écrit Gérard de Nimègue, aimait les tableaux et non seulement il était bon juge, mais il jugeait en praticien ayant lui-même étudié, dans sa jeunesse, la peinture et l'orfèvrerie. Il parlait avec compétence d'architecture, d'aqueducs et de fontaines. Le pape Jules II offrit à cet ambassadeur des toiles de grand prix et des marbres, mais la grandeur d'âme du Prince était telle qu'il ne voulut accepter que deux statues : l'une, de Jules César, et l'autre, d'Hadrien. »
Gérard de Nimègue ajoute une phrase très intéressante : « Rien ne plaisait tant à Philippe que de contempler ces monuments de l'antiquité qu' il faisait peindre par V éminent artiste du nom de Jean Gossart de Maubeuge » . « Nihil magis eum Romae delectabat quant sacra Ma vetustatis monmnenta, quae per clarissimum pictorem Joannem Gossardum Malbodium depingenda sibi curavit » G. JVoviomagi, veteris viae analecta dAntonius Matthaeus, 2e édit., p. i52, La Haye 1738, tome 1.
A quelle date revint l'ambassade ? Un registre de la Chambre des Comptes de Lille dit expressément : « Il y a été occupé jusqu'au XXIJejour de juing l'an XVe neuf » (1).
Gérard de Nimègue dit « legatione peracta in Brabantiam rediit ». A la fin de juin i5oç), Philippe et son cortège étaient donc revenus à Bruxelles. De Bruxelles, Philippe se rendit à la
(1) Registre n° F 196e f° iij, XIX, V° Chambre des Comptes à Lille.
Haye pour rédiger son rapport et le remettre à la Gouvernante des Pays-Bas.
Nous ne savons exactement, ni à quelle date, ni à la suite de quelles circonstances, Jean Gossart fut mis en relations avec Philippe (i), bâtard de Philippe le Bon. Qu'il nous suffise de savoir, par le témoignage de Gérard de Nimègue, que notre peintre était à Rome, en i5o8, le familier de Philippe, qu'il peignit des monuments antiques pour le compte de son protecteur, et qu'il était déjà assez connu à cette date pour mériter de la part de Gérard de Nimègue l'appellation : « clarissimum pictorem ». Nous devons admettre que Gossart demeura à Rome après le départ de l'ambassade, puisqu'une pièce publiée par M. Bercet, des archives de Lille, émanant d'un secrétaire de Philippe, nous fait connaître qu'en juillet i5o9, plusieurs semaines après le retour à Bruxelles, Gossart était encore à Rome, occupé aux dernières copies commandées par Philippe.
A la fin de l'année i5o9, Gossart semble avoir été de retour dans les Pays-Bas. C'est ce qui ressort de son inscription à la confrérie de la Sainte- Vierge de Middelbourg si toutefois on identifie notre peintre avec le Janin de Waele ou Janin le Wallon (pièce citée par Maurice Gossart, p. 3i) qu'on trouve à cette date sur les registres de cette société.
Après la mort de Philippe le Bon, survenue en septembre i5o6, Philippe de Bourgogne ayant cédé sa charge d'amiral à Adolphe, seigneur de Beveren, se retira dans son château de Suytbourg, dans l'île de Walcheren en Zélande, entre Flessingue et Middelbourg. Il s'entoura d'artistes, d'écrivains et d'une cour brillante. Parmi ses commensaux se trouvaient Gérard de Nimègue qui fut son biographe, Gossart, Jacques de Barbari,
(i) Registre N° F. 196. Folio iij, XIX, V°. Philippe était né en 1465. Il mourut en 1524. Gerardi Noviomagi Vita clarissimi, principis Philippi de Burgundia, etc.. Argentorati i52ç.
Erasme, Jean Paludanus et Charles Bembo, alors ambassadeur de Venise auprès de Charles le Téméraire.
Vers cette époque sans doute fut exécutée la fameuse Descente de Croix — sans doute le panneau central d'un triptyque — que Gossart exécuta pour l'abbaye des Prémontrés de Middelbourg et qui devint vite assez célèbre pour que Durer, dans ses notes de voyage, ait consigné à la date du 9 décembre i520 qu'il alla la voir et « qu'il en aima plus la peinture que la composition ».
Cette peinture a dû être détruite en 1 568 dans un incendie provoqué par la foudre (1).
On ignore à quelle date exacte Gossart épousa Marguerite S' Molders dont il eut plusieurs enfants. Aux archives de la Chambre pupillaire de Veere en Zélande a été retrouvée une note du 11 avril i536 clôturant l'inventaire dressé à la mort de Marguerite S' Molders, épouse de feu Jean Gossart, dit Mabuse. Elle a été publiée par Maurice Gossart, p. 143, de même qu'un acte du 18 mai i536, établissant la situation de Pierre Gossart, âgé d'environ i5 ans, fils mineur de Jean Gossart, dit Mabuse, dans la succession de ses parents défunts. Henri Van der Heyden et Jean Eyen, beaux-frères de l'orphelin, sont cités dans cet acte comme ayant fait déclaration sous serment en présence de Nicaise Gossart, oncle de l'orphelin du côté paternel.
Un troisième document, daté du 28 mai i537, relate un paiement fait par la veuve de Nicaise Gossart, frère de Jean Gossart, à Henri Van der Heyden, gendre de Jean.
Nous connaissons donc de sources sûres que Mabuse eut deux filles et que l'une d'entre elles, Gertrude, fut mariée au peintre Henri Van der Heyden, de Louvain. Nous savons aussi que son fils Pierre, né vers i52i, devint, en i554, doyen de la
(1) M. Friedlânder a cru retrouver cette peinture au Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Au Musée des Arts décoratifs de Bruxelles, une tapisserie passe pour avoir été tissée d'après cette célèbre composition.
Gilde de Middelbourg (i). Nous ne connaissons pas ses œuvres. C'est une question de savoir s'il fut un imitateur de Mabuse et si quelques-unes de ses œuvres subsistent sous ce nom illustre.
Nicaise Gossart, frère de notre peintre, nous est connu par une mention qui est faite de lui dans les comptes de la ville de Middelbourg. Ce document nous fait connaître que, pour la construction du nouveau port à Middelbourg, on demanda, en 1529, des consultations à diverses personnalités, géomètres ou architectes.
« Nicaise Mabuse reçut III livres XIII sols IV grains pour faire un modèle de l'ancien port et un projet du nouveau. Il tint conseil en i53i avec Herman de Corte et le bailli de Watervliet pour donner son avis sur la façon de faire le port le plus commodément (2). »
Mabuse fit-il partie de l'ambassade qui partit le 16 juillet i545 pour conduire à Christian II de Portugal sa fiancée Isabelle, sœur de Charles-Quint? Il se peut. Nous retrouvons mention de notre peintre en l'année i5i6. A propos de la mort de Ferdinand le Catholique et de la cérémonie funèbre qui fut célébrée à Bruxelles le 1 3 et le 14 mars i5i6, Gossart est cité comme ayant reçu i5 livres « pour avoir faict les patrons » d'un char triomphal orné de trophées guerriers.
Une lettre du 3 avril i5i6 (3) nous fait connaître un paiement de 40 livres de gros de Flandre pour 2 portraits d'Eléonore, sœur de Charles-Quint, que ce monarque avait commandés à Mabuse. L'ordonnance de paiement sur parchemin avec sceau de cire vermeille est conservée aux archives de la Chambre des Comptes à Lille, B. 2255, N° 2. Elle est signée Hanneton. Le reçu de Jean Gossart nous
(1) A. BREDIUS : Les livres de la Gilde de Saint-Luc à Middelbourg, pp. 109 et n3.
(2) Comptes de la ville de Middelbourg. Traduction A. Kennis, citée par Maurice Gossart, pp. 45 et 57.
(3) Archives des arts par A. Pinchart, série I, tome I, page 180.
a aussi été conservée, ibid. B 2222. — L'ordonnance mentionne : « quarante livres en récompense de deux tableaux de la pourtraicture au vif de notre très chère et très amée seur dame Léonora d'Autriche qu'il nous a baillies et pour aultres menues parties de peinture qu'il nous a faictes à notre plaisir... »
Le 7 mai i5iy, en grande pompe, Philippe de Bourgogne fit son entrée dans Utrecht dont il venait d'être élu prince-évèque par les conseillers de Charles-Quint sur la proposition de Marguerite d'Autriche.
Il s'établit ensuite dans le château de Duerstede près de Wyck sur le Rhin non loin d' Utrecht, et entreprit de l'embellir avec le concours de Gossart pour les peintures et tapisseries et de Claude Carnot pour les dessins de sculpture. Gérard de Nimègue nous apprend aussi que c'est à cette époque que Hans Scorel vint faire visite à Mabuse et, s'il faut en croire J. B. Descamps (1), le quitta « à cause des débauches et du libertinage de Mabuse qui, plusieurs fois, mit en danger la vie de son nouvel élève ». Cette accusation d'avoir trop aimé le vin, le jeu et le reste, a été reprise par Isaac Bullart (2) et par tous les historiens qui se sont inspirés des livres de Karel Van Mander (3) qui, le premier, a porté contre Mabuse cette accusation.
Rappelons-nous que le diptyque de Carondelet au Louvre est daté de cette même année i5îj, et qu'il fut terminé avant le mois de septembre, puisque nous savons que Carondelet, en septembre, partit avec Charles-Quint pour l'Espagne.
A la date du 12 juin i523, se trouve noté, aux
(1) La vie des peintres flamands, allemands et hollandais, chez Jombert, rue Dauphine, 1753.
(2) Isaac Bullart, Académie des Sciences et des Arts, Bruxelles, Foppens, 1682, p. 422.
(3) Traduction de Henri Hymans, Paris i883.
IO
« comptes de dépenses de Marguerite d'Autriche » conservés aux archives de Bruxelles, un paiement de quarante livres de gros de Flandre fait à Mabuse pour avoir « pendant l'espace de quinze jours entiers avoir peint et racousté plusieurs riches et exquises pièces de peintures étant en son cabinet en cette ville de Malines. » (i)
Le reçu du dit Jehan de Maubeuge pour la dite somme de 40 livres est mentionné dans cet acte.
Philippe, prince-évêque d'Utrecht, mourut dans cet ville le 7 avril i524, âgé de 59 ans, en serrant les mains de Gérard de Nimègue. Ses funérailles furent magnifiques et il fut inhumé à l'Eglise Saint-Jean Baptiste de Wyck à côté de son frère David de Bourgogne. Jean Gossart et Gérard de Nimègue firent partie du cortège funèbre et firent graver sur son tombeau l'inscription :
Opt. proesuli, clementiss. principi
Philippo Burgundia
Boni Philippi Burgundiœ ducis filio
Episcopo Ultrajectino
Patrono bene merito
JOANNES MALBOD1US ET GERARDUS NoVIOMAGUS
Ce protecteur émérite perdu, Jean Gossart accepta l'hospitalité d'Adolphe de Bourgogne, petit-fils de Philippe-le- Bon par son père Antoine, bâtard de Bourgogne, et neveu de Philippe de Bourgogne, frère de son père. Adolphe était seigneur de Beveren. Par sa mère Anne de Borselen, il était seigneur de Vere et de Flessingue. Il avait épousé Anne de Berghes, fille de Jean, seigneur dudit lieu, dont Mabuse fit le portrait (comme
(1) Au registre de la Chambre des Comptes de Lille, n° 1799.
nous l'apprend Karel Van Mander) ressemblant à une Sainte Vierge tenant son enfant sur les genoux, et dont un exemplaire se trouve au Musée de Bruxelles. Devenu amiral de Zélande à la suite de la décision de Philippe de Bourgogne, il alla habiter Middelbourg.
Dans le château de Middelbourg, Christian II de Danemark, chassé de ses Etats le 14 avril i523 aux clameurs d'une foule immense, était venu se réfugier. Adolphe lui offrit la plus large hospitalité. Mabuse devint l'ami du roi détrôné et fit le portrait de ses trois enfants : H ans, Dorothea et Christine (Musée d'Hampton-Court). Van Mander en parle. Ce portrait a servi de modèle à plusieurs artistes contemporains de Mabuse.
Mabuse peignit aussi les portraits de deux favoris de Christian II.
L'inventaire des collections de Marguerite d'Autriche signale ce double portrait par ces mots : « le pourctraiture au vif des nayn et nayne du Roi de Danemarque faict par Jehan de Maubeuge fort bien faict. » Ces trois derniers mots font d'autant plus regretter la perte de ce tableau.
C'est à Middelbourg que Mabuse forma Lambert Lombard (1) le Liégeois; à Middelbourg aussi que se place l'anecdote citée par Van Mander de « la robe de Mabuse » (2) ; à Middelbourg, enfin, qu'en 1527 arriva sur son grand bateau hollandais (treckshuyt) le jeune Lucas de Leyde, âgé de trente ans, très riche, très épris d'art « et qui parcourait les canaux de Hollande en croquant de ci de là un paysage » . Dès son arrivée, il convia Mabuse, les élèves de son atelier et tous les artistes de la ville, à un somptueux banquet qui coûta 60 florins, somme énorme pour l'époque. Lucas était vêtu de soie jaune, Gossart d'une robe de drap d'or.
De bonne amitié, ils partirent ensemble pour Anvers,
(1) Hubert Goltzius : Lamberti Lombardi apud Eburones vita. Bruges i565.
(2) Maurice Gossart, p. 47.
Gand et Malines, offrant partout des banquets aux artistes et aux amateurs d'art. Si l'on en croit Isaac Bullart, ce voyage coûta la vie à Lucas de Leyde, qui se crut empoisonné par les peintres jaloux de sa réputation et mourut de consomption en i533, c'està-dire six ans après son arrivée à Middelbourg.
Le roi Christian II, après avoir quitté le château d'Adolphe de Bourgogne, avait mené une vie errante. Son épouse, Isabelle d'Autriche, après avoir longtemps dépéri, mourut, le 29 janvier i52Ô, au château de Swynaerde, près de Gand, mis à la disposition des exilés par l'Abbé de Saint-Pierre de Gand. C'est Mabuse que le roi Christian chargea d'élever un tombeau à la mémoire de sa femme.
A la date du 20 août i528, Christian, qui habitait alors Lierre, écrivait une lettre à l'Abbé de Saint-Pierre pour le prier de faire hâter la construction de ce tombeau et lui demander que le maître qui a entrepris la sépulture veuille bien se rendre à Gand la semaine suivante et qu'il amène avec lui Jean de Maubeuge, « car nous irons en personne à Gand pour causer avec eux » (1).
Il paraît certain, d'autre part, que Lancelot Blondel alla consulter Jean Gossart sur le plan de la célèbre Cheminée du Franc à Bruges et que Jean Gossart reçut une somme de 20 livres pour ses bons avis (2).
La date de la mort de Jean Gossart se trouve à peu près fixée par la trouvaille faite par MM. Guillain et Kennis en 1900 et en 1902 dans les archives de la Chambre pupillaire de Veere
(i) Conservée aux archives de l'Etat à Gand.
(2) James Weale : « Lancelot Blondel, » Bruges, Delplanche 1908.
en Zélande, d'un document daté du 18 mai i536. Ce document constate que Jean Gossart Mabuse avait fait devant le notaire Hadrianus Martini un testament en faveur de son fils Pierre, le dernier jour de juin i533. Le même document fixant, d'une part, les sommes dont le père dispose en faveur de son fils, et d'autre part, le total de la succession recueillie par le fils, on peut induire de la progression légère de la seconde somme sur la première que les intérêts n'avaient eu le temps d'accroître le capital que pendant un petit nombre de mois. Gossart mourut donc à la fin de i533 ou au commencement de i534. Ce fut, en tous cas, avant le 1 1 avril i536, date de l'inventaire des biens de sa veuve Marguerite 'S Molders.
Il mourut probablement dans la ville où exerçait le notaire Hadrianus Martini, mais on n'a retrouvé ce nom sur aucune des listes de notaires déposées à Bruxelles. Sans doute ce Martini était-il un notaire habitant à Middelbourg ou aux environs. Nous pouvons croire que Jean Gossart mourut à Middelbourg, puisque c'est dans cette ville que lui survécurent sa veuve, ses deux gendres et son fils.
Voici l'épitaphe de Mabuse, telle qu'elle nous a été transmise par J. Cock et I. Bullart ;
tuque adeo nostris sœclum dicere, mabusi,
Versibus ad graphicen erudiisse tuum :
Nam quis ad aspectum pigmenta politius alter
Florida Apelleis, illineret tabulis ?
arte aliis, esto, tua tempora, cede secutis,
Peniculi ductor par tibi rarus erit.