‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 3 sur 58 · L'ADORATION DES MAGES · texte numérisé non relu

L'ADORATION DES MAGES

En 191 1, la Galerie nationale de Londres a acheté, pour un million, un tableau qui faisait partie, depuis longtemps, de la collection de Castle Howard et dont les Américains auraient donné bien davantage, si le dernier propriétaire n'avait voulu assurer définitivement à sa patrie la possession de ce chef-d'œuvre. Le tableau est d'un éclat et d'une conservation remarquables. Cependant, je crois distinguer quelques retouches, notamment dans les taches des robes des deux principaux anges volants. Il y a là des tons qui ne sont pas dans la pâte. Ce sont des repeints. Dans la manche droite de l'ange volant jaune, tout à fait en haut et à notre droite, un trou a été bouché et repeint.

Ce tableau représente ï Adoration des Mages. On en connaît parfaitement l'histoire. Il fut peint aux environs de i5oo pour l'abbaye de Grammont dans la Flandre Orientale et il fut vendu en i6o5 pour 2.000 florins par les moines de ce couvent à l'archiduc Albert, qui le plaça au maître-autel de sa chapelle privée à Bruxelles. Au XVIIIme siècle, Charles de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas, s'en rend acquéreur et le transporte dans son palais ducal. Le tableau passa ensuite dans la collection de Philippe

d'Orléans dit Egalité. Après la Révolution, il est vendu avec toute la collection et passe par Bruxelles avant de partir pour l'Angleterre et de prendre place dans la collection de Frédéric, premier comte de Carlislhe. Il n'avait pas quitté depuis lors le château de cette famille. La signature de Jean Gossart figure en lettres d'or d'une belle écriture gothique sur le bandeau de la couronne du roi nègre. Une seconde signature se lit autour du cou du serviteur nègre. Sur la bordure inférieure du voile liturgique on lit : Salve Regina S M II V II. Faut-il lire i5o7 ?

Cette Adoration des Mages constitue un document de premier ordre pour l'étude des Primitifs du nord de la France en général et pour l'étude de Jean Gossart, dit Mabuse, en particulier.

Le tableau représente la Vierge en robe et en manteau bleus, assise au centre avec l'enfant nu sur ses genoux. Celui-ci prend avec curiosité, de l'extrémité des doigts, l'une des pièces d'or qui emplissent le calice d'or magnifiquement ciselé que lui présente sa mère, mais que lui offre un roi mage à genoux, mains jointes, vêtu d'un superbe manteau de velours rouge-groseille-foncé, doublé d'une fourrure fauve qui se relève sur le bras et laisse voir d'éclatantes manches jaunes.

A notre droite, à côté de ce groupe principal, un second roi mage debout offre un reliquaire d'or très richement orfévri. Il est vêtu d'un pourpoint vert rehaussé d'or, d'un manteau jaune à col d'hermine et de chausses rougegroseille-vif, presque du même ton que le chapeau orné de franges d'or et recouvert d'une couronne d'or finement ciselée. Il est impossible de dire la gravité de ce visage et l'éclat rayonnant de ce splendide costume. Son jeune page, derrière lui, porte sur le bras le manteau de son maître d'un rouge différent des deux autres; il porte aussi l'épée et détourne

L'Adoration des Mages.

Ensemble du tableau.

(National Gallery, Londres)

la tête. Vers notre droite, le groupe se complète d'un homme d'armes en vêtement bleu que l'on voit presque de face et, en profils perdus, d'autres hommes d'armes près de leurs chevaux. Derrière eux, au lointain, on distingue l'arrivée d'une troupe chevauchant à flanc de colline.

A notre gauche, un troisième groupe entoure un troisième roi mage, Ethiopien à la peau brun-foncé sans être noire, et qui offre, des deux mains, un troisième reliquaire non moins magnifique. Il est vêtu d'une tunique jaune, d'un manteau rouge-rose tirant vers le grenat, avec une bordure de broderie d'or rehaussée de cabochons. Il a, sur les épaules, une peau de tigre. Une sorte d'étole de lin blanc bordée de franges se noue autour du cou largement décolleté et retombe presque jusqu'à terre; ses mains ne touchent pas le reliquaire. C'est exactement le geste du prêtre qui, revêtu du voile, présente au peuple l'ostensoir de l'Eucharistie. Mabuse avait vu et noté ce geste rituel, d'autant plus naturel au roi nègre que celui-ci était encore un païen, à peine un catéchumène. Une sorte de délicatesse l'empêche de toucher l'objet sacré ! Ce roi mage est coiffé d'une sorte de tiare orientale sur laquelle pose une couronne d'or ciselé surmontée d'une aigrette d'or et de perles. Il est botté de cuir jaune fauve. On ne peut donner une idée de la richesse de ce costume, de l'étrangeté tempérée d'un goût parfait de cet exotisme et du caractère à la fois fastueux et mesuré de cet orientalisme de parade. Son page, les mains basses, se tient par derrière et relève la longue traîne du manteau. Il est en pourpoint bleu avec une jupe à godrons de même couleur. Il porte un bonnet rouge d'où les cheveux blonds retombent en boucles sur le cou. Dans ce costume, dans l'attitude, dans l'expression du visage, et dans toute la facture, il y a une ressemblance avec les jeunes pages florentins si élégants et d'un charme si subtil. Quatre ou cinq personnes, dont on ne voit

que les visages ou les bustes entre les épaules des personnages principaux, complètent ce troisième groupe.

Dans la partie supérieure du tableau, à notre gauche, deux anges arrivent en volant : l'un est blanc à ceinture rouge, les mains jointes, l'autre, en tunique verte, porte un phylactère avec une inscription. A notre droite, trois autres anges, l'un derrière l'autre, viennent du ciel, les mains jointes, pour assister au mystère de la Nativité. L'un est en robe rose, l'autre en gris, et le dernier en jaune pâle. Ces deux groupes remplissent la droite et la gauche. Dans la partie médiane, exactement au-dessus de la Vierge assise, se voit le ciel bleu à travers les architectures. Par ce chemin céleste s'approche à travers les airs un troisième groupe d'anges. Ils sont beaucoup plus petits et ils forment un groupe délicieux que domine, volant aussi vers la Nativité, la Colombe du Saint-Esprit. Ces anges ont des visages d'une suavité charmante. Leurs cheveux blonds, en boucles, retombent sur les épaules. Ce sont les frères des anges volants de l'Ecole toscane. Leurs groupes sont d'une couleur, d'un mouvement, d'une légèreté, et d'une expression de visage délicieux.

Toute la scène est enfin comme enfermée dans une sorte d'église en ruines, riche en motifs architecturaux, colonnes, chapiteaux, piliers brisés, frises interrompues, voûtes et murailles, sur lesquels brille le rouge de la robe de saint Joseph placé dans l'embrasure d'une porte. Au-delà des architectures, le ciel apparaît partout, encore bleu, mais déjà pénétré des jaunes diffus du soleil parvenu presque au terme de sa course. On sent que c'est la fin d'un bel après-midi. Il y a un poudroiement d'or dans ces bleus délicats. L'atmosphère, d'une légèreté exquise, est d'une grande vérité.

En dehors de ces sujets principaux, il y a des détails importants, par exemple : les deux chiens blancs, dont l'un est taché de jaune, qui se trouvent au premier plan ; diverses orfèvreries d'or éparses sur le sol, un prodigieux chapeau rose-

L'Adoration des Mages.

Détail de la partie centrale inférieure.

(National Gallery, Londres)

groseille doublé d'hermine, posé à terre à côté d'autres objets et que rehaussent des broderies d'or, une couronne d'orfèvrerie, et, au sommet, un bouton d'or enrichi de perles fines, de ciselures et de franges d'or.

On ne peut imaginer rien de plus riche ni de plus éclatant dans la simplicité que l'ensemble de ce tableau. L'artiste a voulu exprimer le contraste entre le luxe le plus splendide des Rois de la terre et la pauvreté toute nue mais d'autant plus touchante du Roi du Ciel et de sa mère. Les deux groupes fastueux, si splendides qu'ils soient, n'attirent pas outre mesure l'attention du spectateur. Ils la ramènent, au contraire, vers le sujet du tableau.

La Vierge et l'enfant sont placés au centre mathématique de la composition, mais ce groupe forme aussi le centre optique et surtout le centre de gravité du tableau. Quelle dignité simple et quelle noblesse dans le drapé de ce voile bleu s'ouvrant sur un corsage presque du même bleu et sur lequel retombent les boucles blondes des cheveux qui encadrent le cou virginal, la naissance de la poitrine et le visage un peu penché !

Ce visage s'apparente à celui des vierges qu'on a coutume d'appeler « flamandes », celles de Van Eyck, de Memling, et de Gérard David, mais elle est d'un accent personnel et, tout idéalisée qu'elle soit, on devine qu'elle a été faite d'après le réel. Il y a eu un modèle vivant. On le sent. Mais l'esprit et le cœur de l'artiste, sans s'affranchir tout à fait de la réalité, ont usé librement des éléments que leur offrait la nature pour exprimer un sentiment d'amour surélevé, un élan vers l'idéal, vers l'infini, vers la beauté fine et tendre, la délicatesse extrême, la bonté suprême. Je ne connais guère de vierge qui soit plus belle ni plus touchante.

L'enfant est à peine moins émouvant. Il est nu, potelé, d'un dessin et d'un modelé charmants, d'une expression de

visage très tendre, très ingénue et très attentive. Peu de « bambini » dans l'École flamande peuvent être comparés à celui-là pour la fraîcheur du nu et la grâce de l'expression.

Quant aux visages, on sent partout des portraits, mais libérés en grande partie de la servilité à l'égard des modèles. Chaque physionomie exprime un sentiment. Elle parle. Elle dit ce qu'elle a à dire. On la comprend. On cause avec elle. Et une sorte de dialogue tacite mais émouvant et intime s'élabore entre chaque personnage, le groupe divin qui attire à lui tous les cœurs, et le spectateur qui prend part à cette conversation muette.

D'un sentiment délicieux, d'une composition irréprochable, d'une richesse et d'un éclat imcomparables, ce tableau est encore des plus remarquables par la perfection de la technique et par la scrupuleuse conscience de l'artiste qui l'a peint. Comme on sent que cela est fait avec tendresse, avec amour, avec patience, avec une aisance heureuse et une liberté méticuleuse ! Le dessin est énergique, concis, serrant étroitement la réalité, et d'une élégance, d'une harmonie d'ensemble, d'une précision de détail déconcertantes.

On peut tracer mentalement, en n'importe quelle partie, un cercle idéal, emprisonnant une portion petite ou grande de l'ensemble et, que ce soit regardé de loin ou examiné à la loupe, qu'il s'agisse d'un bouton d'orfèvrerie ou d'un groupe tout entier, on trouve un fragment parfait, merveilleusement exécuté, solide, précis, et d'une séduction extrême.

C'est merveille que chaque étoffe soit traitée selon sa propre nature et paraisse d'une matière tout autre que la matière d'une autre étoffe placée auprès d'elle. La variété de cette technique infiniment souple donne tantôt l'impression juste du velours de Gênes (manteau du roi mage à genoux), tantôt d'une autre espèce de velours plus souple et plus léger, ici d'une troisième espèce de velours pelucheux (chapeau du même roi

L'Adoration des Mages.

Détail de la partie inférieure droite.

{National Gallery, Londres)

mage), ailleurs enfin la sensation précise du drap, l'impression nette de la soie. On pourrait distinguer l'une de l'autre les différentes espèces de draps. Il en est de même pour le linge, les fourrures, le cuir ou les tissus de toute espèce. Dans les architectures, la brique n'est pas de la même matière que le marbre, la pierre, ou les carreaux céramiques du pavé. Chaque chose est étudiée dans la vérité de son détail et l'ensemble est d'une unité parfaite.

Quant à la couleur, c'est un enchantement Cela vit, chante, chatoie, cela brille et cela remue. Toutes les valeurs sont parfaitement justes. Chaque chose est à sa place. Tout est éclatant et rien n'est choquant C'est un vaste et magnifique poème harmonieusement conçu, peint avec joie, d'une irrésistible virtuosité.

Personne, désormais, ne pourra parler de l'art wallon sans être allé voir ce tableau. Dans la radieuse école des Flandres — dont l'influence a été beaucoup plus grande qu'on ne l'a encore dit — c'est un des sommets de l'art. On peut le rapprocher, sans qu'il faiblisse, du prodigieux tableau d'autel de l'hospice de Beaune. Par l'entrée de ce chef-d'œuvre à la Galerie nationale, le nom de Mabuse a grandi tout à coup jusqu'à devenir l'égal des plus grands.

Peut-être le personnage de Saint Joseph fournirait-il l'occasion d'une critique. La tête est admirable de modelé, de couleur, d'énergie et de gravité, mais elle s'enfonce dans les épaules, sans qu'on devine pourquoi, et l'on cherche en vain à démêler dans l'expression de ce visage un sentiment qui concorde avec le reste du tableau. Est-ce une certaine tristesse ? une vague anxiété? Est-ce tout simplement de la mauvaise humeur? La magnificence grave de tout le tableau exclut toute idée d'ironie. De quel regard cependant interroge-t-il le ciel d'où viennent les groupes d'anges annonciateurs de joie ? Il est à noter que, dans les « Sainte Famille », le personnage de Saint Joseph a toujours

gêné les artistes. La tradition, à son égard, n'a jamais été fixée avec certitude. Dans les « Adoration des Mages », les peintres lui ont attribué fréquemment une sorte de mauvaise humeur. D'autres en ont fait un simple assistant placé derrière ou à côté de la scène principale. D'autres lui ont penché la tête sur un livre, comme pour se débarrasser de l'ennui d'avoir à choisir entre telle ou telle expression. Ajoutons d'ailleurs que, dans le tableau de Mabuse, saint Joseph est revêtu d'une robe longue du rouge le plus magnifique.

Ce tableau est le chef-d'œuvre de Jean Gossart. Il a une date à peu près certaine. Des tableaux qui portent sa signature, c'est le plus ancien et le plus caractéristique de sa première manière. Il est à la base de toute appréciation sur Jean Gossart et sur son œuvre. Par ses dimensions, le nombre des personnages (i), l'importance du décor et la qualité du sentiment, il offre un point de comparaison stable auquel il faut sans cesse se reporter quand on veut attribuer ou retirer à Mabuse des œuvres qui prêtent à la discussion. Examinons-le donc minutieusement.

(i) On peut compter 3i visages humains, dont quelques-uns, il est vrai, ne se découvrent que si on regarde attentivement. Un je ne sais quoi d'appliqué et de minutieux nous prouve que l'auteur a dû être un miniaturiste.

L'Adoration des Mages.

Détail de la partie inférieure gauche.

(National Gallery, Londres)

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