LE PORTRAIT DE CARONDELET
Il est daté de i5i7. Carondelet était l'ami des artistes. Outre les trois portraits peints par Mabuse qui nous ont été conservés, il en existe encore au moins deux autres : celui du Musée de Munich, qui est probablement de Van Orley, et celui de la collection Duchatel, qu'on attribue à Van Cleve. Il était né en 1469 et mourut en 1544. Son tombeau où il est représenté en gisant revêtu des ornements épiscopaux se trouve à Bruges. C'est le seul portrait de Mabuse qui soit signé et daté. Il est par conséquent d'une importance capitale. On peut certes trouver d'autres points de comparaison en étudiant ceux des personnages des autres tableaux signés et datés qui nous donnent la sensation très nette d'avoir été exécutés devant des modèles vivants. Il n'en est pas moins vrai que le Carondelet de i5i7 étant uniquement et proprement un portrait est une pièce capitale. Il est intact dans son cadre ancien.
On remarquera que ce portrait est le premier dont la signature sur le cadre soit en lettres romaines « Johannes Melbodie Pingebat ». \J Adoration des Mages était signée en lettres gothiques.
Dès le premier examen du portrait conservé au Louvre nous sentons que le but principal du peintre a été de traduire
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une expression morale identique à celle du modèle autant que d'obtenir la ressemblance physique. C'est au service de cette double préoccupation qu'il a mis tous les dons de coloriste et d'exécutant que la nature et l'étude lui avaient départis.
Étudions donc avec soin ce portrait. Carondelet se présente presque de face, la tête légèrement tournée vers sa gauche, l'épaule droite s'avançant un peu, l'épaule gauche un peu en retrait. Le cadre coupe le portrait un peu plus haut que le coude. On ne voit qu'une partie de la manche droite, mais on voit entièrement les deux mains qui sont jointes dans le geste de la prière et qui jouent dans le tableau un rôle presque aussi important que celui du visage.
Il porte un vêtement noir. Un lacet attache les deux extrémités du collet gris-bleu de la veste noire, qui est presque entièrement recouverte par un manteau que caractérisent un ample col de fourrure et, aux deux manches, deux parements de la même toison. Au-dessus de la tête, le panneau de bois s'arrondit en cintre. La mise en toile est par conséquent de la plus grande simplicité. Nul désir d'étonner ni de faire montre d'une originalité. C'est le portrait classique, traditionnel, le portrait tranquille et honnête.
Il donne tout de suite l'impression de la sincérité. Ni brutalité, ni maniérisme. On sent un regard lucide qui interroge le modèle pour l'interpréter d'une façon véridique. Si nous en croyons ce portrait — et il nous donne toutes garanties de loyauté — Carondelet, en i5iy, était un homme d'à peu près 5o ans et avait le visage construit avec ampleur et simplicité. Le front était ample et droit, les pommettes larges et un peu saillantes. Les joues rasées offraient une assez grande surface à cause des maxillaires qui se prêtaient à un beau dessin et à un beau modelé. Le menton était volontaire, presque carré, et cependant assez charnu, l'arcade sourcilière vaste, les yeux bien fendus et le regard franc, le nez assez fort avec une arête proéminente à la
Jean Carondelet.
(Musée du Louvre, Paris)
naissance et un développement assez ample à la base. Le bout en était rond. La bouche était large, bien dégagée du nez, entièrement visible à cause de l'absence de tout poil, marquée à ses extrémités d'un point d'ombre. La lèvre supérieure était assez mince, la lèvre inférieure beaucoup plus forte et la commissure nettement marquée par la différence même de la forme des lèvres. Des cheveux grisonnants, peu abondants et à plat sur le sommet de la tête retombaient en petites boucles mieux fournies sur les tempes et sur la nuque.
L'expression morale était calme, grave, placide, réfléchie et même recueillie. On sent un brave homme et un homme d'étude. Ce visage a pensé. Il a réfléchi. Il reflète une vie intérieure exempte de fièvre, d'inquiétude et d'agitation. Ce devait être un ami sûr et un conseiller plein de bon sens.
Sur le revers du portrait, Mabuse a peint d'un côté les armes de Carondelet, et de l'autre côté un crâne posé sur une tablette, dont la tranche porte l'inscription : Matura. Au dessus de ce crâne un cartouche porte un texte de saint Jérôme et la date i5i7. On peut rapprocher de cet emblème funèbre et très fréquent au XVIe siècle le revers du petit triptyque « à cinq imaiges » par Roger de la Pasture et acquis en içi3 pour le Louvre. Au musée de Lille, un autre portrait du XVIe siècle porte au revers la même composition funéraire sur un fond violàtre qui est curieux.
Pourquoi ce portrait de Carondelet est-il un magnifique portrait ? Parce que Gossart a cherché et trouvé le caractère par le modelé et par le coloris, c'est-à-dire par des moyens proprement picturaux.
Rien de plus simple, de plus sobre, de plus précis ou de plus juste que ce magnifique modelé. On a une impression de poids et de consistance. La construction de la tête est solide. La boîte crânienne, les pommettes, les maxillaires et le menton forment à ce visage une armature solide. Les chairs sont souples,
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peut-être un peu molles, mais on sent que cette mollesse n'est pas imputable à l'exécution, extrêment nerveuse au contraire et parfaitement véridique, mais à l'âge du modèle qui a commencé de détendre un peu les muscles qui retiennent et tendent la peau. Le nez est proéminent et se détache dans toute la netteté de son dessin et de son volume. Les lèvres sont rebondies dans la mesure où elles doivent l'être, les plis un peu détendus qui se jouent autour de la bouche sont saisis dans leur vérité tranquille. Les arcades sourcilières sont très creuses. Le dessin de l'os que recouvrent les sourcils est net et obtenu « par en dessous » , par un travail du pinceau qui donne l'impression de se poser sous l'épiderme. Le dessin des yeux (si particulier chez Mabuse) est méticuleux mais sans petitesse. L'ensemble est d'une exécution grasse, souple, abondante et large.
Quant aux mains (toujours si particulières chez Mabuse) elles sont lumineuses et vivantes, le dos bombé sans excès, les doigts longs et souples, presque en pointe à leur extrémité, les phalanges nettement séparées par l'indication des plis de la peau avec un je ne sais quoi de bulbeux et d'annelé. Remarquez la façon dont les deux pouces se replient. Nous la retrouverons souvent dans les portraits de Mabuse, notamment dans un portrait d'homme âgé au Louvre et dans l'autre portrait de Carondelet retrouvé dans une collection de Vienne, par M. James Weale.
Toutes ces particularités sont nettement caractéristiques et elles sont obtenues par le modelé. Rien de graphique, rien de linéaire, rien, par conséquent, qui puisse se confondre avec l'art d'un graveur comme Holbein, comme Durer ou même avec l'art d'un Cranach. C'est la vision d'un Wallon, je veux dire d'un Français du Nord, vision qui, à mes yeux, ne se confond pas du tout avec la vision d'un Français méridional ni même de la région parisienne.
Cette vision proprement picturale se comparerait à bon
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droit à la vision des peintres flamands proprement dits (essentiellement coloristes) si une sorte de mesure et de goût français ne retenait le pinceau qui, dans les œuvres flamandes proprement dites, a toujours une tendance à jouer avec la couleur et à s'enivrer de ses propres éclats. Comparez un instant par la pensée, et du seul point de vue couleur, la petite vierge violette de Quentin Metsys au Musée d'Anvers et le portrait de Carondelet au Musée du Louvre, vous sentirez une différence foncière de tempérament. L'un s'abandonne (et comme il a raison !) et l'autre se modère. Tous les deux sont des coloristesnés, mais « la raison » ou plutôt le goût de la mesure tempère le pinceau de Mabuse, tandis que Metsys — comme sera plus tard Rubens — se donne carrière et s'enivre de son plaisir pictural.
Regardons de près le coloris de ce portrait de Carondelet. Sur un fond presque noir, mais où l'on sent un peu de brun, le vêtement se détache avec vigueur, rehaussé par la fourrure tigrée d'un gris tacheté de noirs-bleus, avec de petits accents de gris-bleu (au col par exemple) et une gamme délicieuse de gris-bleutés, qui chantent notamment sur la toque et à l'extrémité des manches. C'est sur cette harmonie très fine que le visage lumineux et les mains très claires font valoir leurs prestigieux modelés. Cette harmonie de couleur est certainement moins originale et moins puissante que ne le sont celles de Metsys, mais comme elle est tout de même vigoureuse et picturale! Cette comparaison sert à bien fixer pour l'esprit des différences de tempérament qui concordent avec des différences de race.
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peut-être un peu molles, mais on sent que cette mollesse n'est pas imputable à l'exécution, extrêment nerveuse au contraire et parfaitement véridique, mais à l'âge du modèle qui a commencé de détendre un peu les muscles qui retiennent et tendent la peau. Le nez est proéminent et se détache dans toute la netteté de son dessin et de son volume. Les lèvres sont rebondies dans la mesure où elles doivent l'être, les plis un peu détendus qui se jouent autour de la bouche sont saisis dans leur vérité tranquille. Les arcades sourcilières sont très creuses. Le dessin de l'os que recouvrent les sourcils est net et obtenu « par en dessous », par un travail du pinceau qui donne l'impression de se poser sous l'épiderme. Le dessin des yeux (si particulier chez Mabuse) est méticuleux mais sans petitesse. L'ensemble est d'une exécution grasse, souple, abondante et large.
Quant aux mains (toujours si particulières chez Mabuse) elles sont lumineuses et vivantes, le dos bombé sans excès, les doigts longs et souples, presque en pointe à leur extrémité, les phalanges nettement séparées par l'indication des plis de la peau avec un je ne sais, quoi de bulbeux et d'annelé. Remarquez la façon dont les deux pouces se replient. Nous la retrouverons souvent dans les portraits de Mabuse, notamment dans un portrait d'homme âgé au Louvre et dans l'autre portrait de Carondelet retrouvé dans une collection de Vienne, par M. James Weale.
Toutes ces particularités sont nettement caractéristiques et elles sont obtenues par le modelé. Rien de graphique, rien de linéaire, rien, par conséquent, qui puisse se confondre avec l'art d'un graveur comme Holbein, comme Durer ou même avec l'art d'un Cranach. C'est la vision d'un Wallon, je veux dire d'un Français du Nord, vision qui, à mes yeux, ne se confond pas du tout avec la vision d'un Français méridional ni même de la région parisienne.
Cette vision proprement picturale se comparerait à bon
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droit à la vision des peintres flamands proprement dits (essentiellement coloristes) si une sorte de mesure et de goût français ne retenait le pinceau qui, dans les œuvres flamandes proprement dites, a toujours une tendance à jouer avec la couleur et à s'enivrer de ses propres éclats. Comparez un instant par la pensée, et du seul point de vue couleur, la petite vierge violette de Quentin Metsys au Musée d'Anvers et le portrait de Carondelet au Musée du Louvre, vous sentirez une différence foncière de tempérament. L'un s'abandonne (et comme il a raison !) et l'autre se modère. Tous les deux sont des coloristesnés, mais « la raison » ou plutôt le goût de la mesure tempère le pinceau de Mabuse, tandis que Metsys — comme sera plus tard Rubens — se donne carrière et s'enivre de son plaisir pictural.
Regardons de près le coloris de ce portrait de Carondelet. Sur un fond presque noir, mais où l'on sent un peu de brun, le vêtement se détache avec vigueur, rehaussé par la fourrure tigrée d'un gris tacheté de noirs-bleus, avec de petits accents de gris-bleu (au col par exemple) et une gamme délicieuse de gris-bleutés, qui chantent notamment sur la toque et à l'extrémité des manches. C'est sur cette harmonie très fine que le visage lumineux et les mains très claires font valoir leurs prestigieux modelés. Cette harmonie de couleur est certainement moins originale et moins puissante que ne le sont celles de Metsys, mais comme elle est tout de même vigoureuse et picturale! Cette comparaison sert à bien fixer pour l'esprit des différences de tempérament qui concordent avec des différences de race.