ET LE PORTRAIT D'HOMME DU LOUVRE
Pour que le lecteur puisse se rendre compte du critérium en vertu duquel nous avons écarté de notre étude sur Mabuse certains tableaux qui, depuis longtemps, lui sont attribués, même par les catalogues de Musées, il n'est guère de meilleur exemple que le petit portrait d'homme attribué à Gossart par le catalogue du musée d'Anvers.
Ce portrait a été longtemps en possession d'état. Aujourd'hui encore, il porte sur son cartouche le nom de Gossart. Si l'on n'en jugeait que par la reproduction photographique il y aurait lieu de se tromper. A l'aspect de la peinture nous concluons que ce portrait n'est pas de Mabuse. Essayons de dire pourquoi.
Nous reconnaissons qu'il entre dans notre façon de juger des éléments moraux qui échappent à tout contrôle certain. A nos yeux cependant le doute n'est pas possible.
Ce portrait révèle une autre façon de voir et une autre façon d'exécuter. Plus de lumières froides. Toute la peinture se joue dans un ton ambré presque doré, presque rembranesque. Le fond vert n'a plus cette individualité qu'exige un œil inter-
rogateur, soucieux avant tout de la précision du ton. Ce vert est assez joli mais vague. La chemisette, si on la regarde de près, n'est pas du tout traitée comme dans le portrait de l'Homme mix fausses armoiries. Cela est fait de façon beaucoup moins artiste, sans le tour de main du spécialiste, et, quand on prend du recul, perd l'aspect précieux des chemisettes plissées par Mabuse. Cette guimpe a été vue par la teinte — et non par le ton. Le travail dans la pâte, si personnel à Mabuse, n'existe pas.
Les mains sont aussi vues par la teinte, non par le ton, et sans retours du pinceau. Elles ne sont pas d'un mauvais modelé, mais elles sont d'un modelé sommaire, sans finesse et sans précision. Elles font une jolie note. Elles ne peuvent pas lutter avec les mains faites par Gossart.
Le visage offre les mêmes caractéristiques. Il a été vu par la teinte et précisé sommairement dans cette teinte. Mabuse procédait par le ton.
Plus rien du dessin si caractéristique de la bouche. C'est une autre manière. La bouche de ce petit portrait est délimitée par une tache particulière — rose — dans la tache générale du visage, et les deux lèvres sont séparées par un petit trait d'ombre. On ne sent plus le travail particulier et progressif vers la précision. La délimitation des yeux n'est pas sans mollesse. Enfin — trait plus caractéristique encore — le manteau noir forme une tache sommaire — d'ailleurs agréable — mais où l'on ne retrouve rien du travail particulier à Mabuse. Que l'on compare ce manteau noir au manteau vert de û Homme aux fausses armoiries et la différence apparaît d'une manière éclatante.
Même observation pour la chaîne d'or et la croix en pendentif. Le pinceau se pose avec bonheur et s'en tient là. Mabuse s'amusait avec ces bijouteries; il en modelait le ton par la lumière et accrochait à leurs angles, de la façon la plus juste, des éclats de clarté.
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Si
De quelque point de vue que l'on se place, point de vue psychologique ou de pure technique, habitude d'esprit ou tour de main habituel, de toutes façons la même réponse s'impose : ce portrait dit de Van Eeden n'est pas une œuvre de Mabuse.
Nous admettons au contraire que le portrait d'homme coiffé d'un grand chapeau sombre d'aspect triangulaire et que le cartouche du musée du Louvre n'attribue qu'à « l'Ecole Flamande », est bien de la main de Mabuse. Il se présente sur fond vert, chapeau noir, veste noire rehaussée au collet d'un liseré de chemisette blanche, avec un survêtement brun en forme de cape comportant des plis à partir du collet. De ses doigts, repliés dé la façon qu'affectionnait Mabuse, il tient un petit livre jaune à tranches rouges. Une bague dont la pierre est noire brille à l'un des doigts.
Tout, dans ce portrait, nous paraît révéler l'art et la main de Mabuse : la manière de traiter les yeux, les lèvres, les doigts, les vêtements, la façon de modeler avec richesse et sobriété dans une matière peu épaisse mais qui ne se laisse pas oublier, le caractère général et l'accent particulier. Peut-être les cheveux gris sont-ils dans la touffe qui cache l'oreille gauche un peu moins individualisés qu'ils ne le sont d'ordinaire dans les tableaux de Mabuse. Ils sont cependant très comparables à ceux de Carondelet et du Bénédictin. Dans ce portrait je ne vois rien qui soit en contradiction avec ce que nous révèlent de l'art et de la technique de Mabuse les originaux certains.