‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 26 sur 58 · ATTRIBUTIONS ERRONÉES · texte numérisé non relu

ATTRIBUTIONS ERRONÉES

Au musée de Bruxelles, le catalogue officiel a depuis toujours attribué à Jean Gossart le portrait d'un « chevalier de la Toison d'or » qui est exposé dans la salle des Primitifs flamands. Le cartouche de ce tableau confirmait cette attribution.

C'est un très beau portrait mais l'attribution qu'on lui donne est à nos yeux indéfendable. Essayons de dire pourquoi. Cette discussion précisera encore le critérium qui nous a servi pour écarter du catalogue des œuvres de Mabuse un grand nombre de tableaux cependant depuis très longtemps en possession d'état.

Sur un fond vert, très sombre, un jeune homme se présente de trois quarts. Il a la poitrine largement découverte. Des cheveux plats d'un châtain foncé noir descendent presque sur la nuque. Il est vêtu d'un pourpoint de velours noir orné d'une bordure jaune d'or qui suit la ligne du décolleté. Une autre bordure du même tissu descend en perpendiculaire au milieu de la poitrine. Un col de lingerie finement plissé monte de dessous ce pourpoint et recouvre une partie de la poitrine. Un manteau est retenu assez arbitrairement sur les épaules par une cordelette lâche et de couleur noire. Ce manteau a des revers rabattus de fourrure sombre. Son tissu est gris verdâtre avec des gaufrures décoratives et il est aussi bordé de jaune d'or. Autour

du cou, un premier cordon noir va se perdre sous la chemisette. Un cordon noir plus large posé sur les épaules soutient le bijou de la Toison d'or posé au centre sur l'empiècement jaune. Une médaille d'or se remarque sur la coiffure noire.

La première question que nous nous posons est celle-ci : Le modelé de ce portrait est-il conforme à la façon de modeler qui se constate dans les œuvres signées de Mabuse et par conséquent incontestables? La réponse est évidemment : non. Les contours du visage sont plus nets. Ils procèdent d'une vision par la ligne beaucoup plus que d'une vision par le modelé. Tout le profil de la joue droite notamment est presque sec comme dans les portraits allemands de l'époque de Cranach.

La forme des yeux a pu prêter à l'équivoque, mais ils sont vus, eux aussi, par la ligne. Les cils et les sourcils sont graphiques. La pointe d'une plume aurait pu les tracer aussi bien que la pointe d'un pinceau. La pupille est plate et brillante plutôt que lumineuse et ronde. La cornée n'est pas convexe et bleuâtre comme dans les portraits de Mabuse. De même pour le dessin du nez. Le pinceau a délimité les lignes de ce nez comme un crayon qui descendrait de haut en bas. Dans les portraits de Mabuse le modelé part de l'arête, c'est-à-dire de la partie lumineuse pour atteindre et marquer par une différence de modelé l'intersection des plans qui donnent l'illusion de la ligne. La coloration de ce portrait-ci est obtenue par une sorte de teinte plate rose étalée largement. Ce n'est pas le modelé minutieux de Mabuse. Autour de la bouche les plis sont marqués par des ombres posées comme une seconde teinte plate. Ce n'est pas le soulèvement de la peau sous une poussée intérieure de la chair et des muscles. Le modelé seul peut donner l'illusion de cette poussée intérieure. Il en est de même pour le rebondissement des lèvres, notamment de la lèvre inférieure. Il y a une teinte d'ombre qui encercle la bouche et la fait saillir. Cela est fait par la teinte et non par le ton et le modelé.

Dans le cou et la délimitation du maxillaire gauche, il y a de la lourdeur. La ligne de délimitation est presque dure, elle est tracée de droite à gauche et non de l'intérieur vers l'extérieur.

L'ensemble est beau mais sommaire et brillant plutôt que minutieux. Ce n'est pas le beau métier de Mabuse. Ce portrait a certes de grandes qualités mais le beau modelé en est la moins évidente. L'ensemble est plutôt creux que rebondi et l'établissement des plans n'est pas très sûr. Dans le cou notamment et dans la poitrine, la couleur est jolie mais sommaire. On ne sent ni les muscles, ni les tendons, ni les attaches.

On remarque quelque mesquinerie dans la ligne un peu étriquée du raccourci de l'épaule droite. De même dans la délimitation de l'épaule gauche qui est obtenue par un tracé de haut en bas.

Le costume n'est pas moins significatif. La chemisette à petits plis perpendiculaires est assez jolie d'indication, mais où est le beau travail de Mabuse dont il reste quelque preuve dans la copie ancienne du portrait d'Anne de Berghes dans le même musée? Cela est encore plus visible dans les quatre bordures jaunes qui sont faites en teinte plate avec de petites coruscations sommaires de jaune sur jaune, ton sur ton. Mabuse s'y tût complu avec amour. Regardez encore ce pourpoint noir, tout noir, assez brillant d'aspect, je le concède, mais d'un seul ton et où il est impossible de reconnaître l'œil interrogateur du grand analyste qui voit rapidement de quoi se compose son impression visuelle et qui reconstitue sur la toile tous les éléments essentiels dont se compose son émotion picturale.

Regardons maintenant les deux manches gris-verdâtre. Les ornements gaufrés sont indiqués d'une manière linéaire. Ces losanges trilobés où s'inscrivent des ornements en forme de branchelettes, elles sont obtenues par des teintes plates, pas du tout par le modelé. Même le mouton d'or (bien qu'il soit très

joli) il est visiblement obtenu par de petits traits jaunes se succédant comme des traits de plume, comme des hachures au burin.

Même observation pour la coiffure noire — toute noire ! — et enfin pour les cheveux tout plats. On sent que la brosse travaillait de haut en bas largement, rapidement, avec le souci d'obtenir une tache bien brillante plutôt que d'individualiser des tons locaux pour aboutir à une harmonie. Dans les cheveux peints par Mabuse chaque boucle est individualisée par le ton. Cela est fait avec soin, avec amour. Observez le contournement de son pinceau pour suivre par le ton les inflexions souples des poils. C'est ainsi qu'il obtenait l'impression de consistance et de volume propres à des cheveux en touffes. Ici ces cheveux sont tout plats, d'un seul ton, et faits rapidement.

En résumé sauf peut-être la forme des yeux et ce fond vert que tant de peintres ont adopté après van Eyck, je ne vois rien dans ce portrait considéré par tant de personnes et pendant si longtemps comme étant de Mabuse, qui permette de le lui attribuer.

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