‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 27 sur 58 · DU MUSÉE DE LONDRES · texte numérisé non relu

DU MUSÉE DE LONDRES

Parmi les tableaux contestés et que nous croyons de la main de Mabuse se trouvent les trois tableaux inscrits en tête de ce chapitre.

L'Homme au rosaire se présente presque de face, tourné de trois quarts vers sa droite. Il appuie les coudes sur une table, montrant ses deux mains dont l'une tient une sorte de rosaire. Il porte un vêtement recouvert, sur les épaules, d'une pelleterie. Ses cheveux sont longs et plats. Il est entièrement rasé. Son buste se détache sur un décor en forme de niche, en imitation de pierre et de marbres de couleurs.

Dans le Cicérone de juillet 1913, le Dr Weisz a rapproché l'un de l'autre d'abord la Madone à l'enfant du Musée germanique de Nuremberg attribuée à Hanz Baldung, ensuite la réplique libre de Madrid, enfin X Homme au rosaire de la National-Gallery à Londres.

Il a constaté que le fond du tableau de Nuremberg se composait de l'autre moitié du décor en demi-niche de YHotnme au rosaire. Au Musée du Prado au contraire on retrouve la niche entière, mais un peu différente.

Le tableau de Nuremberg passait pour une réplique de Madrid. Cependant le décor du fond n'est pas la seule différence. Même dans la Vierge on peut noter plusieurs dissemblances.

Le Dr Weisz conclut que l'œuvre originale de Mabuse avait, pour fond, la niche représentée intégralement. L'Homme au rosaire de la National-Gallery aurait donc été le second volet d'un diptyque comparable au diptyque de Carondelet du Louvre, et au diptyque de Carondelet et Saint-Donatien à Tournai et à Vienne.

La technique est nettement celle de Mabuse. Elle consiste à étendre une couche de peinture mince et consistante, susceptible en séchant de devenir brillante et solide comme un émail et dans laquelle un pinceau fin se joue ensuite avec aisance et adresse.

La manche droite, d'un gris-bleuté, est exactement de la facture du Bénédictin et de X Homme aux fausses armoiries d'Anvers. Draps ou fourrures sont nettement et soigneusement individualisés. Ce ne sont pas des « taches de couleur », ce sont des portraits d'objets. Ce qui n'empêche pas Mabuse de voir par masses et par volumes. Les mains sont absolument caractéristiques. Certain pli blanc de la manche gauche est pur, fin et frais comme un pli de la guimpe de la Vierge dans X Adoration des Mages.

Le vêtement noir est devenu un peu opaque. Y avait-il quelque matière colorante analogue au bitume et qui a repoussé?... mais il demeure brillant et fort. La fourrure roux-fauve est d'un très joli travail et particulier à Mabuse : c'est fait largement et on croit pouvoir distinguer les poils distincts et hérissés bien qu'ils ne soient jamais minces et nets, comme aurait pu les tracer une plume.

La chemisette n'est pas moins caractéristique, d'un blanc jaune très proche de celle d'Anvers. Des détails à première vue sans importance sont d'un œil très fin. Tel est le liseré rouge et gris-bleuté quasi-imperceptible qui limite et borde le col de la veste de velours noir sur laquelle se pose l'étole de fourrure. C'est

si

le rouge-rose qu'il fallait. Et la facture des manches gris-bleutées impose qu'on se souvienne des vêtements du Bénédictin et de la manche jaune du Mage à genoux dans le tableau de Carlisle.

Les yeux sans expression profonde sont beaux tout de même. Leur dessin et celui de l'arcade sourcilière sont propres à Mabuse, de même pour le modelé de la bouche et les plis de la peau. Il y a très peu de matière et cependant les plans sont nets et se succèdent exactement comme il est nécessaire! Les cheveux noirs et plats sont caressés par le pinceau, pas graphiques du tout, très lissés, très brossés, avec des inflexions tendres. C'est un très joli travail.

Dans le décor on retrouve les lumières froides de Mabuse qui voit en peintre et qui voit juste. Des surfaces très claires « pour le plaisir » et un sentiment net de la réalité.

Peu transposé, et peu inventé, soumis à la réalité exacte, ce portrait est exactement dans l'esprit de Mabuse.

On ferait les mêmes observations à propos du petit portrait dit « l'Homme malade, » de cette même National-Gallery. Le noir du vêtement sur la poitrine n'est pas le même que celui de Y Homme au rosaire. Cependant on reconnaît la même main bien qu'il y ait dans les manches un je ne sais quoi de moins minutieux. Moins belles de matière et de modelé, les mains sont du caractère de celles de Mabuse, peut-être cependant le gant vide qu'il tient dans la main gauche est-il un peu mou. Dans le chapeau noir je retrouve l'accent simple, sobre et fort, de Mabuse avec des délicatesses de modelé qui m'enchantent. Fourrure fauve comme un pelage de lièvre, barbe et cheveux sont de l'accent de Mabuse. L'expression du visage est plus intense que d'ordinaire et plus dramatique. Peut-être, en effet, est-ce le portrait d'un homme malade? L'œil, l'esprit et la main de Mabuse se reconnaissent.

Il en est de même pour ce grand et double portrait d'homme et de femme qui est aussi au musée de Londres.

Il est très difficile de lui fixer une date, puisque le Saint- Donatien, s'il est de i527, nous prouve que Mabuse était susceptible de se replacer à toutes les époques de sa carrière dans la tradition et l'esprit gothiques.

Nous inclinerions cependant, à cause de la coiffe de la vieille femme, à placer ce tableau parmi les plus anciens de Mabuse, peut-être même avant X Adoration des Mages et le triptyque Malvagna! La manière dont les yeux de la vieille femme se présentent rappelle la façon dont se présente le page qui porte la traîne de Balthasar dans le tableau de Carlisle.

Nous croirions volontiers que c'est l'un des plus anciens parmi les tableaux de Mabuse qui nous ont été conservés.

On a élevé des doutes sur l'attribution de ce tableau. Il est certain que ce fond est sourd. S'est-il alourdi? Dans le chapeau noir de l'Homme, il y a de l'opacité. Il se distingue à peine du fond où il y a certainement du vert, mais presque invisible. La coiffe jaunâtre de la vieille femme est bien lourde. Elle ne rappelle guère les coiffes virginales de certains autres tableaux. Elle est rigide comme du parchemin. Peut-être cette vieille femme en portait-elle une de cette sorte. Le vêtement noir de la femme est aussi bien lourd et opaque, de même pour le vêtement noir de l'homme. Cependant je retrouve dans la manche droite de ce vieillard et dans la bordure de linge qui dépasse de cette manche le plaisir de peindre qui caractérise Mabuse. Le col de fourrure, de ton roussâtre, me parait bien de Mabuse et le coin de chemisette aussi. Les deux revers rouges de la veste, au col, sont aussi de cette vision, bien qu'un peu sourds. Je reconnais le goût de Mabuse dans les lumières froides et précises du jonc et de la pomme de métal ornée de graffitti. Peut-être les mains sont elles plus chaudes de ton que de coutume, mais leur caractère est bien de Mabuse et aussi le dessin du nez, des yeux, de la bouche. Je retrouve les mouvements de la peau autour de la bouche.

■ai

L'affiquet d'or du chapeau du vieillard nous montre deux personnages nus, peut-être Adam et Eve, du caractère renaissant autant qu'on peut en juger.

Je remarque des délicatesses de couleur devenues presque imperceptibles : par exemple les lacets verts sur la poitrine, au dessous du rouge des revers.

Sous le bénéfice de ces observations, nous admettons ce double portrait comme étant l'une des œuvres de Mabuse et probablement de sa jeunesse.

o a CQ

Portrait du Comtb Floris d'Eomont.

(Kyktmuscum, Amttcrdam)

Page 1