L'ITALIANISME
Que Mabuse soit ou non allé en Italie avant le 26 octobre i5o8 constitue pour le moment une question insoluble.
Mais il n'est pas besoin que l'artiste soit allé en Italie pour qu'il ait eu sous les yeux des œuvres italiennes. La réputation des peintres italiens de la Renaissance avaient passé les Alpes bien avant i5o8. Beaucoup d'amateurs d'art avaient rapporté d'Italie, dans les Flandres, des chefs-d'œuvre. M. Fierens-Gevaert cite le cas d'un Flamand : Buysleden qui, en i5o3, avait rapporté à Malines « toute une collection d'œuvres italiennes » . La gravure avait popularisé les œuvres qui étaient demeurées en leur pays d'origine. Il suffit d'avoir feuilleté les livres qui ont étudié Tinternationalisme pendant le moyen-âge et la Renaissance pour qu'on ne s'arrête pas un instant à l'idée qu'Anvers port de mer (1), cité commerciale, et centre, après Bruges, de l'école flamande de peinture, ait pu ignorer le prodigieux mouvement artistique qui, au delà des Alpes, se poursuivait triomphalement depuis Mantegna.
Au surplus, les œuvres les plus illustres des grands peintres flamands ne nous laissent plus ignorer que l'aspiration au renouvellement de la symbolique, du costume et de l'architecture,
(1) L'inscription de Gossart à la gilde de Saint-Luc d'Anvers est de i5o5.
s'était manifesté dans les œuvres flamandes longtemps avant le séjour de Mabuse en Italie raconté par Gérard de Nimègue.
On a souvent cité les Madones et les guirlandes décoratives de Memling, les amorini et les décorations mantegnesques de Gérard David (i), les architectures d'Albert Bouts, les paysages bleuâtres empruntés aux Lombards et qu'on signale dès la fin du XVe siècle, le portique brunelleschin et les types raphaellesques introduits par Quentin Metsys dans le prestigieux triptyque du Musée de Bruxelles : La Légende de Sainte- Anne, terminé en 1509. On n'a pas encore signalé, que je sache, dans la partie principale de ce même triptyque les deux personnages nus traités en grisaille et qui gesticulent à la manière italienne, assis de droite et de gauche sur les chapiteaux d'où s'élancent les courbes de la grande coupole. Il y a aussi des influences italiennes dans le grand triptyque d'Anvers : L Ensevelissement du Christ, et l'on n'en finirait pas de citer des exemples.
Je tiens pour certain que l'éducation artistique de Mabuse ne fut pas exempte d'italianisme. Dans cette Adoration des Mages, maints détails nous le révèlent avec précision. Regardez, par exemple, la frise de putti et rinceaux en arabesque se prolongeant sur les deux faces du mur à l'angle de la muraille en briques au-dessus de la tête de la Vierge à hauteur de l'arcade en plein cintre qui se détache au centre du tableau sur le fond de ciel. Regardez encore sur le chapiteau (d'un gris-vert de tonalité froide), la décollation d'un saint à genoux par un bourreau nu dont la musculature un peu théâtrale trahit déjà la façon de sentir le nu des artistes de la Renaissance. La décoration de ce chapiteau s'écarte nettement du sentiment gothique.
Le caractère de l'architecture dans son ensemble est
(i) Cités aussi par FlERENS-GEVAERT dans Les Primitifs flamands.
Jésus au Jardin des Oliviers.
(Musée de Berlin)
de transition. J'y cherche vainement le sentiment gothique. Pleins cintres, colonnes de marbre et bases classiques, à l'une des fenêtres, à notre gauche, un double cintre qui rapproche du style roman les formes nouvelles de la Renaissance, au dessus de cette fenêtre un entablement de pierre purement classique et ce mélange même de briques et de pierres tout atteste l'évolution du goût.
Même les détails gothiques, par exemple l'ornement très sobre du chapiteau à notre gauche, ont perdu l'essentiel du style gothique, c'est-à-dire la pureté du sentiment. Dans le lointain de l'arrière-fond, les architectures d'apparence gothique, traitées en miniature, sont de sentiment Renaissance. On devine un désir d'assouplissement et de fantaisie. Cela est réinventé dans un esprit nouveau. Ce petit temple entouré d'arcades soutenues par des colonnettes est surmonté d'un campanile italien. La teinte bleuâtre de ce fond de paysage fait penser aux Lombards.
Dans les costumes, l'évolution n'est pas moins évidente. Est-ce un costume gothique celui de ce page qui porte l'extrémité du manteau de Balthasar ? Cette jupe à godrons est toscane, et la toquet rouge, les chausses, le pourpoint à grands carreaux, le col, la coiffure et l'attitude elle-même font penser aux pays toscans.
On a maintes fois signalé les analogies de composition entre cette « adoration des mages » et les innombrables exemplaires plus ou moins modifiés de l'adoration des Mages dont l'original se trouve au Musée de Munich portant la signature Blés. On ne connait aucun autre tableau et on ne sait rien de ce peintre qu'on a appelé pseudo-Blès pour la commodité du langage et afin de le distinguer d'Henri met de Blés dont on connaît quantité de tableaux, et qu'il est impossible de confondre avec son homonyme qui appartient manifestement à une époque antérieure.
Le style des orfèvreries, si nombreuses et si éclatantes, quand on l'examine de près, est d'un gothique flamboyant tout imprégné de l'esprit de la Renaissance. Le sentiment gothique s'est évanoui. L'épée orfévrie que porte, à notre droite, le page bleu a été ciselée pour un Médicis. Le couvercle du calice aux pièces d'or est renaissant.
Par maints et maints détails par conséquent se trahit l'évolution des idées. Et, cependant, l'ensemble est gothique. La façon de concevoir le tableau, la verticalité des figures et du décor, la disposition des groupes, l'éclatante sobriété de la couleur, la gravité du sentiment des personnages, la piété vraie, communicative, des expressions de physionomie, enfin et par dessus tout un je ne sais quoi de mystique et de simplement émouvant donne à cette œuvre un caractère qui s'affilie étroitement aux œuvres du XVme siècle flamand. La vierge est du type de Gérard David. On peut la rapprocher par la pensée de la vierge peinte sur le volet extérieur du grand retable dit de Jean des Trompes par Gérard David au Musée communal de Bruges. Maintes particularités et notamment techniques font de cette vierge une œuvre très personnelle. Cependant la disposition des plis de la robe fait penser au maître de Flémalle. L'attitude, l'ampleur du front, l'ovale du visage, le nez, les yeux, la bouche, les cheveux retombant en boucles sur l'épaule droite, la coiffe et les mains s'inspirent de Gérard David. L'enfant est du type inventé par Van Eyck. Il est plus joli et plus aimable que l'enfant de la « Madone du Chanoine Van der Paelen » au musée communal de Bruges, et il paraît avoir été étudié à travers les bambini de Memling. Cependant la filiation à Van Eyck me paraît indéniable. A maintes reprises nous aurons à signaler le rapprochement qui s'impose entre l'œuvre de Gossart et celle de Jean Van Eyck. Dès maintenant, la filiation de ce disciple à ces maîtres s'impose à nos yeux avec évidence.
Au cours de sa carrière, Mabuse a subi maintes influences
et nous les signalerons à mesure qu'elles nous apparaîtront dans les tableaux qui sont certainement de sa main. Dans cette Adoration des Mages, œuvre capitale, l'influence éducatrice de Gérard David et celle de Van Eyck se révèlent sans doute possible.
Les personnages de cette adoration sont manifestement des portraits. Particularités physionomiques, asymétries caractéristiques, détails saisis sur la vie (par exemple la petite excroissance de chair, le « fioreau » sur la joue gauche du Mage qui est à genoux), tout nous donne le sentiment vif et puissant de la réalité objective. Rien de conventionnel. Mabuse a fait poser devant lui des personnages vivants. Il s'est soumis à copier fidèlement la réalité. Comme il n'existe à notre connaissance que deux portraits signés par Mabuse, celui de Carondelet et celui du Bénédictin, tous deux au Louvre, nous aurons à nous reporter souvent aux portraits qui font partie des tableaux à sujets et notamment à ceux de cette Adoration des Mages. Nous nous reporterons aussi à ce point de comparaison pour certains détails d'attitude, de costume ou de couleur affectionnés par Mabuse.
M. Jules Destrée qui a rédigé, avec beaucoup d'érudition et avec goût, le catalogue de l'importante collection Mayer den Bergh à Anvers, a signalé une ressemblance curieuse entre le personnage barbu de cette Adoration des Mages et un autre personnage barbu d'un petit triptyque de cette collection et qui représente le même sujet. Il a rapproché ensuite ces deux personnages du prétendu portrait de Christian IX qui est conservé au Musée de Copenhague. Cette ressemblance existe. Cependant, il m'a semblé que le petit triptyque de la collection Van den Bergh n'avait aucun titre à être attribué à Gossart. Ni le roi maure, ni le mage rouge, ni la vierge à l'enfant (qui manque singulièrement de liberté d'exécution) ni même ce personnage barbu en chausses rouges et petite jupe rose avec un manteau sombre où l'on sent des violets, ne rappellent la facture de Gossart.