‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 5 sur 58 · LE CHRIST AUX OLIVIERS LE TRIPTYQUE MALVAGNA · texte numérisé non relu

LE CHRIST AUX OLIVIERS LE TRIPTYQUE MALVAGNA

Pendant la période qui précéda le voyage d'Italie semblent avoir été peints Le Christ aux Oliviers du Musée de Berlin et le très délicieux petit triptyque du Musée de Palerme.

Le Christ aux Oliviers représente, dans une lumière nocturne, le Christ à genoux, les mains jointes, la tête relevée et priant au pied d'un tertre, tandis qu'à travers le ciel (qui occupe le tiers du tableau) un ange aux ailes déployées s'approche pour le conforter et qu'un groupe de ses disciples, deux à notre gauche, un à notre droite, placés au premier plan et presque au bord du cadre, l'attendent en dormant. On distingue dans le fond le groupe de soldats qui s'approchent, et, à l'arrière-plan, des architectures ogival-flamboyant de fantaisie du même caractère que celles de l'arrière-plan dans X Adoration des Mages. Des arbres en bouquets, des Mages et de la verdure sur le sol complètent la composition.

Les analogies de style sont-elles assez nettes pour que l'attribution proposée par le Dr Weisz soit maintenue? M. Weisz a noté la ressemblance entre le saint Pierre de ce tableau et le saint Joseph de X Adoration. Elle est frappante. D'autres analogies, bien que moins évidentes, sont aussi très persuasives.

L'influence lombarde n'est pas étrangère à ce tableau, et ce serait une particularité dans l'œuvre de Mabuse dont nous ne connaissons presque aucun paysage que ce grand ciel orageux, pénétré des rayons diffus de la lune, exécuté avec amour et pour sa beauté propre, tel qu'en ont exécuté, dès qu'ils ont pris conscience de leurs qualités propres, les peintres de Hollande, notamment Ouwater et De Geertgen, dont il existe à Berlin un saint Jean-Baptiste. Dans cet éclairage, les jeux d'ombre et de lumière jouent un rôle très important. Un je ne sais quoi fait penser aux tableaux du Sodoma.

Le triptyque de Palerme, appelé Malvagna parce qu'il a été offert au Musée par le prince de ce nom, est un des chefsd'œuvre les plus radieux de l'art flamand. Il représente dans la partie centrale la Vierge, en rouge, assise sur une banquette sculptée comme un trône. Sur le genou gauche, elle porte l'enfant Jésus qu'elle soutient de la main gauche sous l'épaule gauche et dont elle tient dans sa main droite les deux pieds. L'enfant regarde le spectateur. La mère a les yeux baissés. A leur droite, trois angelets nus chantent en jouant de la mandoline. A leur gauche, deux autres angelets nus chantent ou jouent de la flûte. Tous les cinq ont des ailes multicolores. Ces personnages sont entourés d'un baldaquin de bois sculpté et doré en forme de stalle d'un gothique flamboyant, et dont l'architecture est d'une fantaisie et d'une invention charmantes. Ce baldaquin est percé de trois ouvertures qui donnent sur des paysages. Derrière la Vierge, on aperçoit une colline parsemée de petits arbres ronds et une construction dont les arcades, surmontées d'une balustrade gothique, ont déjà la souplesse et l'élégance des constructions de la Renaissance italienne. L'échappée de droite nous montre un jardin, de la verdure, des arbres et une petite colline lointaine.

On distingue un personnage debout et qui regarde de loin la scène que nous contemplons au premier plan. A notre gauche, la troisième ouverture nous montre une maison à pignons comme il en existait beaucoup au XVIe siècle, dans les pays wallon et flamand, et comme il s'en trouve si souvent dans les tableaux de Patinir ou de Henri met de Blés. Une fontaine de marbre sculpté du style de transition, un personnage qui traverse une place publique et maints détails citadins donnent à ce paysage de petite ville un caractère touchant, précis et juste.

Sur le volet, à notre gauche, sainte Catherine, assise, en beau vêtement bleu que recouvre un magnifique manteau blanc aux reflets bleus tient à l'extrémité des doigts l'anneau du mariage mystique. A ses pieds, une épée et une roue brisée. Un ange feuillette un livre posé sur ses genoux. A notre droite, on reconnaît sainte Elisabeth ou sainte Dorothée, en vêtement vert-orange, parce qu'elle attache des roses à une couronne. Un angelet rouge lui présente une fleur. Le baldaquin en bois sculpté leur continue son encadrement somptueux et derrière chacune d'elles se retrouve un charmant paysage, soit avec un ruisseau, un pont, des maisons rustiques, soit avec de grandes fontaines de marbre et un château-fort sur un sommet.

Le sentiment pictural de tout ce tableau est d'une délicatesse et d'une richesse extrêmes. Le coloris est sobre, puissant, extraordinairement riche et chatoyant. C'est une merveille d'art précieux mais non dénué de force ni de grandeur. On songe invinciblement en le regardant à ces grandes miniatures du bréviaire Grimani, qui passent pour avoir été exécutées dans l'atelier de Gérard David et dont l'une porte la signature Gosart.

Dans le tableau incontesté de V Adoration des Mages, nous avions remarqué aussi un je ne sais quoi qui incline à penser que le peintre de ce grand tableau a pu et a dû être un enlumineur de missel. Cette précision, ce goût du détail exact, cette exécution minutieuse et savante sont d'un miniaturiste.

Cependant le sens de la grandeur et l'intimité profonde du sentiment écartent toute idée d'un art trop joli. Cela est fin et tendre, mais aussi ardent et grave. La Vierge du triptyque Malvagna est la sœur de la Vierge de V Adoration des Mages. Le visage et toutes les caractéristiques que nous avons notées, le voile posé sur les cheveux, la façon de draper la robe, la facture, et cette « verticalité » qui constitue l'un des caractères les plus nets des deux compositions, tout enfin impose l'opinion que les deux œuvres sont issues du même pinceau et du même état d'esprit. L'artiste qui les a exécutées était tout imprégné de l'esprit de Gérard David. Il avait aimé Memling. Il avait admiré les Van Eyck et il avait profité de leurs leçons. Pour la Vierge et l'Enfant, nous ne constatons aucune influence italienne.

Certains détails se révèlent cependant et nous renseignent sur la culture, la formation artistique, et le développement technique du peintre. Ces anges musiciens ont été inspirés par les Vénitiens — peut-être par Bellini. M. Weisz a noté un rapprochement entre le petit mandoliniste de gauche et l'un des angelets de la Madone de Recanati, par Lorenzo Lotto, qui est datée de i5o8. Ce rapprochement peut servir à fixer la date. A notre avis, le triptyque Malvagna est un peu postérieur à X Adoration des Mages. L'esprit gothique encore très sensible dans X Adoration se localise dans le triptyque Malvagna presque uniquement sur le sujet principal : la Vierge et l'Enfant. Si le reste du tableau avait été détruit, on aurait pu le dater des dernières années du XVe siècle. Tout le reste est profondément imprégné de l'esprit du siècle, c'est-à-dire du commencement du XVIe siècle : sainte Dorothée et sainte Catherine sont nettement de cette époque. Une certaine gravité de sentiment les rattache à l'époque antérieure, mais leur costume et surtout leur façon d'être séduisante les rapprochent de leurs sœurs de la Renaissance.

La Vierge et l'Enfant.

Panneau central du triptyque.

(Museo Nazionale, Palerme)

Peut-être le baldaquin flamboyant et les paysages procèdent-ils aussi de l'esprit gothique plutôt que de la Renaissance, mais la parenté de ce paysage avec ceux de l'Adoration des Mages est sensible pour les moins prévenus. Ce ne sont que des ressemblances superficielles de sujet et de disposition architecturales, ce ne sont pas des analogies profondes et concernant l'essence même de l'idée picturale et de son exécution qui ont pu conduire à une identification de l'auteur du triptyque Malvagna avec l'auteur de La Parenté de la Vierge, au Musée de Bruxelles (i). Dans l'œuvre de Corneille Van Coninxloo, le sujet même du tableau, l'idée picturale d'où il est sorti, est tout autre. La Vierge de La Parenté ne peut se comparer que de très loin à celle du triptyque Malvagna. Il suffit, au contraire, de rapprocher celle-ci de celle de X Adoration des Mages pour sentir une parfaite identité de sentiment, de facture et de signification symbolique. En admettant que X Adoration ait été peinte autour de i5oo, les quelques années qui sépareraient l'exécution de cette œuvre de celle du triptyque Malvagna expliqueraient parfaitement les différences qui distinguent l'un de l'autre ces tableaux. Le triptyque de Palerme marque une étape dans l'évolution rapide qui allait faire du peintre gothique un Renaissant et un Italianisant.

A l'époque où il est vraisemblable qu'il reçut commande de ce tableau on imagine très bien l'état d'esprit de ce peintre wallon. Il avait été élevé dans la tradition gothique et il avait le désir de faire preuve d'originalité. Van Eyck et Gérard David avaient été ses maîtres et pour ainsi dire ses directeurs de conscience. Il n'est pas nécessaire qu'un artiste ait connu personnellement un autre peintre pour qu'il soit légitime de le considérer comme son disciple. Il avait recueilli de l'étude de leurs chefsd'œuvre les fortes leçons qui décident des traits principaux dans

(I) Les Primitifs flamands, par FlERENS-GEVAERT.

la formation d'un caractère. Le respect de son art, c'est-à-dire la sincérité devant le modèle, le besoin de précision, la gravité du sentiment, une préoccupation constante de la belle matière inaltérable et de la bonne technique qui s'assure d'avance la collaboration du temps, le désir de peindre avec netteté, avec force et avee éclat, voilà les qualités que lui avaient valu l'enseignement de ces maîtres. Mais Mabuse était un Wallon, c'est-à-dire un esprit curieux de nouveauté, désireux de culture, ami du changement, passionné pour comprendre la psychologie et les œuvres des autres, séduit d'avance par ce qui apparaît comme nouveau, doué comme presque tous ses compatriotes d'une grande faculté d'assimilation et, en même temps, par nature, ingénieux, gai, souriant, et amoureux de la vie. Dans le caractère de Jean Gossart, l'intelligence et la volonté n'étouffèrent jamais le tempérament qui était vif, primesautier et amoureux du succès.

Dans l'austère école flamande à laquelle il était bien naturel qu'il fût venu s'affilier, il avait compris tout de suite que les Van Eyck étaient les grands inventeurs, les Maîtres inégalables, les Fondateurs de la tradition. Il les copia, il les étudia, il s'en assimila, autant qu'il lui fut possible, l'esprit et la manière. Au musée de Madrid, se trouve une copie libre de Van Eyck qu'il y a tout lieu de croire de la main de Gossart.

S'il emprunta davantage de Gérard David, c'est parce qu'il retrouvait dans les œuvres de ce maître, avec des qualités de force, de puissance et de sobriété qu'il tenait des Van Eyck, quelque chose de plus aimable qui répondait aux aspirations de son propre tempérament. Il est à nos yeux hors de doute que Gossart subit aussi, avec un extrême plaisir, la séduction de Memling dont la suavité parfois un peu facile était de nature à l'enchanter comme elle nous enchante nous-mêmes.

Dès qu'il connut, par de beaux exemplaires, les œuvres italiennes, Mabuse sentit quel enrichissement propre à son tempérament il en pouvait recueillir. Sans doute connut-il par les

œuvres de Quentin Metsys la volupté enivrante de la couleur pour la couleur, mais il y a dans le triptyque de la Mort de Sainte Anne et dans celui d'Anvers L Ensevelissement du Christ une sorte de lyrisme visuel que son esprit pondéré de Français ami de la mesure n'aurait jamais pu s'assimiler. Gossart semble l'avoir compris. Bellini, Lotto et leurs émules étaient plus proches de son tempérament. Gossart avait besoin de grâce.

Dans le chef-d'œuvre de Palerme, je crois sentir toutes ces influences et aussi un je ne sais quoi de joyeux et de juvénile qui assimile, vivifie, transforme, renouvelle et transfigure tout.

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