‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 6 sur 58 · LES VOLETS EXTERIEURS · texte numérisé non relu

LES VOLETS EXTERIEURS

Ils fournissent une preuve de plus aux critiques qui font honneur à Mabuse de ce magnifique tableau. Sur le volet à notre gauche, Adam et Eve nus sont debout, se détachant sur des verdures, à côté de l'arbre qui occupe la moitié du volet à notre droite, tandis qu'un rocher occupe la seconde moitié du même volet. Entre ces deux masses du premier plan, une échappée s'ouvre sur un ravin, une colline boisée et un joli ciel. A l'arrière plan du volet à notre gauche, on distingue une architecture de de transition mais plutôt Renaissance, de très petits personnages et un beau ciel qui établit entre les deux volets, autant que la puissante et sobre harmonie de couleurs, la plus parfaite unité.

Notons d'abord la ressemblance frappante entre le modèle qui a posé pour l'Adam et celui qui a posé pour l'Hercule du tableau « Hercule et Déjanire » de la collection Cook à Londres. C'est la même pose, presque entièrement de profil, les mêmes cheveux bouclés, la même barbe clair-semée et la même maigre moustache laissant apercevoir tous les modelés du bas du visage. C'est le même nez, un peu long et fortement busqué au départ des sourcils, la même arcade sourcilière, les mêmes yeux et le

même regard. Ce sont les mêmes pommettes dans la même lumière. A mes yeux, il est certain que c'est le même modèle qui a été peint par le même artiste. Or, le tableau de la collection Cook est signé et daté de i5iy. Les traits plus accusés du tableau de la collection Cook laissent supposer que le modèle pouvait avoir, en i5iy, cinq ou six années de plus. Cette indication suffirait pour reculer, d'autant, la date du tableau de Palerme, malgré que l'évaluation de l'âge d'un modèle soit sujette à maintes controverses et qu'il soit fréquent qu'un peintre qui se sert d'études anciennes et qui a une mémoire visuelle très sûre, s'obstine à peindre plus jeune, tel qu'il l'a vu autrefois, un modèle qu'il a connu dans tout l'éclat de sa jeunesse et qui continue à poser devant lui. La date de i5io nous paraît vraisemblable. L'argument de ressemblance entre cet Adam et cet Hercule est plus décisif que l'argument de ressemblance entre la Vierge du tableau de Palerme et celle de Y Adoration des Mages, parce que ces deux Vierges empruntent beaucoup au type idéal créé par Gérard David. Beaucoup de peintres ont puisé à la même source. Au contraire, l'homme qui a posé pour l'Adam et pour l'Hercule, est, à n'en pas douter, un contemporain que le peintre a connu personnellement, un homme vivant, peut-être un modèle professionnel et dont on n'a retrouvé l'image nulle part ailleurs que dans les tableaux de Mabuse.

L'attitude et le style de cet Adam et Eve évoquent invinciblement, dans notre esprit, le souvenir de l'Adam et Eve nus (i) du retable de l'agneau. C'est Van Eyck qui a créé le type général de ces personnages nus. Cependant les particularités individuelles écartent toute idée d'imitation littérale. L'homme barbu de Mabuse n'a pas été peint d'après l'homme barbu de Van Eyck. Ils ne se ressemblent pas. Les deux Eve n'ont de commun qu'une certaine dignité dont Van Eyck avait donné le

(i) Aujourd'hui au Musée de Bruxelles.

La Vierge et l'Enfant.

Volets du triptyque.

(Museo Nazionale, Palerme)

modèle. Quant aux différences de style, elles sont manifestes. Les personnages de Van Eyck sont graves, austères, dogmatiques, tout proches de la conception de l'homme et de la femme primitifs que nous suggère la Bible. Il y a, au contraire, dans Mabuse un désir de tendresse, d'élégance et une grâce persuasive qui font penser aux Italiens. C'est une toute autre interprétation de l'homme et de la femme qui, en dépouillant leurs vêtements, sont redevenus semblables à ceux que nous nous plaisons à imaginer dans le paradis terrestre. Adam enlace sa compagne en passant le bras autour du cou et en laissant pendre sa main sur la poitrine. Eve enlace aussi l'épaule d'Adam et l'extrémité de sa main droite apparaît sur l'épaule droite de son compagnon. Etreinte infiniment chaste, tendresse réciproque, confiance et amour mutuels ! Adam élève l'autre bras et saisit l'un des fruits tentateurs que tous deux regardent sans inquiétude ni anxiété. Le dessin est magnifique et simple. La couleur est sobre et ardente. Les modelés sont justes et d'une souplesse puissante. On éprouve une impression de vérité, de consistance et de réalisme de bon aloi. Le paysage est traité comme un fond. On lui a reproché des fautes de perspective. Il existe, a-t-on dit, une contradiction entre le premier plan où les personnages sont si grands et l'arrière plan où tout est petit. Le lion et le cerf, notamment, sont hors d'échelle avec les personnages nus.

Ce reproche, me semble-t-il, révèle une méconnaissance du parti-pris choisi par l'artiste et dont il était le seul juge. Mabuse n'a pas eu l'intention d'exécuter un paysage où chaque chose serait exactement à sa place comme dans la nature. Il a peint deux personnages principaux et il leur a donné ensuite un fond de paysage comme les miniaturistes, ses prédécesseurs, aimaient à en donner à leurs personnages. C'est un parti-pris décoratif et que j'ose trouver excellent. Le paysage, dans ces volets, joue le rôle d'un encadrement sur une page de missel, d'une bordure dans une tapisserie ou d'une remarque sur une gravure. C'est de ce point

de vue-là qu'il faut le juger et non pas du point de vue paysage animé par des figures. Quand Patinir, qui est surtout un paysagiste, place dans ses tableaux des figures qui ne sont pas à l'échelle, on sent qu'il aurait voulu qu'elles fussent en proportion avec le reste. On peut donc lui faire reproche de son inhabileté. Son saint Christophe, par exemple, au Musée de Madrid, est hors de proportion avec le paysage dans lequel il se trouve et l'on sent que l'artiste aurait préféré que, tout en gardant la place d'honneur, il n'empiétât point à l'excès sur le reste du tableau. Mais le partipris est tout autre dans les tableaux de Mabuse. Il n'a pas voulu que ses figures fussent à l'échelle. Il ne l'a pas désiré. Et c'est une autre question que de se demander s'il aurait su le faire dans le cas où il aurait voulu s'y essayer. Il est fréquent que les paysagistes ne sachent pas fondre leurs figures dans leurs paysages et, réciproquement, que des peintres de figures ne sachent pas mettre leurs paysages en accord avec leurs figures. Aucun tableau de Mabuse ne nous permet de penser qu'il s'est essayé à résoudre cette difficulté. C'est un peintre de figures et qui ne semble pas s'être jamais risqué à faire du paysage proprement dit. Quant à l'inaptitude à établir des perspectives donnant l'illusion des divers plans se prolongeant dans l'espace, nous l'examinerons à propos d'autres tableaux. Dans le cas présent, la question ne se pose pas.

Observons d'ailleurs que le « parti-pris décoratif » , pour les paysages, a été celui des devanciers les plus illustres de Mabuse et qu'on pourrait faire le même reproche à Gérard David pour la partie centrale du grand retable de Jean des Trompes (i). Les trois figures du premier plan sont à l'évidence hors d'échelle avec le paysage et les figures des autres plans.

M . Weisz a noté une ressemblance entre l'Adam et Eve de la Petite Passion, gravure sur bois d'Albert Durer et les person-

(i) Musée Communal de Bruges.

La Vierge et l'Enfant.

Détail du panneau central du triptyque.

(Musco Nationale, Palerme)

nages de Mabuse. Un dessin de Durer, daté de i5io, offre aussi des points de comparaison. Plusieurs des tableaux que nous rendons à Mabuse ont été, à un moment donné, attribués à Durer et à Holbein. Le point de vue « peintre » est un des critériums, à nos yeux les plus caractéristiques.

Retenons cependant cette façon de concevoir le paysage décoratif comme l'une des particularités de Mabuse. Nous le retrouverons en plusieurs de ses tableaux importants et, notamment, dans X Adam et Eve de Hampton-Court.

Du point de vue technique, on retrouve les qualités de facture, les particularités d'exécution que nous aurons l'occasion de signaler avec plus de précision quand nous procéderons par comparaison à l'élimination de certains tableaux. Cela est vu par un peintre. L'auteur de ce tableau a le sentiment de la belle matière. L'artiste étend la matière colorante, l'amincit et y retourne le pinceau avec une sorte de sensualité très spéciale. Rien de linéaire comme dans la peinture d'Albert Durer qui ne s'est jamais départi de ses habitudes de graveur, c'est-à-dire de la recherche de la ligne expressive et de l'amour du trait caractéristique. Il y a de l'enveloppe atmosphérique et des délicatesses de tons, qui nous révèlent un homme sensible à toutes les nuances et capable de s'exprimer par des rapports de tons, indépendamment du sujet.

Ajoutons que l'on peut considérer ce tableau comme signé. Aux pieds de la Vierge se trouve une inscription en grande partie recouverte par le manteau et les deux anges-musiciens. Elle suit une cannelure. On distingue assez nettement ENNIN. Plus loin, et à droite, on reconnaît GO A. Comment ne pas lire avec une quasi-certitude Jennin Gossart, nom et prénom de notre peintre?

Cette preuve s'ajoute aux autres que nous tenons pour plus importantes encore.

Nous avons donc le droit de tenir désormais pour certain que Mabuse dès avant i5i5 — date traditionnelle du tableau de

Prague — était l'auteur d'au moins deux chefs-d'œuvre de premier rang, qui suffiraient à lui assurer une place éminente dans l'histoire de l'art. Le peintre de X Adoration des Mages et du triptyque de Palerme n'occupe pas, dans l'admiration des connaisseurs ni du public, le rang qui devrait lui être assigné. Après les trois noms prestigieux : Van Eyck, Gérard David et Memling, on devrait citer tout de suite Quentin Metsys et Mabuse, au même rang que l'auteur du retable de Beaune et de la Descente de croix de l'Escurial : le très pathétique et très grand Roger de la Pasture. La critique a longtemps méconnu ces deux grands Wallons. Ils avaient le tort — bien involontaire — de n'être pas représentés dans les musées illustres. L'entrée à la National Gallery de X Adoration des Mages, et au Louvre, du triptyque de Roger de la Pasture récemment acquis, a commencé une œuvre de réparation qui est loin d'être à son terme. Que serait la réputation de Roger de la Pasture si le retable de Beaune était au Louvre avec un cartouche portant son nom?

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