‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 8 sur 58 · LA DANAË DE MUNICH · texte numérisé non relu

LA DANAË DE MUNICH

Par amour des contrastes et pour saisir d'un seul regard le point de départ et le point d'arrivée d'une évolution très significative, regardons maintenant la Danaè de Munich. Signée et datée de i527, elle fut exécutée par Mabuse en pleine maturité. Elle offre les mêmes caractères techniques que le Saint Luc de Prague bien que les dimensions, le sujet et l'absence d'expression morale en fassent une œuvre beaucoup moins importante. Nous en référons sur ce point à l'une des pensées de Léonard de Vinci, recueillies et publiées par Joséphin Péladan :

« Les figures peintes doivent l'être de telle manière que ceux qui les regardent puissent facilement connaître d'après leur expression le sentiment de leur âme.

« Cette figure doit être la plus louée qui, par son expression, révèle le mieux la passion de son âme. »

Dans une sorte de petit temple formé par des colonnes en demi-cercle qui laissent apercevoir dans l'atmosphère extérieure diverses architectures Renaissance telles que portiques, tour à trois étages surmontée d'une coupole, balustrade et campanile où se retrouvent maints détails gothiques, une jeune femme demi-nue est assise. C'est un sujet mythologique. Ce personnage représente Danaë levant la tète vers le ciel pour

recevoir la pluie d'or. Elle a le cou, lepaule droite et le sein droit entièrement nus. Les deux jambes sont nues à partir d'au-dessus des genoux. Pour le reste du corps, elle est drapée dans une robe dont les plis, encore qu'ils demeurent méticuleux, n'ont plus rien de l'esprit ni même de l'aspect gothique.

L'évolution est à son terme. Mabuse est devenu entièrement Renaissant. Que la nouvelle orientation de ses idées et que le caractère désormais entièrement profane de ses sujets n'aient pas altéré profondément ce qui tient à la nature même de l'artiste, voilà ce que démontre ce tableau.

Ce qui a changé, c'est le caractère moral de l'œuvre. Ce sont les tendances qu'elle décèle, l'idéal nouveau qu'elle proclame. C'en est fini des Vierges graves et attendries, des Rois Mages pénétrés de respect, des Saintes Catherine et Dorothée merveilles de pudeur et de beauté chaste ! Le tempérament wallon se révèle. Gossart avait, cela est évident, reçu une éducation catholique; il avait respiré l'atmosphère éminemment religieuse des pays de langue flamande; il avait vécu à Anvers; il avait travaillé à Bruges; il avait peint son Saint Luc pour l'église de Saint-Rombaut. Il y a dans ses œuvres de jeunesse, nous le reconnaissons, un reflet de mysticisme sincère mais que l'on ne sent pas foncier. Même devant X Adoration des Mages, on sent, on devine un je ne sais quoi de profane. Il y a plus de mysticisme dans certains tableaux profanes de Van Eyck — par exemple son Eve ou le portrait de femme du Musée communal de Bruges — qu'il n'y en a même dans les premiers tableaux religieux de Gossart. Le caractère profane est sensible dans le triptyque de Palerme. Il prédomine dans le Saint Luc de Prague. Il règne exclusivement dans la Danaë de Munich. La culture, le goût des nouvelles idées plastiques, l'amour des belles formes, des beaux décors et de la nature vivante, ont détruit progressivement tous les effets d'une éduca-

Danaé.

{Ancienne Pinacothèque, Munich)

tion qui ne répondait pas aux aspirations foncières du tempérament. Les Français ne sont pas mystiques. Ce Wallon ne l'était pas non plus.

Regardons cette Danaë. C'est une- courtisane. Bien qu'elle soit déshabillée plutôt que demi-nue, elle ne nous révèle certainement aucune perversité et nous ne la taxerons pas d'impudicité. Qui ne sentirait cependant combien l'Eve toute nue du volet de gauche de Palerme est plus chaste et plus réservée?... Nous apprendrions sans étonnement que ce beau modèle a eu des bontés pour l'artiste qui la faisait poser. Désormais, l'évolution s'est entièrement accomplie. Observons qu'elle a été rapide. L'Eve nue de Palerme se place aux environs de 1507. La femme nue du musée de Berlin dans le tableau qui représente Neptune et Amphitrite, est datée de i5i6. C'est la première en date des Eve, des Vénus et des Omphale qui s'échelonnent jusqu'à la Danaë de 1527. Toutes attestent la même aspiration vers la beauté des formes qui avaient trouvé en Raphaël son expression la plus parfaite. La Danaë, fraîche et rose, aux formes pleines, nous offre un tableau complet et par conséquent caractéristique de l'état d'esprit de Gossart à la date de 1527. Il est redevenu ce que la nature l'avait fait : un amoureux et un païen.

Or, comme ses facultés essentielles étaient de voir, de vivre et d'exécuter en peintre, il nous a laissé dans ses tableaux profanes et notamment dans la Danaë une synthèse de ses qualités, et, dans une certaine mesure, de ses défauts. Cette Danaë ne pense pas. Aucun des personnages inventés par Mabuse ne suggère une pensée importante. Mabuse n'était pas un penseur. J'ai une tendance à croire que son éducation première, dans sa petite ville de Maubeuge, avait été plus expérimentale que livresque. Sa période mystique fut très courte. On ne l'imagine ni à Middelbourg, ni à Veere, pâlissant sur des livres ni s'ingéniant à se créer une philosophie.

L'humanisme de ses amis Gérard de Nimègue ou Paludanus se résume pour lui dans un renouvellement des sujets de tableaux et dans une recherche de formes plastiques. Une conversation sur le résultat des fouilles en Italie aboutissait à la conception d'un Hercule et Déjanire; un entretien sur un sujet mythologique aboutissait à une Danaë.

Quand il s'enthousiasme pour les peintres italiens, Gossart préfère les Vénitiens aux Florentins et aux Lombards. Le Christ au Jardin des Oliviers, s'il est de Mabuse, se place à une période de jeunesse toute proche de la période mystique, et très probablement antérieure aux anges vénitiens du triptyque de Palerme. Cette Danaë, belle courtisane au sein nu, est la sœur des belles créatures qui plafonnent à Venise. Elle ne pense pas. Elle n'a jamais pensé à rien. C'est un beau modèle. C'est un prétexte à faire de la bonne peinture. L'humanisme de Mabuse se résumait, en i527, à ceci : Bien modeler et inventer de belles formes. Ces deux mots comportent un idéal suffisant. Il y en a de plus hauts et de plus complexes mais bien peu cependant parviennent à le réaliser.

C'est l'honneur de Mabuse que de s'être laissé guider par ses impulsions intérieures, d'avoir vécu avec son temps et de ne s'être pas attardé dans la réplique et la redite d'œuvres religieuses qui avaient pu correspondre à un moment particulier de sa formation et de sa culture, mais qui avaient cessé d'être en accord avec la personnalité qu'il s'était enfin découverte.

En art l'une des conditions essentielles est la sincérité. S'il n'était redevenu lui-même, c'est-à-dire amoureux et païen, Mabuse aurait peut-être continué à peindre des tableaux à la manière des gothiques comme en firent, de son temps, des Flamands attardés, œuvres de pratique qui survivaient à un idéal évanoui et dont nul ne s'occupe plus.

Admirons, avant tout, dans cette Danaë, les précieuses

qualités d'exécution picturale dans les rapports du ton de la robe et du ton rosé des chairs, dans les teintes fondues de l'architecture. Remarquons aussi la belle conception architecturale, l'esprit d'ordre, la simplicité, la richesse ordonnée de la composition, le soin minutieux des détails et le désir de style.

La jolie tête aux joues pleines de cette Danaë fraîche et rose, ses yeux bleu foncé, de forme et de sentiment si particuliers, sa bouche en fleur, ses cheveux en boucles (d'une facture si spéciale) peuvent être rapprochés de la tête d'Amphitrite nue, dans le tableau de Berlin. Mabuse cherchait à fixer un type de beauté idéale dans les compositions profanes, comme nous verrons qu'il le chercha aussi dans les visages de Madones dont il recevait commande. Il le chercha même, ce type idéal, avec beaucoup plus de simplicité et plus de vérité dans ses compositions profanes que dans ses compositions religieuses. Nous l'observerons, d'après les œuvres elles-mêmes, quand nous étudierons les recherches par lesquelles il voulait aboutir à créer un type nouveau de Madone.

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