CAMPANILE
LES ARTISTES CELEBRES
changer. Ces compositions émanent d’un penseur. Selon la distribution des pleins et des vides, le nombre et la forme des baies, l’opulence ou la disette des ornements, Jean Goujon a eu l’ambition de tracer le cadre d’une action comique, d'une tragédie ou d’une scène « satyrique », ce mot devant être pris dans le sens de champêtre.
Mais si abondantes, si ingénieuses que soient les planches sur bois du Vitruve de Jean Martin, en majeure partie dessinées par Jean Goujon, nous trouvons dans ce livre un document plus précieux encore sur le maître. Ce sont les pages publiées, en forme d’épilogue, et dans lesquelles Jean Goujon, lui-même, s’entretient avec le lecteur. Cet écrit étant le seul que le statuaire-architecte nous ait laissé, nous en donnerons le texte intégral Il n’est pas inutile à consulter si l’on veut approfondir la vie du grand artiste, encore obscure sur bien des points, et si l’on a souci de se pénétrer de sa doctrine.
Ce maître débute en ces termes :
K I AN GOVION, STVDIEVX d’aRCHITECTVRE AVX LECTEVRS SALVT.
« Vitruue dict, Messeigneurs, et plusieurs autheurs antiques et modernes le conferment, qu’entre les autres sciences requises à décorer l’architecture, ou art de bien bastir, géométrie et perspective sont les deux principales : et n’est aucun digne d’estre estimé architecte, s’il n’est préallablement bien instruict en ces deux. Qu’il soit vray, nous en avons eu l’expérience par noz prédécesseurs de bonne mémoire, asavoir Raphaël d’Urbin (qui a esté perfect en l’art de painture), André Mantègne, non inférieur en son temps, Michel Ange, Antoine Sangal, Bramant, et assez d’autres excellens hommes, lesquelz ne voulurent jamais entreprendre à conduire aucun ouvrage d’architecture, qu’ilz ne feussent avant toute œuvre, bien entendans icelles deux sciences. Ce que sentans avoir acquis par travail et exercitation continuelle, ilz se sont tant curieusement delectez à poursuyvre ce noble subject, que leur immortèle renommée est espandue parmy toute la circumférence de la terre. Et encore pour ce jourd’huy avons-nous en ce royaume de France un messire Sébastian Serlio, lequel a assez diligemment escrit et figuré beaucoup de choses, selon les règles de Vitruve, et a esté le commencement de mettre teles doctrines en lumière au royaume. Toutesfois jen congnois plusieurs autres qui sont capables de ce faire, néantmoins ilz ne s’en sont encores mis en peine : et pourtant ne sont dignes de petite louenge. Entre ceux-là ce peut compter le seigneur de Clagny, Parisien, si faict aussi maistre Philibert de l’Orme, lequel assez suffisamment a conduict un édifice que monseigneur le Cardinal du Bellay a faict faire en son lieu de Sainct Mor des Fossez lez Paris. Et combien que pour le présent je ne m’amuse à en nommer d’avantage, si est-ce que je le pourroye bien faire : mais je m’en désisté tout à propos pour éviter proxilité, voulant retourner à la déduction d’icelle géométrie et perspective, qui me faict dire de rechef que l’homme privé de leur intelligence ne sauroit fors à grand peine entendre le texte de Vitruue. »
Ces lignes sont à l’éloge de Serlio, alors architecte de Fontainebleau, de M. de Clagny, ou Pierre Lescot, ami de Goujon, et, pour le dire en passant, le berceau de Pierre Lescot n’étant pas connu, c’est sur la qualité de « Parisien » qui lui est donnée par Jean Goujon, que s’appuient, jusqu’ici, les historiens pour considérer l’architecte du Louvre
comme ayant vu le jour à Paris. Philibert de l’Orme est également nommé, mais Jean Bullant, auprès duquel Goujon travaillait à Écouen quelques mois auparavant, n’obtient pas l’aumône d’une mention. Faut-il voir dans le silence du statuaire une omission calculée? Les deux artistes se seraient-ils séparés à la suite de quelque dissentiment ? Ne désespérons pas que des pièces d’archives nous renseignent tôt ou tard sur ce point.
Notre artiste vient de nous l’apprendre. Il lui tarde de s’entretenir avec son lecteur de géométrie et de perspective. Laissons-lui la parole.
« Et à la vérité, poursuit-il, la congnoissance que Dieu m’en a donnée, me faict enhardir de dire que tous hommes qui ne les ont point estudiées, ne peuvent faire œuvres dont ilz puissent acquérir guères grande louenge, si ce n’est par quelque ignorant, ou personnage
trop facile à contenter. A ceste cause j’ai tousjours désiré faire veoir au monde le proffit qui en peut succéder, et rens grâces infinyes à la bonté divine qui m’a'donné l’accomplissement de ceste mienne volunté, l’effect de laquelle pourra faire entendre aux studieux, si par le passé il y a eu quelzques faultes en l’intelligence du texte d’icelluy Vitruue, par espécial en la formation d’aucuns membres de massonnerie, chose qui est procédée par la mauvaise congnoissance qu’en ont eu noz maistres modernes, laquelle est manifestement approuvée par les œuvres qu’ilz ont cy devant faictes, d’autant qu’elles sont desmesurées, et hors de toute symmétrie : mais pour couvrir leur ignorance, ilz se veulent armer de Vitruue, qu’ilz n’ont jamais bien entendu. Pour rendre donc bonne déclaration de mes figures, je me suis délibéré d’en faire ce petit discours, et en spécifier les particularitez assez au long, et par le menu. »
Les considérations générales que notre artiste avait le dessin de présenter étant épui-
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sées, il entrera maintenant dans le détail. C’est en éducateur qu’il va parler, et ses aperçus, pour être anciens de plus de trois siècles, n’ont rien perdu de leur justesse :
« Quand nostre dict autheur Vitruue veult que l’architecte ne soit ignorant de scénographie, c’est à dire perspective, cela est afin qu’ou les essences materieles seront tout esloignées de l’œuil, il face croistre et aggrandir leurs membres : car autrement sil les tenoit pareilz aux proches de la veue, elle en demoureroit offensée, et ne pourroit discerner ce qu’elle apporteroit en ses obiectz. Certainement cela m’a faict pourtraire la figure que vous trouuerez au trente neufiieme fueillet, laquelle seruira pour faire considérer les lieux d’ou Ion pourra et deura regarder vn bastiment, si l’on veult bien iuger de ses particularitez, et congnoistre si elles correspondent a la deue symmetie : car s’il estoit que toutes proportions feussent égalés tant hault que bas, il y auroit souuent de merueilleuses difformitez, et qui rendroient la merque d’vne maison mal agréable, ou elle doit attraire a soy les regardans. Si est ce que quand bastiment se faict en quelque rue estroicte, ceulx qui le veulent contempler, n’ont le moyen de reculler pour le veoir de plus loing : parquoy en ce cas fault vser d’vne proportion discrette, autre que s’il estoit en plain champ d’ou il se peust examiner de toutes pars. A ceste cause il est besoing de prendre garde a contenter l’organe de la veue, pource mesmement qu’elle est maintes fois abusée par les saillies et foriettures des membres dont l’on enrichist les bastimens, chose qui a faict dire à nostre autheur Vitruue, que toutes frizes quand elles sont taillées d’ouurage en demy bosse ou de relief, doiuent estre plus larges d’vne quarte partie que leurs architraues, autrement si la besongne estoit tant soit peu haulte, on n'y verroit comme point la taille, et en seroit la despense inutile. Si donc vn architecte sait vser comme il appartient de ceste industrie, il rendra tousiours ses membres gracieux, et ne fera rien ou l’on ne prenne plaisir. La figure démonstratiue de ceste chose se trouuera au quarantième feuillet ensuyuant. Et ce qui m’a donné occasion de la faire, est pour induire tous ouuriers a se munir d’icelles geometrie et perspectiue, sans lesquelles ilz ne vont iamais qu’a tastons, et ne font rien de hardiesse, ne qui sente ouurage de maistre; ains se causent honte et vitupéré entiers ceux qui entendent l’art, et en vsent comme il est requis. »
Jean Goujon veut être plus explicite encore. Il traite des membres d’architecture avec un soin minutieux, et, au cours de sa démonstration, l’artiste nous apprend qu’il a pris conseil de Serlio sur l’interprétation de certain passage de Vitruve. Nous savions déjà que le sculpteur était l’ami de Pierre Lescot, la déférence dont il fait preuve envers Sébastien Serlio nous aide à le mieux connaître. Il se révèle à nous dans son milieu :
« Nous auons par cy deuant tousiours accoustumé en la formation des chapiteaux de Corinthe, de ne les faire en rien plus haultz qu’est large le diamètre de la colonne par son assiette, encores compris en ce leur tailloer ou couuerture. Et a la vérité il se lit dedans le texte d’icelluy Vitruue que cela se doit obseruer ainsi. Toutes-fois ce n’est pas l’aduis de plusieurs bons maistres modernes : mais afin de contenter tout le monde, i’en ay bien voulu designer une figure correspondante à ses paroles : et la trouuerez au cinquantième feuillet, puis au dessoulz en pourrez veoir vne autre qui excede ceste mesure de toute l’espoisseur du susdit tailloer, et laquelle est selon l’intention des bons maistres, disant que nostre autheur a tousiours esté corrompu en cest endroit, par la faulte et ignorance