LA DIANE, VUE DE DOS
conception de la Diane antique, ce n’est pas davantage le portrait de Diane de Poitiers. Qu’est-ce donc ? C’est une page de sculpture des plus remarquables.
On prétend qu’il y eut, à l’occasion de ce marbre, une sorte d’émulation chez Jean Goujon, désireux d’éclipser Cellini, dont le château d’Anet possédait le bas-relief la Nymphe de Fontainebleau. Goujon est certainement demeuré supérieur au sculpteur florentin en exécutant sa Diane. Mais, peut-être, la vue de l’ouvrage de Cellini a-t-elle nui à la composition du maître français? Il avait à sculpter une ronde bosse, que dis-je, un groupe, et son travail est conçu dans une donnée de bas-relief, c’est-à-dire que l’ensemble
LES ARTISTES CELEBRES
doit être regardé sous un seul aspect. La chasseresse et le cerf forment tableau du même côté. Observé du point opposé, le groupe n’offre plus que les deux chiens, distants l'un de l’autre et sans action. Il y a plus, Diane a replié la jambe gauche, dans un mouvement sans beauté. Ces critiques seront faites par quiconque essayera de juger l’œuvre de Goujon sans parti pris. Mais le maître excellent a-t-il été absolument libre de composer ce groupe à son gré ? Nous ne le pensons pas. On a vu, plus haut, que, pendant la période révolutionnaire, on avait retiré les tuyaux de cuivre qui sillonnaient l’intérieur de ce marbre. La Diane d’Anet dominait, originairement, la fontaine d'une cour latérale du château. Androuet Ducerceau a pris soin de la dessiner. Nul doute que le cerf et les deux chiens, placés auprès de Diane, n’aient concouru à l’alimentation du bassin au-dessus duquel ils étaient placés. Dès lors, les exigences auxquelles Goujon se trouva soumis lors de l’exécution de ce groupe, nous interdisent d’en discuter la composition.
Or, si nous nous bornons à apprécier le style de ce marbre élégant et de grand jet, nous ne pouvons trop louer le talent du maître. Diane est une création hors de pair. Que son corps soit de proportions conventionnelles, que les membres salent d'une longueur excessive, et les hanches trop étroites, indice' irrécusable du voisinage et de l’ascendant du Primatice, qu’importe? Ce sont là des licences de maîtres. L’art doit être l’interprétation de la nature, et Jean Goujon, en sculptant sa Diane, a traité le marbre avec l’idéale conception du beau, familière aux Anciens. Non, son groupe n’est pas grec par l’idée ; il n’est pas grec par l’arrangement, si on l’observe sous ses divers côtés, mais, vu de face, il se rattache étroitement à l’antique par la forme sobre et châtiée, l’élimination voulue des détails, l’entente et le respect de la ligne ininterrompue, le nombre réduit et l’ampleur des plans, le naturel de la pose, l’heureux équilibre des mouvements. Au surplus, la beauté se dérobe à l’analyse. Elle commande et subjugue. C’est prendre une peine superflue que poursuivre, sur chaque point de ce marbre supérieur, les raisons qui le font admirer. La Diane d’Anet est de toute séduction, mais c’est l’esprit et non les sens qu'elle fascine et retient. On peut lui appliquer le jugement de Quatremère de Quincy sur les marbres d’Elgin, lorsqu’il écrivait à Canova : « Le charme de ces statues est comme celui de la grâce: c’est le désespoir de ceux qui veulent chercher le pourquoi de chaque chose. E bella, pei'che è bella » Elle est belle parce qu’elle est belle. Et si l’on admet que Jean Goujon n’a dû voir que de très rares fragments de l’art grec, l’intuition du passé chez lui tient du prodige. Nul autre, à son époque, ne s’est approché de l’antiquité avec l’assurance aisée, la franchise et la distinction si nettement écrites dans ses reliefs. Nul autre n’a fait circuler la vie dans des marbres contenus et sévères, avec l’intensité qui caractérise les Naïades de la Fontaine des Nymphes et la Diane d’Anet. C’est pourquoi nul autre ne peut lui disputer le titre d’artiste souverain.
i. Lettres écrites de Londres à Rome et adressées à M. Canova sur les marbres d’Elgin , p. 126.