CARIATIDE DU LOUVRE
Par Jean Goujon.
que, selon lui, le nœud de la partie médiane de ses figures était un accent d’un heureux effet qui ne pouvait en rien choquer le regard. N’était-ce pas aussi une concession permise, de nature à donner l’illusion de la vie?
Sur cette pente, l’artiste pouvait errer; mais il se ressaisit promptement. Il importe, en effet, que des figures monumentales ne soient pas des statues au sens ordinaire du mot. Elles ont une destination, une fonction précises, en dehors desquelles elles cesseraient d’être douées de convenance. Telles ne sont pas, pour le dire en passant, les cariatides de Yittoria, sculpteur vénitien du xvic siècle.
Enlevées de la place pour laquelle elles ont été faites, elles seraient encore des statues. Les captives de Goujon sont, au contraire, inséparables des chapiteaux doriques de la tribune du Louvre, sous peine de perdre la majeure partie de leur beauté. Elles font corps avec l’architecture, dont elles sont le support en même temps que l’ornement. Car je me refuse à suivre Gustave Planche dans sa critique des têtes, qu’il estime empreintes d’un caractère individuel. Pour un peu, cet écrivain reprocherait à Goujon d’avoir sculpté des portraits, lorsqu’il a modelé le visage de ses cariatides.
Gustave Planche exagère. Les têtes des statues-colonnes dont nous parlons sont impersonnelles. Mais, dans cet ensemble admirable, le maître paraît avoir pris à tâche de se surpasser lui-même et de se jouer des obstacles. Il nous apparaît appliqué à se maintenir toujours à la limite au delà de laquelle seraitle péril inévitable.
Goujon, en exécutant ses cariatides, a voulu être, dans une égale mesure, architecte et sculpteur. C’est le sculpteur qui s’est imposé le devoir de représenter des femmes parvenues à l’âge d’une maturité brillante; c’est lui qui a modelé leurs formes pleines, robustes, leurs membres solides et bien développés. Mais, ayant adopté ce parti, l’artiste avait le devoir de s’arrêter au point insaisissable où la force perd de sa sveltesse, où la lourdeur enlève à l’aisance des articulations, à la finesse des attaches, à l’eurythmie des proportions, et c’est le sculpteur qui a su rester maître des difficultés et conserver à ses créations colossales le charme, la grâce de la jeunesse et de la vie.
Par contre, c’est l’architecte qui, volontairement et par
un coup d’audace bien personnel, a privé de leurs bras ses quatre captives du Louvre.