CARIATIDE DU LOUVRE
Par Jean Goujon.
7* LES ARTISTES CÉLÈBRES
Antérieurement à i55o, dans l’illustration du Vitruve de Jean Martin, le maître avait dessine des cariatides des deux sexes. Elles sont munies de bras. Ce que Jean Goujon pouvait avoir appris sur l’antiquité l’autorisait à conserver les bras de ses statues-colonnes, soit qu’il les représentât pendants le long du corps, croisés sur la poitrine, maintenus sur les hanches ou relevés à la hauteur du front, ainsi que les portent les canéphores. Mais le bras — c’est un mot de statuaire — est la parole du marbre. Il indique l’action. Les éternelles condamnées de la salle des Antiques n’ont pas le droit d’agir. Elles doivent demeurer immobiles, impassibles, inertes. Et, plus le sculpteur les avait douées de vie par les formes développées, palpitantes, qu’il leur avait données, plus l’architecte devait prendre à tâche de nous avertir, au moyen d’un stratagème compris de tous, que ces figures sont, en réalité, des ornements à apparences humaines, qui se confondent avec l'architecture. On dirait que Goujon s’est souvenu de certaines métamorphoses d’Ovide, dans lesquelles les personnages de la Fable, sous la malédiction d’un dieu, perdent tout à coup leur nature première et se sentent envahis par une seconde nature, qui déjà les transforme et les rejette parmi les corps inorganiques. Les cariatides du Louvre ont subi cette transformation . Mutilées-, elles semblent séquestrées du monde des vivants, et leur supplice, sans douleur, ajoute en quelque sorte à leur beauté muette.
On s’est demandé comment Jean Goujon avait pu composer ces figures monumentales sans avoir eu sous les yeux de cariatides anciennes. Il est certain que si le maître n’est pas allé en Italie, antérieurement à i 5 5 o, ses cariatides font le plus grand honneur à son génie. Sans doute, il a lu Vitruve et s’est pénétré de ses préceptes; il a fréquenté Serlio, Delorme, Bullant, peut-être Cellini; il est l’ami de Pierre Lescot ; mais un texte ou des discours ne permettent pas à l’artiste, s’il n’est admirablement doué, de saisir le style le plus inimitable, celui des Grecs de la grande époque. Or, nous avons vu Jean Goujon sculpter la. Diane d’Anet, d’après la méthode des Anciens; lorsqu’il sculpté ses cariatides, ce n’est plus seulement leur procédé qu’il applique, c’est leur style, dans son expression la plus pure, qu’il ressaisit en se jouant. Dans la Diane, le maître français reste tributaire de Primatice. Dans ses fières cariatides, il ne relève que des Anciens. L’Ecole galloflorentine est, cette fois, sans influence sur lui. On serait tenté de croire qu’il n'a rien vu de ses artistes séduisants et dangereux. Au contraire, si, visitant les salles grecques du British- Museurn, nous nous arrêtons tout à coup devant la superbe cariatide de l’Erechteion, c’est vers Jean Goujon, vers la tribune du Louvre que se reporte immédiatement notre pensée. Nous voyons, dans la statue-colonne du temple athénien, une sorte de sœur aînée des figures de Goujon. Le rapprochement est rendu plus sensible encore par l’absence des bras de la statue de Londres. Le temps, et non le sculpteur, a fait cette mutilation; mais le maître français, sans y songer, a donné l’aspect d’un fragment antique à chacun de ses colosses, taillé dans la pierre de Trossy avec le ciseau retrouvé des disciples de Phidias, qui avait si magistralement fouillé le marbre pentélique.