CHAPITRE XI
BOLOGNE ( 1 56a- r 568)
Exil et mort de Jean Goujon.
n connaît la légende. Goujon aurait trouvé la mort dans le massacre de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572. Les écrivains les plus consciencieux se sont ralliés depuis trois siècles à cette opinion. Il n’y a pas plus de cinquante ans que des doutes ont été timidement émis à ce sujet. Quelques historiens, soucieux de reconstituer la biographie de nos artistes de la Renaissance, ont été frappés de voir accueillie, sans contrôle et sans preuve aucune, l’affirmation de leurs devanciers, touchant la mort tragique du maître français. Tout d’abord, Jean Goujon était-il protestant? Rien, jusqu’ici, dans les documents qui le concernent, n'établit le fait avec certitude. Il a fallu la découverte récente de M. Sandonnini pour nous fixer sur ce point. Il paraît désormais certain que l’ami de Pierre Lescot appartint à la religion réformée. Mais, protestant ou non, Jean Goujon cesse d’être nommé sur les livres de comptes du palais du Louvre à dater de [562. Les derniers versements qui lui sont faits sont ainsi libellés :
En 1 5 6 1 , « i,o85 livres pour ouvrages de son art par lui faits et qu’il fera cy après audit chasteau du Louvre. »
En 1 5 6 2 , « à Jean Goujon, sculpteur, sur et tant moins des ouvrages de son art qu’il a faits et fera cy après au chasteau du Louvre, à luy ordonné par le sieur de Clagny, le 6 septembre 1 5 62, 716 livres. »
Ce paiement solde les travaux exécutés antérieurement au 3i décembre 1 5 6 1 . Par le texte même que nous venons déliré, nous sommes avertis que Goujon est considéré comme devant demeurer sur le chantier du Louvre, sa tâche n’étant pas achevée. Il fera d’autres sculptures, il composera des modèles qui viendront s’ajouter à ceux dont Pierre Lescot lui est redevable dans le passé.
Comment expliquer, en face d’un texte de cette netteté, le silence des documents sur
Jean Goujon, s’il a vécu en France de i5Ô2 à 1572 ? Telle était la question posée. Nous sommes en mesure d’y répondre. Le maître français a dû s’exiler dès i5b2, et se fixer à Bologne.
Quel motif donner de cet exil? Les persécutions exercées contre les protestants,. C’est en effet à l'année i5Ô2 que se rattache l’édit de tolérance auquel il fut répondu par les massacres de huguenots à Vassy, à Sens, à Cahors, à Toulouse. Ce fut une année lamentable. On vit le sol de France ensanglanté sur tous les points par les luttes religieuses, et l’édit du Roi, qui autorisait les protestants à exercer leur culte en dehors des villes, demeura sans effet à Paris et dans une partie de l’Ile-de-France. Les passions étaient surexcitées au plus haut degré. Condé et Coligny marchaient à la tête des armées protestantes. Quiconque pouvait être convaincu d’adhésion au culte réformé n’était plus en sûreté dans le royaume. Ce n’est pas ici le lieu de revenir longuement sur ces temps troublés, mais un épisode douloureux des supplices auxquels furent soumis les huguenots, à l’époque dont nous parlons, doit cependant trouver place sous notre plume. Il s’agit de la condamnation d’un protestant de Senlis, nommé Jean Goujon. C’est, n’en doutons pas, à la mort tragique de cet homonyme de l’artiste qu’il convient de faire remonter la légende concernant le maître. Jean Goujon, de Senlis, n’est qu’un artisan, mais il a suffi d’une rectification spontanée, faite par un écrivain, soupçonnant une erreur de texte, et c’est précisément l’erreur qui a pris naissance le jour où l’on a substitué la qualification de « sctjlp* teur » à celle « d’ouvrier en laines », qui appartient au supplicié de 1 5 6 2 .
Je laisse parler l’auteur de Y Histoire des martyrs : « Senlis, principale ville de l’islede-France, à dix lieues de Paris, eut aussi, en la mesrne année 1 5 6 2 , quelques tesrnoins 4e la vérité du Fils de Dieu. Claude Stoch et Guillaume Berthaut, pour les gouuerneurs d’icelle ville, furent les auteurs, fauteurs et chefs des cruautez qui y furent exercées, ayans pour vn de leurs principaux satellites vn homme du tout profane nommé Pierre le Chien, conducteur d’une troupe de mutins qu’on appeloit la bande de la rue de Paris... Iean Goujon, ouvrier de laines, homme de singulière piété, et qui, dès le temps des quatorze de Meaux, avait à bon escient gousté la uraye religion, et beaucoup souffert pour icelle, ayant fait preuue de son zèle et de son sauoir es sainctes lettres, en la mesme ville de Senlis, sur tout en son dernier emprisonnement auant la mort du roi François II, où il y auoit fait ample confession de foi, fut des premiers au roolle. Aussi maintint-il courageusement la vérité de l’Euangile deuant Gilles le Maistre, premier Président de Paris et les Conseilliers qui lui assistoyent, et respondit sans fleschir sur tous les articles debatus entre les Euangéliques et les Papistes, à raison de quoi il fut condamné d’estre renuoyé à Senlis pour y estre pendu et estranglé, puis son corps bruslé. Ce fut le dernier arrest que donna ce premier Président, lequel, au sortir du palais, estonné de la hardiesse de ce simple homme, qui auoit merueilleusement bien en main les textes de l’Ecriture, et des nouuelles qu’on apporta de la venue de l’armée du Prince, s’en alla coucher au lict, où il mourut tost après. Cependant Goujon reconduit à Senlis, et mené au supplice, le 5 de décembre, se porta auec vne contenance merueilleusement résolue : ce qui estonna plusieurs gens paisibles, et au contraire irrita tellement les mutins, qu’estant à grand’peine ietté de l’eschelle en bas, la corde fut coupée par le bourreau à l’instance de ces mutins, et Goujon
tomba vif au milieu de la flamme, dans laquelle il se leua par trois fois criant tout haut : « Seigneur, aye miséricorde de moi ! » puis rendit l’esprit1 ».
Cette victime d’une intolérance aveugle, cet infortuné Jean Goujon, martyr de sa foi, n'était-il point de la famille du maître ? Son supplice eût-il quelque influence sur le départ du sculpteur, qui se serait senti d’autant plus menacé qu’on aurait frappé l’un de ses proches ?
Ce qui paraît certain, c’est que l’artiste s’était expatrié antérieurement à l’Edit de pacification, ou Edit d’Amboise rendu le 19 mars 1 5 6 3 . C’est à M. Tommaso Sandonnini, de Modène, que revient l’honneur d’avoir retrouvé la trace de Jean Goujon sur terre italienne. Les archives de Modène renferment de nombreux registres concernant les procès intentés par le Saint-Office aux protestants réfugiés en Italie. Or, un certain Laurent Pénis, de Fontainebleau, graveur en bois et en cuivre, avait quitté la France dès sa jeunesse. Il s’était fixé d’abord à Genève et à Bâle, puis il avait séjourné à Milan, à Plaisance et à Modène. Mécontent des procédés des frères Bertelli, éditeurs d’estampes, pour le compte desquels il travaillait, Pénis s’en fut à Bologne, où il resta dix mois. De retour à Modène, il accepta de nouveau les commandes des Bertelli. L’entente paraît avoir régné quelques années entre le graveur et les marchands qui le faisaient vivre, mais, un certain jour, ceux-ci dénoncèrent Pénis comme hérétique. On le mit en prison, et l’Inquisition instruisit son procès. Les interrogatoires subis par l’inculpé sont instructifs. Nous sommes en 1 568. L’inquisiteur demande au prisonnier combien de temps il a vécu à Bologne et dans quelle maison. Je transcris sa réponse d’après le texte relevé par M. Sandonnini :
« Padre, io credo esservi stato g 0 10 mesi et stava da per me, ora da San Georgio , in casa di Antonio d’Alexio, ora alla pia\\ola di San Michèle in casa di Maestro Gio. Goggion, Francese, intagliatore de releve, da San Mamolo in casa d’una vedova. — Je crois être resté à Bologne neuf ou dix mois, et je demeurais chez moi, d’abord près de Saint- Georges, dans la maison d’Antonio d’Alexio, ensuite à la petite place de Saint-Michel, chez maître Jean Goggion, français, tailleur de relief, près Saint-Mamolo, dans la maison d’une veuve.
Au cours d’une seconde entrevue, le 9 décembre 1 568, Pénis « dénonce la complicité de Pierre de Toulouse, che faceva delli horlogi in Bologne et parlait de matières héréti. ques, et hor se gli trovo présente Maestro Jo. Go^on, Francese , hora morto, hor maestro Giordano da Parigi, barbagiero, che sta adesso à Napoli. — Une fois, était présent maître Jean Gozzon, Français, aujourd’hui mort; une fois, maître Jourdain, de Paris, barbier, qui demeure à présent à Naples.
« Le lendemain, Laurent Pénis est interrogé de nouveau sur ses complices et il répond :
« Non cognosco alcuno che adesso si trovi in questi paesi, et quel Francese , dël quale di\\i hieri (c’est-à-dire Pierre de Toulouse) se ne parti da Bologna per andar in Frauda, et i accompagna\\imo , io et quel Maestro Jan Gu{on , et molti altri Francesi, et un orifice d’ongaria, di statura piccola, il quale ando a Napoli con Maestro Zordan, Fran-
1. Histoire des martyrs persécute j et mis à mort pour la vérité de l’Euatigile , depuis le temps des Apostres iusques à présent , édition de 1608, in-fol., p. 582, B.
IÆS ARTISTES CELEBRES
cese gia nominato. — Je n’en sais aucun qui soit à présent dans ce pays. Ce Français dont je parlais hier a quitté Bologne pour aller en France, et nous l’avons accompagné, moi, ce maître Jean Goujon, beaucoup d’autres Français, et un orfèvre hongrois, de petite taille, qui est allé à Naples avec le maître Jourdain, Français, déjà nommé ».
Jean Goujon n’est pas mentionné dans la suite des interrogatoires de Pénis. Mais ce que vient de dire le graveur français nous suffit. Il déclare, en effet, le g décembre i 5 68 que le maître est décédé, « hora morto ». M. Sandonnini qui a eu sous les yeux toutes les pièces du procès s’applique à fixer la date des événements auxquels l’inculpé fait allusion, et ses calculs méritent créance. Nous admettrons donc avec lui, sans entrer dans le détail des faits, — la communication de M. Sandonnini ayant été intégralement publiée en 1 885 1 — que Laurent Pénis est venu en Italie vers la fin de 1 5 5 g . Il est entré chez les Bertelli, à Modène, pendant la seconde moitié de i 56 1 . Il les quitte pour se rendre à Bologne, vers la fin de 1 5 63 , ou au début de l’année suivante. C’est alors qu’il est accueilli par Jean Goujon, dont la demeure est sur la petite place de Saint-Michel, près Saint-Mamolo, et Pénis partage son habitation durant plusieurs mois. C'est donc entre 1 5 64 et 1 5 68 qu’il convient de chercher la date du décès de Jean Goujon.
M. Sandonnini eut été heureux de pouvoir constater la mort du maître français, à l’aide des anciens registres paroissiaux de Bologne. 11 n’y est pas parvenu. Sa découverte n’en est pas moins précieuse. Elle ajoute à ce que nous savions avant lui sur Jean Goujon, et permet de réfuter une légende trop longtemps accréditée. Goujon n’est pas mort dans le massacre de la Saint-Barthélemy. A-t-il succombé à Bologne? On ne peut l’affirmer, mais Laurent Pénis, son coreligionnaire, son obligé, son ami, le déclare décédé en 1 5 68 . Une conjecture plausible a tenté la plume de M. Sandonnini. Primatice et l’Abbate s’étant rendus en Italie en 1 5 6 3 , il se peut que ces deux artistes se soient fait accompagner par le maître français. Une autre question se pose. Jean Goujon n’a-t-il rien produit en Italie, notamment à Bologne, lorsqu’il se fut expatriépour jamais? L’histoire, à l’heure actuelle, manque de documents qui permettent de rien affirmer sur ce point.
x. Voir Galette des Beaux-Arts , 2° période, t. XXXI, p. 14-20.