‹ Jean GoujonChapitre 10 sur 23 · NYMPHES DE LA FONTAINE DES INNOCENTS · texte numérisé non relu

NYMPHES DE LA FONTAINE DES INNOCENTS

(Moulages du Musée du Trocadéro.)

L'auteur nous y apparaît théoricien et docteur beaucoup plus qu'homme de métier, artiste de raisonnement beaucoup plus que d'instinct et de sentiment ; il y insiste fortement sur l'importance capitale de l'étude de la géométrie et delà perspective pour l'architecte et sur la nécessité de l'intelligence exacte de ce Vitruve, dont l'ig norance ou la mauvaise compréhension a fait produire à « nos maîtres modernes » des œuvres « démesurées et hors de toute symétrie ».Nous ne pensons pas du reste que, ce disant, ce soit aux architectes gothiques que Goujon s'adresse. Le moyen âge est fini et presque oublié déjà : pas un mot pour ces maîtres d'autrefois dont Philibert Delorme estimera au contraire et vantera les travaux; Goujon les ignore et ceux qu'il gourmande ici ce sont évidemment les artistes de la première Renaissance, les propagateurs de ce classicisme incorrect et pittoresque qui avait envahi la France à la génération précédente.

Quant à lui-même, il témoigne, soit dans ce commentaire, soit dans les illustrations qu'il y vise, d'une connaissance si approfondie de l'art antique que nous avons peine à croire que tout ceci soit le résultat d'informations de seconde main, d'études conduites uniquement dans des livres ou d'après des gravures. Il nous semble qu'il lui a fallu, comme à Jean Bullant, qui est presque son contemporain, et comme à ses successeurs, étudier et mesurer sur place les débris antiques pour arriver à une telle précision dans le texte, à une telle pureté de style dans le dessin. Certains dessins en effet, en dehors de ceux (les plus nom-

breux du reste) qui ne sont que des schémas ou des indications de proportions, certaines frises, certains mascarons, sont tels que nous ne pouvons les imaginer exécutés que d'après des originaux étudiés sur terre classique; de même que ce n'est guère que par un contact direct avec les monuments antiques que Goujon avait pu, dès 1540, bien avant son illustration du Vitruve où reparaissent exactement le galbe, les profils et le détail ornemental de ses colonnes de Saint- Maclou, donner le modèle de tels fragments d'architecture, ou qu'il a pu réaliser, dix ans plus tard, des chefs-d'œuvre comme les Cariatides du Louvre.

Il faut aussi noter avec soin les termes dans lesquels Jean Martin annonce ces figures « concernant l'art de massonnerie ». Voici encore paraître le vieux mot qui s'applique aux besognes spéciales de la construction plus qu'aux plans et dessins. Il faut remarquer enfin la nature même de ces compositions qui nous révèlent bien plus des préoccupations d'architecte que de sculpteur. Très peu d'ornements en somme ; aucune figure, sauf les cariatides ; mais des profils, des proportions, des indications de plans et de saillies, d'effets de perspective et de raccourci.

Faut-il attribuer à Jean Goujon toutes les illustrations du livre, comme on l'a fait quelquefois et comme M. Jouin paraît encore le faire"? M. Pierre Marcel ajustement noté que les trois figurations de scènes de théâtre sont déjà dans certaines éditions de Y Architecture de Serlio très antérieures à 1547. Bien d'autres motifs sont évidemment empruntés au Vitruve édité par Fra Giocondo et plus ou moins

reprises par un dessinateur secondaire et de main assez lourde. Toutes les illustrations des livres V à X sont dans ce cas, dessins de machines, d'ouvriers au travail, etc. : ce sont des dessins au trait épais et appuyé, dont les personnages rappellent parfois de mauvaises miniatures de la fin du style gothique. C'est dans les quatre premiers livres, au contraire, que l'on rencontre ces figures que l'avertissement attribue à Goujon. Lui-même, dans son Discours, en désigne nommément dix-huit, parce qu'il éprouve le besoin de les expliquer ou de les justifier. Les plus importantes à coup sur sont les planches relatives aux proportions du corps humain, qui lui donnent l'occasion de deux belles figures académiques d'hommes (p. 28), celles encore relatives à la perspective et aux principes du raccourci qui paraissent l'avoir préoccupé particulièrement et qu'il essaiera d'appliquer dans les curieuses sculptures déformées de l'attique du Louvre (p. 39 et 42), celles très nombreuses où il décompose les éléments des ordres, chapiteaux et bases et où nous avons pu retrouver les éléments du support des orgues de Saint-Maclou (p. 35 et 50). Quelques autres planches, bien que non désignées dans le Biscornus, sont d'un caractère si voisin des précédentes qu'elles émanent sûrement de son crayon : telles sont les deux planches de cariatides inspirées, mais non copiées, de toute la série des figures déjà publiées de ce type que M. Lemonnier(l) a récemment éludiée à propos des cariatides du Louvre; tels sonl quelques rares ornements, notam-

(1) Jean Goujon et la salle des Cariatides, Gazette des Beaux-Arts, 1906.

JKAN GOUJON.

ment Ja frise et le mascaron que nous reproduisons plus loin et qui, pour l'interprétation large, gracieuse et fantaisiste de l'antique, font songer aux meilleures parties de l'œuvre sculpté de Jean Goujon (1).

On peut donc s'en tenir à la formule de Jean Martin dans son avertissement et attribuer à Goujon dans cette édition les figures nouvelles, c'est-à-dire celles qui ne sont pas tirées de livres plus anciens, concernant l'art de massonnerie, c'est-à-dire, en somme, les dessins d'architecture et de décoration, à l'exclusion de tous autres.

On a attribué à Goujon une part dans l'illustration d'une autre traduction presque aussi célèbre et importante que le Yitruve, celle du Songe de Poliphile, parue en 1 546. Malgré l'autorité de Mariette et de Georges Duplessis qui ont présenté comme possible l'attribution à Goujon des bois, charmants du reste, qui illustrent cette édition, nous ne nous y arrêterons pas ; rien ne nous avertit de cette collaboration en dehors d'un rapprochement de style asssez vague, à notre avis; de plus^ s'il était naturel que l'on

(i) Il est plus difficile de prendre parti sur les deux grandes planches de la page 15 (recto et verso) qui représentent la vie des hommes primitifs dans les forêts et les travaux des premiers architectes. Les figures y rappellent assez le style italianisant des personnages accessoires des planches précédentes. Mais quelque dessinateur de l'école de Fontainebleau peut fort bien en être l'auteur, soit qu'il les ait déjà fait servir à une autre illustration qui nous échappe, soit qu'il les ait dessinées pour ce livre-ci, à la prière de Jean Martin.

Il en est de même pour le beau portrait gravé sur bois qui se voit à la première et à la dernière page de certains exemplaires de 1547, belle figure grave et énergique, à longue barbe, où M. Pierre Marcel veut voir le portrait de Jean Martin et qui puurrait peut-être bien aussi être celui de Jean Barbé, le mécène bourgeois qui faisait les frais du livre.

allât chercher occasionnellement Goujon pour illustrer un ouvrage d'architecture de figures techniques relevant de sa compétence, rien ne nous dit qu'il ait jamais, en dehors de cette occasion, donné des dessins d'illustration.

IV. — Jean Goujon sculpteur du roi . — L'hotel de Ligneris et

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