NYMPHES I» E LA FONTAINE DES INNOCENTS
(Moulages du Musée du Trocadéro.)
de Poitiers. Cette hypothèse n'est plus soutenahle; car les très importants documents mis au jour en 1904 par M. Germain Bapst nous apprennent qu'en décembre 1549, Goujon avait déjà exécuté un des œils-de-bœuf de la façade et passait marché pour les deux autres, qu'en septembre 1550, il signait le marché des Cariatides (déjà mentionné et résumé dans Sauvai), en décembre 1551, celui delà cheminée.
Durant les premières années du règne de Henri 11 (1547, 1548, 1549), il dut pourtant travailler en dehors des chantiers royaux où s'exécutait, pendant ce temps, le gros œuvre du bâtiment neuf du Louvre. C'est à cette date qu'il faut placer, en effet, deux séries de travaux exécutés en' collaboration avec Lescot et sur lesquels nous n'avons aucun document d'archives, mais seulement des mentions d'auteurs presque contemporains, comme Corrozet, ou du xvne siècle, mais très bien informés, comme Sauvai. Il s'agit, d'une part, de la fontaine des Nymphes ou des Innocents, d'autre part, de l'hôtel du président de Ligneris, dit aujourd'hui hôtel Carnavalet.
Dans quel ordre ces deux séries de travaux furent-ils exécutés? Il est assez difficile de le dire, n'ayant de texte précis pour aucun d'eux. 11 est possible qu'on ail travaillé simultanément sur les deux et même sur les trois chantiers en y comprenant le Louvre ; il a pu se faire également, sinon pour la fontaine, qui fui rapidement menée et qui était terminée à coup sur en 1549, au moins pour Carnavalet comme pour le Louvre, que les travaux se soient prolongés el que, tandis que les plans de l'architecte s'exé-
cutaient lentement mais exactement, le sculpteur, plus occupé ailleurs, irait eu le temps que de surveiller d'assez loin l'exécution de ses modèles.
Si nous cherchons simplement à suivre le développement du talent de l'artiste, les sculptures de Carnavalet, plus diverses et moins certaines, seraient à notre sentiment les premières en date; celles des œils-de-bœuf du Louvre, plus magistrales et un peu plus classiques, seraient les dernières, tandis que les délicates Nymphes des Innocents se placeraient comme intermédiaires entre les unes et les autres.
C'est en 1544 que le Président de Ligneris acheta le terrain du Marais sur lequel il allait faire construire son hôtel. Le choix qu'il fit comme architecte de Pierre Lescot, conseiller au Parlement, s'explique assez bien et le témoignage de Sauvai, qui nous en assure, n'a rien qui puisse nous surprendre. Il en est de même pour Jean Goujon, dont nous savons la liaison avec Lescot et dont le style est manifeste ici en plusieurs endroits. Nous ne savons si les travaux furent entamés de suite, ou seulement après une absence que fit, en 1546, M. de Ligneris, envoyé par le roi au Concile de Trente. Nous ne savons pas non plus le temps qu'ils durèrent. Us comprirent en tout cas le corps de logis principal avec étage et comble, plus les ailes et le portique antérieur qui n'avaient qu'un rez-de-chaussée à l'origine.
Montaiglon (1) a fait une étude critique très pénétrante
(1) L'architecture et la sculpture à l'hôtel Carnavalet, Gazette des Beaux- Arts, 1881.
des diverses sculptures décoratives qui peuvent dans cet ensemble appartenir à la main ou à l'influence de Goujon. C'est d'abord la figure de Y Abondance placée sur le grand claveau en 'bossage de la porte d'entrée; au revers de cette porte, sur la cour, une autre figure placée également au claveau représente Y Autorité ou la Puissance judiciaire : ces deux figurines très élégantes vêtues de tuniques collantes à l'antique, rappellent avec plus de souplesse encore les Vertus de l'autel d'Écouen. Mais^ à l'intérieur, deux Victoires couchées nonchalamment sur les rampants de l'arc, en longues robes légères et transparentes, annoncent peut-être encore davantage l'épanouissement de la grâce dans l'œuvre du sculpteur; elles décèlent en même temps l'action sur son esprit des modèles antiques étudiés ou entrevus, car l'une d'elles a les plus grands rapports avec la célèbre figure de l'Ariane dont le moulage venait d'arriver à Fontainebleau.
Sur la porte de l'escalier, au fond de la cour à gauche (1), deux génies enfantins, assis et assoupis, tiennent des flambeaux allumés, symbole obscur, mais motif délicat et gracieux de cette sculpture de basse taille dont nous allons retrouver des spécimens aux Innocents.
Les quatre grandes figures représentant les Saisons, sculptées entre les hautes fenêtres du premier étage du bàli-
(1) Il est singulier que M. Jouin ait déclaré disparue cette sculpture qui, décrite et reproduite dans l'article de Montaiglon, se voit encore en place à Carnavalet. Elle y est même répétée symétriquement au côté droit de la cour, et il importe seulement de ne pas confondre la réplique moderne avec l'original placé à gauche.
70 J h] A N GOUJON.
ment du fond de la cour, ont été très admirées par les uns, très critiquées par les autres. Montaiglon, qui est enthousiaste pour tout le reste des sculptures de l'hôtel, a été très dur pour elles. Il est possible, comme il l'a indiqué, qu'elles datent d'un temps où Goujon n'avait plus le loisir de suivre de près l'exécution de ses modèles. Mais il est possible aussi qu elles soient antérieures aux figures des Innocents et du Louvre etconséquemment moins habiles et moins parfaites. Remarquons de toute façon que la figure de l'Eté est charmante et presque égale comme dessin et comme arrangement général aux Nymphes fameuses ; remarquons aussi que ce qu'il y a d'un peu poncif et lourd dans les figures d'hommes, comme l'Automne, se retrouvera justement dans certaines œuvres du Louvre, indubitables produits du maître qui ne redoutait sans doute pas autant ces effets classiques que nous ne sommes portés à le supposer, qui les recherchait peut-être au contraire.
Montaiglon met encore au compte de Jean Goujon les lions assez ennuyeux avec leurs boules et leurs amas d'armes antiques qui sont passés de la cour sur la façade. Il exalte surtout, malgré une attribution formelle à Ponce, que l'on rencont re dans Sauvai, les mascarons des claveaux du rez-de-chaussée de l'aile gauche, grimaçants et pittoresques, d'une exécution large et verveuse, étincelants de vie et d'esprit. Or la question de l'identité et de la qualité de talent de ce Ponce est restée aussi obscure pour nous qu'au moment oùMontaiglon écrivait, et il est difficile de prendre parti sur ce point .
Il est aussi malaisé, avouons-le, de suivre Montaiglon lorsqu'il veut retirer à Goujon, pour le donner à Germain Pilon, le tympan de la porte d'entrée, ajouté, dit-il, postérieurement à la construction, après 1577. Qu'il y ait là une addition, nous n'en disconvenons pas, mais on peut reconnaître aussi bien, dans le groupe des enfants nus appuyés sur Fccusson, le style, sinon la main, de Goujon ({ne celui de Pilon : nous retrouverons au Louvre ou à Anel des figures qui ont les plus grands rapports avec celles-ci.
La décoration de la fontaine des Innocents est l'ensemble le plus célèbre, le plus populaire même de Jean Goujon. C'est, autant que nous puissions l'avancer en l'absence de tout document, une commande de la municipalité parisienne qui donna lieu à ce chef-d'œuvre. Dès 1587, Gilles Corrozet la citait parmi les curiosités les plus remarquables de la ville de Paris. Mais il donnait pour son exécution la date de 1550, qui a été démentie par un texte mis en lumière par Montaiglon. Celui-ci nous apprend en effet que, lors de l'entrée solennelle de Henri II à Paris, la fontaine Sainllnnocent, « de nouveau rebastie d'un ouvrage singulier », était « enrichie de figures de Nymphes, fleuves cl fontaines à demi-taille » ( 1).
(1) Il ajoute que ladite fontaine était, lots de la cérémonie, « embellie dedans œuvre de diverses damoiselles et bourgeoises, avee plusieurs gentilshommes et citoyens de la ville tant bien en ordre que c'était une beauté ». On en a conclu que l'édifice qui s'élevait alors à l'angle de lajuc Saint-Denis et de la rue aux Fers formait comme une sorte de loggia derrière les balcons de laquelle on pouvait s'asseoir pour regarder défiler la pompe des entrées loyales ou des cortèges funèbres se dirigeant vers Saint-D< Qis. Ne pourrait-on interpréter plutôt le texte rapporté ci-dessus
Quoi qu'il en soit, l'édifice comprenait alors une double arcade sur la rue aux Fers et une simple sur la rue Saint- Denis. Chacune de ces arcades était accostée d'un double pilastre cannelé laissant en son milieu un champ long" et étroit que le sculpteur décora d'une mince et fluide figure de Nymphe tenant une urne symbolique. C'est le parti d'encadrement architectural qui apparaissait déjà en plus petit dans le soubassement de l'hôtel d'Écouen pour les figures des Vertus : or, Goujon était seul àÉcouen, Lescot ne travaillait certainement pas alors avec lui; il en est peut-être de même ici, ou bien la part de Goujon dans la collaboration est prépondérante. Le motif était répété cinq fois : deux sur la rue Saint-Denis, trois sur la rue aux Fers. Au-dessus de chaque arcade une frise en bas-relief, une autre au-dessous de la baie, dans le soubassement ; des figures volantes dans les écoinçons.
L'ensemble, mal entretenu, fut menacé de démolition et de démembrement vers la fin du xviue siècle; préservépar sa renommée même, défendupar desécrivains comme Quatremère de Quincy, il fut reconstruit et complété en 1787-88 par l'architecte Poyet au milieu du nouveau marché, aujourd'hui square des Innocents. Légèrement remanié encore sous l'Empire, c'est actuellement un édicule isolé à quatre faces, juché sur une pyramide à degrés un peu trop haute et abritant une fontaine dont l'eau jaillissante retombe en
comme l'indication d'une sorte de tableau vivant ordonné, suivant l'usage assez habituel en ces solennités, dans un cadre de style pour réjouir les yeux du roi entrant en sa bonne ville ?
Clichés Alinnri.