I. Les origines. — Premiers travaux a Rouen
On ne sait rien sur la naissance de Jean Goujon. Ni le lieu, ni, ce qui est plus grave, la date n'en sont jusqu'ici fixés par aucun témoignage valable. Un ensemble de traditions, la rencontre de familles du même nom en différents pays comme Caen, Alençon, Sées, Le Mans, etc., le fait surtout que la première mention certaine de son activité se rencontre à Rouen, rendent assez probable l'origine normande qu'on lui attribue généralement. Aucune preuve, ainsi que Ta démontré Montaiglon dans la Gazette des Beaux-Arts de 1884 (II, p. 379), n'autorise à le ranger parmi les artistes parisiens de naissance, bien qu'une bonne partie de sa carrière se soit écoulée à Paris. Quant à la date, on peut avec quelque vraisemblance la fixer aux environs de 1510, puisque ses premiers travaux connus sont de 1540 et qu'on paraît lui reconnaître dès lors une certaine compétence et une certaine autorité.
L'iconographie du maître (!) est également plus qu'in-
(1) Deux dessins seulement peuvent être cités ; l'un acheté surles quaispar Benjamin Fillon en 1867, a été reproduit sommairement en 1869 au catalogue de sa vente. Nous en ignorons le sort comme la valeur exacte, mais la date de 1563 qu'il portait, n'est pas pour nous rassurer sur son authenticité, puisque à cette date Goujon était sans doute déjà exilé loin do Paris, L'autre cité par Montaiglon qui en possédait une photographie en> 1884, et considéré par lui comme bien meilleur, faisait partie d'un recueil intitulé Album amicorum de Barnabas Pomer, peintre voyageur allemand ; il n'a pas été reproduit, à notre connaissance. Vendu en 1869 à la vente- Lebrument, il nous échappe aussi bien que le précédent.
certaine. On ne connaît ni portraits gravés, ni peintures ni sculptures qui nous révèlent ses traits avant d'incohérentes et fantaisistes images modernes.
La masse des œuvres de toute nature, de toute matière et d'âges très divers qu'on lui attribue ici ou là est considérable et étendrait son activité sur presque tout le siècle. Le nom de Goujon est un de ces noms illustres qui ont toujours sollicité l'imagination des auteurs de guides et des cicérones professionnels : beaucoup de ces attributions de fantaisie remontent assez loin et n'ont souvent guère plus d'autorité pour cela. Nous ne retiendrons ici que les œuvres qui nous paraissent indiscutables, dont l'attribution est appuyée par des textes ou des témoignages très sûrs et dont, remarquons-le, aucune n'est signée. Nous ne discuterons, parmi les attributions incertaines, que celles qui ont été présentées avec quelque autorité ou qui se l'apportent à des œuvres très significatives.
Notons ainsi tout d'abord, parce qu'elle remonte jusqu'aux A ntiquités nationales de Millin et parce qu'elle nous révélerait une œuvre très précoce (1526), l'attribution à notre artiste d'un gisant cadavérique qui se voit dans la chapelle Saint-Clair de l'église de Gisors. Aucune preuve documentaire, rien non plus dans le faire assez banal de ce morceau qui rappelle plutôt l'esprit de certains ateliers gothiques du xvft siècle, ne nous engage à la maintenir.
Notons également, pour l'éliminer de suite, l'ai tri billion de quatre reliefs en bois représentant des Évangélistes qui se voient au Musée d'Alençon et où l'on a
voulu voir un travail de jeunesse de Goujon que l'on prétendait originaire de cette ville. L'œuvre rappelle vaguement le style du maître et s'inspire, à n'en pas douter, de ses créations dont nous allons parler tout à l'heure, mais elle nous paraît assez postérieure à la date de ses débuts.
C'est à Rouen, pendant les années 1540-1541, que nous trouvons pour la première fois le nom de Goujon mentionné dans certains fragments des comptes de la cathédrale et de ceux de l'église Saint-Maclou publiés par Deville (1).
A la cathédrale, Goujon est payé pour « lespourtraits du portail et de la fontaine » (sans date précise, Comptes des années 1540-1541) ; à Saint-Maclou pour « le pourtrait d'une colonne et d'un piédestal pour servir aux orgues » (22 mai 1541), pour le « devis de peindre les orgues », enfin pour deux « pourtraits pour faire une custode » ou ostensoir. Ce sont là, on le voit par le texte même et aussi par l'importance minime des sommes versées, de simples projets dessinés, pour des travaux d'architecture, de peinture ou d'orfèvrerie.
Rien ne nous prouve que ces projets aient été exécutés, sauf un seul, celui des colonnes de l'orgue, pour la réalisation duquel on voit Goujon passer marché le 9 août 1541, moyennant soixante-dix-huit livres, quinze sols ; le «pourtrait » lui avait été payé quelques mois auparavant cinquantesept sols, six deniers. C'est du reste le seul de ces travaux dont nous saisissions encore aujourd'hui le résultat : deux colonnes de marbre de galbe classique, dont les chapiteaux
(1) Les tombeaux de la cathédrale de Rouen. 1833, in-8, p. 97 et 1:20-127.
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corinthiens et les bases sont en marbre blanc, le fût et le piédestal en marbre noir, suivant les termes mêmes du contrat, soutiennent toujours à Saint-Maclou la tribune de l'orgue.
C'est peu de chose évidemment, mais c'est un document singulièrement significatif pour nous prouver combien, dès 1540, le jeune artiste était avancé déjà dans l'étude du style classique, quel goût de pureté, de sobriété, quel souci d'exactitude archéologique il substituait non seulement à la luxuriante ornementation flamboyante qui en Normandie s'était prolongée fort avant dans le xvie siècle el qui estencore représentée tout à côté parle célèbre escalier de l'orgue, mais à ce décor de la « première Renaissance », si riche, si varié, couramment pratiqué à cette date par toute la France et dont le balcon même de l'orgue de Saint- Maclou était un spécimen typique.
La décoration des orgues de Saint-Maclou, si elle a été exécutée, a disparu ; il en est de môme pour l'ostensoir. Quant au portail et à la fontaine de la cathédrale, il nous est assez difficile de deviner en quoi consistait le dessin fourni par Goujon ; nous ignorons s'il fut réalisé ; il n'en reste plus en tout cas aucune trace aujourd'hui. On cite pourtant à Rouen une fontaine et surtout des portes que Ton attribue couramment a notre artiste ; notons bien d'abord que cette fontaine et ces portes sont à l'église Saint- Maclou et ne correspondent en aucune façon au document précédent (1).
(1) Il est étrange que Montaiglon lui-même n'ait pas ï;iil relie nécessaire distinction [Gazelle des Beaux- Ails, 1884, II. p. o82). — L'abbé Ouin-La-
La fontaine très mutilée qui se voit surle flanc de l'église, avec des amours nus et de grosses guirlandes de fruits dans le style de l'École de Fontainebleau, est un monument curieux, non daté du reste, pour lequel on a pu s'inspirer peut-être du dessin fourni par Goujon en 1541 pour un autre édifice, mais où rien ne nous autorise à voir une œuvre de sa main ou de son invention.
Quant aux portes, elles sont au nombre de trois : deux se voient à la façade occidentale, abritées sous le porche gothique : la porte centrale à deux vantaux, la porte gauche, dite porte des fonts, à un seul vantail; la troisième est au transept gauche. Cette dernière, très admirée généralement, porte la date de 1557. Les deux autres ne sont pas datées; mais on sait qu'elles n'étaient pas terminées à la fin du règne de Henri II et que c'est de 1555 à 1560 qu'on y travailla surtout. On n'hésite pas cependant à y reconnaître la main ou tout au moins le dessin de Jean Goujon, qui quitta Rouen avant 1544 et qui n'y est plus jamais mentionné par la suite. Montaiglon luimême, suivi par M. Jouin, tout en abandonnant la porte du transept qu'il considère comme une imitation maladroite de la petite porte, affirme reconnaître dans la composition de celle-ci la marque de Jean Goujon ; il insiste en particulier sur le sentiment de trois ligures de relief très
croix, dans une notice sur Saint-Maclou de Rouen publiée en 1846, et dont l'information est assez suspecte, affirme avoir retrouvé une quittance de Goujon relative au travail des portes. Mais il n'en donne pas le texte et personne ne paraît jamais l'avoir relevée.
méplat, debout sur la corniche médiane entre des cariatides. Ces trois figurines de remplissage et sans signification précise rappellent effectivement les formules et le style de Goujon; on retrouverait peut-être aussi sa verve classique, son interprétation libre et vivante des motifs antiques dans le beau mascaron de satyre en bronze qui se voit au milieu de la petite porte basse. Mais ce ne son! là que des détails : ni l'exécution générale, presque partout lourde ei pâteuse, ni la composition d'ensemble, surchargée d'ornements sans repos et sans ordre, ainsi que l'ont fort justement fait ressortir Palustre et M. Enlart(l), ne rappellent la perfection de sa technique raffinée, la qualité de son invention toujours sobre et élég-ante, ou le caractère de pureté classique déjà donné par lui à la seule des œuvres de sa période rouennaise que nous connaissions avec certitude : nous sommes en présence, au portail de Saint-Maclou, d'œuvres honorables dehuchiers de l'époque de Henri 11, qui ont pu ici et là réintroduire dans leur composition, confuse et composite comme tant d'autres œuvres de ce temps, quelques réminiscences des types mis en vog"ue par Jean Goujon, mais qui, s'ils ont eu connaissance de quelque dessin exécuté par lui vers 1540, l'ont complètement transformé et altéré.
Remarquons que, dans les diverses occasions où nous venons de voir employer Jean Goujon, il s'agit exclusivement de dessins ou de travaux de décoration, presque d'architecture, et non de sculpture. Quelle était donc la (1) Les villes d'art célèbres, Rouen. Laurens, éd., p. 74.
qualité, la fonction, le métier de notre artiste? Les textes cités jusqu'ici le qualifient seulement de Maître Jean Goujon. En voici deux qui paraissent plus précis; ils se rapportent encore à des travaux rouennais et aux années 1541 et 1542.
Au mois d'octobre 1542, Goujon figure dans une de ces commissions d'artistes réunies, suivant l'usage du temps, par les fabriques ou les municipalités pour examiner quelque ouvrage terminé ou projeté. Il s'agit cette fois d'un clocher en bois à élever sur la lanterne de la cathédrale, et parmi nombre de maîtres maçons, de maîtres charpentiers, plombiers, etc., figurent « Jean Goujon et Noël Quesnel ymaginiers et architecteurs jurés en icelle ville » . Nous sommes bien mal renseignés malheureusement sur la valeur exacte de ces termes de métiers, sujets du reste à des variations suivant l'époque, et il faut se garder des interprétations trop catégoriques. 11 semble bien toutefois, d'après la classification même des gens de métier ici convoqués, que Goujon et Quesnel représentent, à côté des spécialistes compétents en matière de construction, les décorateurs chargés de donner leur avis sur Je projet. Le mot & architecte ou architecteur est loin d'avoir encore le sens complet que l'usage moderne lui a donné et s'applique surtout alors aux « deviseurs de plans », faiseurs de « pourtraits », inventeurs de décorations, dessinateurs d'ornements à la mode nouvelle, à un Fra Giocondo, à un Dominique de Gortone, à un Serlio, qui inspirent mais ne semblent pas diriger effectivement la construction des