‹ Jean GoujonChapitre 6 sur 23 · CHEMINÉE DE LA GRANDE SALLE · texte numérisé non relu

CHEMINÉE DE LA GRANDE SALLE

(Château d'Écouen.)

Sommes-nous autorisés à affirmer que l'œuvre de Jean Goujon valait beaucoup mieux que ce que nous avons sous les yeux? Rien ne nous renseigne sur son talent de portraitiste qui, peut-être, était assez mince. L'attribution des effigies fameuses comme celle de l'amiral Chabot qu'on a voulu lui donner, des bustes comme le Henri II du Louvre qu'une tradition sans fondement continue à faire cataloguer comme une œuvre de lui, est plus qu'hypothétique, et il manque justement, pour la confirmer, de pouvoir s'appuyer sur le style d'un portrait certain de Goujon comme serait le Georges d'Amboise, s'il avait été conservé.

Une tradition dont Al. Lenoirest peut-être bien l'auteur responsable et que des critiques récents (1) ont prétendu appuyer sur l'étude analytique du monument lui-même, donnerait également à Jean Goujon le magnifique tombeau de Louis de Brézé, sénéchal de Normandie, qui fait face, dans la chapelle absidale de la cathédrale de Rouen, au tombeau des cardinaux d'Amboise. On a pensé ainsi remplir par une œuvre considérable le séjour de Goujon à Rouen, qui cependant, d'après les textes, ne s'étend strictement qu'aux années 1541 et 1542. On a voulu, d'autre part, faire de cette œuvre importante le principal mérite du jeune sculpteur qu'elle aurait désigné au cboix des architectes parisiens dès le printemps de 1512. On a même avancé que ce premier travail, entrepris aux frais de Diane de Poitiers, serait l'origine de la fortune future de Goujon

(1) Voir L. de Vesly, liéunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, 1904, [». 07 et suiv.

et de rattachement que Diane lui aurait témoigné par la suite. On pourrait même ajouter, entrant dans cette voie de l'hypothèse, que si Goujon a pu donner avant 1540 le dessin général de ce tombeau classique appliqué au mur, à plusieurs étages d'ordres superposés et avec une statue équestre en haut relief à l'étage supérieur, c'est qu'il a certainement vu l'Italie, et qu'il y a étudié, en même temps que les ordres antiques, les grands tombeaux de la Renaissance.

Hâtons-nous de dire que ce ne sont là que des hypothèses, séduisantes il est vrai, mais qu'aucune preuve palpable ne vient étayer. Nous sommes très mal renseignés en effet sur l'histoire même de ce tombeau. Lo sénéchal était mort en 1531. Sa veuve qui resta, malgré la fortune que l'on sait, assez fidèle au souvenir de son mari pour demeurer en relations, sa vie durant, avec le chapitre delà cathédrale qu'elle chargeait des honneurs à rendre à sa mémoire, mit pourtant quatre ans avant d'aviser les chanoines, en 1535 (c'est le seul document relatif à l'histoire du monument cité par Deville), des services qu'elle voulait fonder et de son intention d'élever un tombeau à Louis de Brézé. L'exécution du monument suivit-elle immédiatement et combien de temps dura-t-elle ? Nous n'en savons absolument rien. Si l'on travaillait au tombeau vers 1540, il est certain que Goujon était à Rouen à ce moment et qu'il put y collaborer. Dans quelle mesure? Voilà ce qu'il est très difficile, sinon impossible, de discerner en l'absence des textes. S'appuyant sur le seul terme de comparaison

certain dont on puisse se servir, M. de Vesly a pu cependant établir des analogies frappantes entre les colonnes de marbre noir à chapiteaux d'albâtre de l'ordre inférieur et celles de l'orgue de Saint-Maclou. Quant au dessin général du monument, il n'offre certainement pas avec le style habituel de Jean Goujon une divergence égale à celle que nous notions tout à l'heure dans les portes de Saint-Maclou ; remarquons cependant, comme l'a fait M. Enlart, que la composition architecturale du second et surtout celles du troisième étage sont loin d'être d'une pureté et d'une logique parfaite.

On a attribué à Quesnel, parce qu'elles sont médiocres et que l'une des figures ressemble vaguement aune vierge placée par lui en 1540, sur le faite d'une chapelle de la cathédrale, les figures de la Vierge et de Diane en costume de veuve qui se dissimulent derrière les colonnes de la base. Les cariatides sont aussi d'exécution médiocre et de dessin inutilement tourmenté ; elles rappellent plutôt celles qui apparaissent dans certaines éditions italiennes de Yitruve antérieures à 1540, que les chefs-d'œuvre que Gou jon réalisera dix ans plus tard. Quant au gisant nu, M. Gonse dans sa Sculpture française le déclare unique en sa perfection et ne veut l'attribuer qu'au premier sculpteur du temps. Nous avouons ici ne pas partager absolument ce sentiment : quelque peu étriqué dans ses proportions, ce cadavre, d'exécution sommaire, d'allure dramatisée à l'excès, ne parait pas égaler les robustes gisants de François 1" et de Henri ÏJ, et quant à la parenté de ce morceau de nu avec la Diane

cTAnet et les nymphes des Innocents, elle nous semble très approximative.

Si donc quelque chose dans le tombeau de Brézé peut passer pour essentiellement « goujonnesque », c'est l'architecture et l'ornementation de la partie basse. Encore, ne serait-il pas impossible qu'un autre artiste ait copié ou interprété des modèles, comme les colonnes de Saint-MacJou, laissés à Rouen par Goujon dans un séjour dont la durée exacte nous échappe et pendant lequel nul document conservé ne nous affirme qu'il ait travaillé au tombeau deBrézé.

C'est vers la date de J543, qu'il faudrait placer, si l'on admettait entièrement une autre ingénieuse et tentante proposition de M. Gonse, l'exécution, par Jean Goujon, de la statue funéraire de l'amiral Philippe de Chabot. L'amiral mourut le 15 juin 1543 : un tombeau lui fut élevé dans l'église des Célestins de Paris ; mais ce tombeau comprenait évidemment, nous nous rangeons ici bien volontiers à l'opinion de M. Gonse, deux parties absolument distinctes: d'une part, l'encadrement somptueux garni de figures accessoires, génies, Fortune, etc., datant des environs de 1560, (on sait que le monument fut complété à cette date par ordre de Léonor de Chabot, grand écuyer de France, et que ce complément fut sans doute l'œuvre de Jean Cousin), d'autre part, la statue de l'amiral exécutée, suivant des témoignages très sérieux, sur les ordres de François Ier et au lendemain même de la mort de l'amiral. C'est cette ligure de marbre à demi couchée, aujourd'hui au Louvre, un absolu chef-d'œuvre, que M. Gonse voudrait pouvoir

donner à Jean Goujon, et c'est sur ce point que nous hésitons à le suivre : en 1543, Jean Goujon ne travaillait pas encore pour le roi (il n'a jamais travaillé que pour Henri II), il n'était peut-être même pas encore à Paris ; on ne saurait, en tout cas, le qualifier d'artiste en vogue. Faut-il dire enfin que nous ne croyons pas, qu'à tout le moins, nous ne savoîis pas, Goujon capable d'un tel effort de réalisme, d'une telle puissance dans le rendu d'une effigie robuste et pleine ? Entre les deux noms mis en avant par M. Gonse, celui de Goujon et celui de Bontemps, s'il fallait choisir d'après le caractère général de l'œuvre connu, c'est plutôt vers le second que nous pencherions. Il est prudent toutefois de laisser encore ce chef-d'œuvre anonyme.

Qu'avait fait Goujon avant les travaux mentionnés plus haut? Comment s'était-il formé? Où avait-il puisé les principes du style antique que nous l'avons vu appliquer déjà à Saint-Maclou ? Avait-il voyagé avant de travailler à Rouen? Avait-il vu l'Italie? Fréquenta-t-il au moins, avant ou après, les ateliers de Fontainebleau où besognaient les Italiens, les Serlio, les Rosso, les Cellini, où le Primatice rapportait en 1540 une collection de moulages d'après l'antique? Autant de questions que nous devons laisser sans réponse tant que nous ne nous plaçons que sur le terrain des faits certains : car aucun document ne nous le montre, avant ou après son séjour à Rouen, figurant dans aucun atelier de l'époque; nous ne saisissons même nulle part de trace de son passage ni en France ni en Italie, ni même à Fontainebleau. On le cherche en vain en particu-

lier sur les comptes des bâtiments du roi où nous rencontrons tant d'autres provinciaux, les Jullyot de Troyes, par exemple, ouïes François de Tours, attirés sur les chantiers royaux, alors en pleine activité.

Il vint à Paris cependant, et c'est là que nous allons le retrouver après une année entière (1543) où nous ignorons absolument ce qu'il devint.

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