II. — Jubé de Saint-Germain-l'Auxerrois et travaux d'Écouen
Quelles furent les raisons exactes ou l'occasion de son départ de Rouen ? Comment fut-il mis en rapport avec un architecte parisien ? Problèmes : tout ce que nous savons, c'est qu'en 1544, il travaille « de son métier d'imagier » pour la fabrique de Saint-Germain-l'Auxerrois « sous Monseigneur de Clagny », c'est-à-dire sous Pierre Lescot dont nous le verrons rester fidèlement le collaborateur pendant tout le reste de sa carrière. Il s'agit de la décoration du « pupitre » ou jubé de l'église, et c'est bien de sculpture uniquement que Jean Goujon s'occupe ici ; il est même simplement qualifié, une fois entre autres, de « maître tailleur d'images à Paris » (1).
(1) Les textes relatifs à ces travaux ont été retrouvés par le marquis de Laborde dans des circonstances qu'il a racontées de façon très piquante, dans un article célèbre; ils sont publiés in extenso à la suite de ses Comptes des bâtiments avec des rectifications de date dont il est bon de tenir compte. L'article, réimprimé en tète des Comptes des Bâtiments du roi, donnait la date de 1542, qui eût obligé à faire voyager Goujon entre Rouen et Paris, pendant cette année, alors que les premiers paiements mentionnés dans le texte des comptes sont de 1544.
JKAN GOUJON. 39
Les travaux du jubé dont Pierre Lescot, abbé de Clagny. avait fourni le dessin et dont un nommé Poireau, puis Pierre de Saint-Quentin dirigèrent la maçonnerie, durent commencer dès la (in de 1539. Le gros œuvre paraît en avoir été terminé vers le début de 1544. Des imagiers tels que Simon Le Roy et Laurent Regnaudin y furent employés avant ou après cette date pour l'exécution d'ornements ou de figures décoratives, des anges notamment. Jean Goujon, pour lui, ne dut commencera travailler qu'au printemps de 1544 : il touche son premier paiement partiel en mai 1544, et son compte est réglé au mois de janvier suivant, moyennant le prix total convenu, rappelé dans ce dernier compte, de « six-vingt-quinze livres tournoys » pour « une Notre- Dame de Pitié etquatre Évangélistes à de m y e- taille » plus six tètes de chérubins. Cette Notre-Dame de Pitié n'est autre évidemment (1) que la scène de Y Ensevelissement du Christ décrite et admirée par Sauvai. Elle fut réservée lors de la démolition du jubé au milieu du xviuc siècle, achetée par Georges Gougenot, qui en orna sa chapelle familiale à l'église des Cordeliers, d'où elle passa au Musée des Monuments français, puis au Louvre (2). Les Évangélistes, qui l'avaient accompagnée aux Cordeliers, s'égarèrent un moment à la Révolution, mais vinrent heureusement la rejoindre au Louvre au milieu du xixe siècle. L'ensemble presque complet de l'œuvre de Goujon — il n'y manque
(1) Malgré l'opinion de M. Jouinqui imagine que cetlc mention, pourtant assez courante, désigne une œuvre aujourd'hui disparue
(2) Nous avons rétabli cette suite de transmissions dans les Arcliives de L'art français, Nouvelle série, 1907, p. 319-323.
que les tètes de chérubin — se trouve ainsi reconstitué.
Les cinq bas-reliefs, dont la pierre à grain fin et serré apparaît débarrassée de la dorure dont on les avait « barbouillés » à la grande indignation de Sauvai, étaient appliqués sur la balustrade du jubé au-dessus de trois arcades en plein cintre, aux jambages revêtus de colonnes corinthiennes. Aucun dessin, aucune gravure ne nous en a transmis l'ordonnance. Mais nous pouvons l'imaginer assez aisément à l'aide de la description de Sauvai et de la comparaison avec certains jubés de la même époque qui ont été épargnés ou dont nous possédons au moins des gravures comme celui de l'église Saint-Étienne de Troyes, décoré quelques années plus tard par Dominique Florentin (1).
Si nous continuons de suivre chronologiquement l'œuvre de Jean Goujon, ce sont les travaux d'Écouen qui paraissent se placer immédiatement après ceux de Saint-Germain- TAuxerrois. Une brève mention d'un ouvrage sur lequel nous allons revenir tout à l'heure, nous permet d'affirmer avec certitude que notre artiste travailla à Ecouen. En quelle qualité ? pendant combien de temps ? à quels ouvrages au juste ? Il est difficile de le dire, les comptes de la construction d'Écouen ne nous ayant pas été conservés et l'histoire de ce château étant pleine d'incertitudes.
Nous savons seulement qu'en 1547, Jean Martin, dans la préface de sa traduction de Yitruve, cite notre Jean Goujon et le désigne comme « naguère architecte de Monsieur le connétable », c'est-à-dire d'Anne de Montmorency. Les
(1) Voir Koechlin et Marquet de Vasselot, La sculpture à Troyes, pl. 85.