‹ Jean Henri, comte de FrankenbergChapitre 100 sur 127 · PERSÉCUTIONS CONTRE · texte numérisé non relu

PERSÉCUTIONS CONTRE

saine doctrine; moyens que Jésus-Christ a soumis à ceux à qui il a confié son Église. »

Le môme évêque conseille à l’empereur, pour terminer cette lutte, de permettre que les évêques de Belgique se réunissent en concile national ; et il se flatte, dans l’attente de cet heureux moment , que la religion et la piété de Sa Majesté l’empêcheront de sévir contre un évêque qui ne suivait que le mouvement de sa conscience, et ne cherchait que les moyens de la tranquilliser.

Les évêques d’Ypres(l) et de Bruges mandèrent à l’empereur qu’ils avaient satisfait à ses ordres, et qu’ils les avaient communiqués à leurs élèves; mais ils protestèrent en même temps le plus énergiquement possible que cet acte d’obéissance n’impliquait de leur part aucun consentement à la suppression de leurs séminaires, et bien moins encore aucune approbation du séminaire général. Ils renouvelaient en même temps toutes leurs protestations antérieures contre cet institut.

Les élèves du diocèse d’Anvers , lors de la fermeture violente de leur séminaire, avaient pris la fuite; et, pour ne pas compromettre leur évêque aux yeux de l’empereur, ils n’avaient pas fait connaître à celui-là le lieu où ils s’étaient provisoirement retirés. Ce prélat exprima en conséquence au prince sa douleur de ne pouvoir communiquer ses ordres aux jeunes séminaristes, et lui fit observer en même tempsqu’il se dirigerait dans cette affaire uniquement d’après la conduite du cardinal lui-même, son vénérable métropolitain , dans

(i) Bec. Xlll, p. 158-155.

LE CARDINAL

l’espérance que cette manière d’agir ne serait pas interprétée comme une désobéissance ou un manque de soumission à la volonté impériale , à laquelle d’ailleurs il ne voulait opposer que ses représentations respectueuses et ses constantes prières. « Notre conduite^),» c’est ainsi qu’il termine sa lettre du 12 mars, « a été en tout conforme à ces sentiments. Lorsque l’on a fait sortir mes jeunes clercs de leur séminaire, ils obéirent tous sans murmurer, sans embarras. Et vos lois, Sire, peuvent-elles demander quelque chose de plus? Ne suffit-il pas qu’elles soient obéies? Peuvent-elles vouloir forcer l’opinion, la persuasion, la conviction intérieure? Votre Majesté, qui a annoncé à tout l'univers des principes d’une tolérance universelle, exceptera-t-elle de sa loi les évêques catholiques seuls, les seuls ministres des autels? Non, elle ne voudra pas les forcer d’agir contre leur persuasion, contre leur conscience. »

Alors se déchaîna une tempête de persécutions contre le vénérable chef de l’Église belge. Les hommes qui étaient à la tête de la commission ecclésiastique de Bruxelles ne négligèrent aucun moyen pour se venger de lui de la manière la plus sauvage. Le comte de Trauttmansdorff, leur aveugle instrument, lui adressa, le 5 mars, une lettre dont on trouverait peu d’exemples dans les annales de l’Église, pas même dans les temps les plus déplorables et les jours de l'arianisme, cette hérésie dont l’unique soutien était le glaive. Voici cette lettre , où la colère supplée à la grammaire (2) :

( 1 ) RtC. XIII, [>. 152 .

(s) Rec. XIII, p. iss.

KYAMBN FAIT FAR

« Comme la conscience de V. E.,» c’est ainsi qu il s’exprime, « allègue sans cesse, depuis 1789, une raison qui lui donne assez de courage pour désobéir de la façon la plus soutenue et la plus marquée à son souverain , elle lui en donnera également assez sans doute pour résigner entre les mains de Sa Majesté des dignités qui la mettent dans la cruelle alternative d’être infidèle à sou souverain, ou à cette conscience qu’elle laisse si aveuglément diriger.

o C’est cette démarche qui prouvera à l’empereur et à tout le pays, qu’on instruira légalement de ce que vous ferez ou ne ferez pas à cet égard, en combien de circonstances de votre conduite cette raison ne vous sert que de prétexte.

« C’est cette démarche aussi qui est l’unique moyen d’éviter le scandale que Votre Éminence va donner, si elle m’oblige, en ne se rendant pas de bonne grâce et au jour marqué à Louvain, d’exécuter d’abord les ordres de Sa Majesté, ordres terribles qui effectueront la même chose avec plus d'éclat et dont les circonstances sont sans exemple , ainsi que l’est aussi la désobéissance par laquelle Votre Éminence se désigne elleinéme comme victime qui doit être immolée à la juste vengeance de l’empereur, etc. »

Le cardinal ne crut devoir répondre à ces menaces impertinentes que par un billet laconique ainsi conçu : a En proposant simplement dans ma représentation ces moyens, les seuls efficaces pour remplir le but de Sa Majesté à l’égard de la déclaration qu’elle désire, je ne crois pas avoir refusé de me rendre à Louvain, comme effectivement je m’y trouverai demain au soir, jour fixé. »

LE CARDINAL

Cette conduite ferme du cardinal ne surprit pas peu le ministre, et le remplit même peut-être d’une juste honte. 11 changea aussitôt envers lui son langage hautain, et lui exprima (1) le même jour toute sa joie au sujet de sa résolution de se rendre à Louvain pour l’affaire en question. 11 lui mandait en même temps qu’il avait chargé non-seulement les professeurs, mais aussi le recteur du séminaire général, de lui fournir tous les éclaircissements désirables au sujet de l’enseignement théologique, des livres classiques qui servaient aux cours, et de tout le système disciplinaire de l'institut, afin qu’il fût ainsi mis en état de pouvoir porter un juste jugement sur l’orthodoxie de ce même enseignement, sans avoir besoin d’assister aux cours. 11 se flatte encore, dit-il, qu’après avoir correspondu sur ce point aux désirs de Sa Majesté, il étendra aussi sans doute cette soumission jusqu’à l'envoi des jeunes théologiens de son diocèse au séminaire général pour le jour fixé.

Le cardinal se rendit en effet, le 8 mars, à Louvain, accompagné de MM. Romuald-Jacques Van-Rymenum, chanoine et official du chapitre métropolitain de Malines, et Joseph-Hippolyte Duvivier, son secrétaire intime, tous les deux prêtres aussi distingués par leurs vertus que par leur science.

Dès le 10 mars, il commença son examen, et proposa d’abord aux professeurs les deux questions suivantes :

a 1° Les évéqnes ont-ils de droit divin ( c’est-h-din », en vertu du pouvoir que Jésus-Christ leur a donné') le pouvoir d’enseigner et d’instruire, en tout temps, par

(i) Rec. XIII, p. 187.

lîi.

CXAMKN FAIT PAR

eux-mêmes ou par d’aulres, non-seulement en faisant le catéchisme et en prêchant, mais aussi en enseignant la théologie à ceux qui aspirent à l'état ecclésiastique ?

a 2° Ce droit peut-il être empêché ou restreint par la puissance séculière ? »

Ces deux questions, aussi inattendues qu’habilement choisies, devaient trancher le nœud gordien de cette cause. Ces hommes incrédules et corrupteurs de la jeunesse catholique en sentirent toute la portée et jetèrent les hauts cris. TrauttmansdorfT, à leur instigation, écrivit, dès le jour suivant, il mars, au cardinal la lettre suivante, délicieuse de naïveté et d’abandon grammatical (i) : «Mon cousin, ayant appris avec une surprise extrême les deux questions que vous avez proposées hier au professeur de la pastorale, l’abbé Dillen, je vous fais la présente (sic) pour vous dire que ces questions ne faisant pas partie de l’enseignement, et ne pouvant ni ne devant entrer dans l’objet de votre mission, qui se borne à examiner si la doctrine qu’on enseigne à Louvain est orthodoxe ou non , j’ai interdit tant audit professeur qu’à la faculté de répondre à ces deux questions, comme à toute autre étrangère à l’objet sus-mentionné, pour lequel seul vous aviez été envoyé à Louvain. »

L’ineptie du ministre impérial, qui s’entendait probablement mieux à la guerre qu’à la théologie, est moins surprenante assurément que l’effronterie des professeurs qui lui dictèrent cette stupide réponse.

Le lendemain, le cardinal répondit avec dignité et directement à l’empereur (2) : « Sire, les deux questions

(1) Rec. XIII, p. 141.

(2) Rec. XIII, p. 142.

LE CARDINAL

que j’avais proposées au professeur Dilien, de même qu’aux autres professeurs désignés pour enseigner les élèves du séminaire général, tiennent évidemment au dogme, par conséquent regardent incontestablement l’enseignement ; la seconde est une suite nécessaire de la première. Il me serait donc tout à fait impossible de pouvoir avouer la pureté de la doctrine qu’ils enseignent et leur orthodoxie personnelle, s’il ne leur était pas permis de s’expliquer clairement et en toute liberté sur des points aussi importants, par lesquels j’ai cru devoir commencer : ces points ayant été jusqu'à cette heure les principaux objets de toute humble représentation que j’ai pris la liberté de mettre sous les yeux de Votre Majesté sur cette matière, et sur lesquels je devais être avant tout apaisé. »

Trauttmansdorff, intimidé par cette noble réponse, ordonna aussitôt à l’abbé de Mazière, doyen de la faculté théologique, de résoudre les questions du cardinal. Cet homme, à l’âme janséniste, courtisan du pouvoir et traître à l’Église, répondit donc au nom de ses collègues, qui partageaient sa manière de voir, dans les termes les plus équivoques, les plus contradictoires et les plus étrangers à la question (1) : Qu’il n’était douteux ni pour lui ni pour ses collègues que les évêques pussent, en vertu du droit divin, instruire et catéchiser leurs fidèles ; mais qu’il était vrai aussi que le souverain pouvait, pour de justes motifs, ordonner que les jeunes élèves qui se destinent au sacerdoce dussent préalablement faire leurs éludes, pendant un certain temps, dans quelque université. El que, comme

(t) Rec. XIII, p. 14$.

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les questions proposées par le cardinal semblaient avoir uniquement rapport au séminaire général, ils croyaient, en conséquence, pouvoir répondre qu’il était hors de doute que les évôques non-seulement pussent en conscience envoyer les élèves de leur diocèse dans cette académie, mais encore qu’ils y fussent obligés; d’autant plus qu’il était notoire que les études s’y faisaient mieux que dans des écoles privées , savoir, les séminaires épiscopaux ; qu’on y enseignait les dogmes catholiques dans toute leur pureté, et que les évêques pouvaient y exercer la pleine surveillance, conformément à leur droit.

Trautlmansdorff envoya au cardinal , avec un air triomphant, cette réponse, chef-d’œuvre de malice et de déraison, en lui observant avec bonhomie que, bien qu’il eût fait officiellement aux membres de cette faculté, au nom de l’empereur, défense de répondre à ces questions captieuses et qui n’avaient point de rapport avec la mission du cardinal, il les avait cependant, par un excès de condescendance, officieusement invités à les résoudre; et qu’il espérait ainsi que Son Éminence verrait ses scrupules entièrement dissipés par cette solution, qu’il lui envoyait aussi sans lui donner aucun caractère officiel, mais par un rare trait de bonne amitié. Il rappelle de nouveau Frankenberg au but de son séjour à Louvain , et continue en ces termes (1) : « Voilà ce que veut l’empereur, pour faire cesser une bonne fois l’insulte faite à sa personne, en inquiétant le public et en mettant en doute les sentiments, les principes en matière de religion. Sa Majesté le veut si

(i) Rec. XIII, p. 143.

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absolument, que je vous préviens, monsieur le cardinal, que vous ne pourrez quitter Louvain avant que d’avoir entièrement rempli les intentions souveraines à cet égard. Vous jugerez de là qu’il ne peut et ne doit s’agir d’aucune question étrangère à ce seul objet, et que toute démarche de votre part qui tendrait , soit à prolonger la besogne pour laquelle vous avez été mandé dans cette ville-là, soit à retarder ou embarrasser la déclaration formelle que Sa Majesté veut que vous fassiez, ne pourrait qu’ajouter à la juste animadversion de l’empereur, et me mettrait avec d'autant plus de raison dans la nécessité de faire cesser la suppression des ordres rigoureux à l’égard de Votre Éminence, que vous ne pouvez pas vous dissimuler l’influence de votre exemple, de votre contenance; que les difficultés que vous annoncez à tous égards sont la seule cause qui arrête, de la part des religieux et des autres ecclésiastiques séculiers, la soumission qu’ils doivent indistinctement aux ordres du monarque, et que par là vous vous rendez responsable de tous les maux qui résulteraient pour eux d’une désobéissance aussi formelle que soutenue, et sans exemple. J’espère que Votre Éminence, en donnant une suite sincère et prompte à ce que je viens de lui mander, m’épargnera la fâcheuse nécessité d’exécuter d’abord las résolutions sévères et éventuellement prescrites par Sa Majesté, comme j’en ai prévenu Votre Éminence par une lettre confidentielle du 6, qu’elle voudra bien regarder comme insérée dans la présente. »

Le cardinal ne prit, comme on devait s’y attendre, aucune connaissance de cette communication purement confidentielle, et se plaignit au ministre de la conduite

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illégale qu’on s’était permise envers lui, et qui rendait illusoire sa mission à Louvain. Il lui observa, en outre, que si l’on s’en était tenu consciencieusement aux termes de la dépêche impériale du 4 mars, il lui aurait été possible de se procurer tous les éclaircissements nécessaires pour pouvoir décider si l’enseignement des professeurs était orthodoxe ou contraire aux véritables priucipes de l’Église catholique. « Car, » ajoutait-il (1).

« l’enseignement de l’Église catholique ne comprend pas seulement certains points doctrinaux, mais tout le corps de la doctrine orthodoxe : tout ce qui regarde le dogme porte sur un point indivisible; et, n’étant pas orthodoxe sur un article, on cesse de l'être sur tous ' les autres. Conséquemment, il me sera absolument impossible de donner, en faveur de l’école de Louvain, la déclaration d’orthodoxie dont il s’agit, aussi longtemps qu’il sera défendu aux professeurs de me répondre clairement et catégoriquement sur tous les points de la doctrine catholique, sur lesquels je croirai devoir les interroger.

« Je ne dissimulerai pas à Votre Excellence la douleur, la surprise que m’a causées la réitération des menaces contenues dans sa lettre du 6 mars, qui n’ont influé en rien dans la démarche que j’ai faite en me rendant à Louvain, et la supplie de se convaincre de l’inutilité de ces moyens, qui ne m’induiront jamais à manquer à Dieu dans le plus important de mes devoirs, et à mon souverain, lorsqu’il m’ordonne lui-même de lui déclarer la vérité. »

Pendant ce temps-là, le gouvernement, pour donner

(l) Rec. XIII, p. 146.

LE CARDINAL

une marque de son dédain profond pour les réclamations de l'épiscopat, des états, du clergé et du peuple, nomma recteur du séminaire général l'abbé Baillet, prêtre de nom , mais initié aux secrets de la perverse philosophie et de l’incrédulité du jour, et défenseur ardent du jansénisme. Cet homme eut l’audace d’annoncer sa nomination par une lettre orgueilleuse, en date du 18 mars, adressée à tous les évêques , et de les engager, avec un langage presque impérieux , à l'aider de leurs conseils dans la direction de cet établissement.

Le gouvernement choisissait , pour jouer cette impertinente comédie , le moment où toute la nation , les yeux fixés sur ses premiers pasteurs, attendait avec anxiété l’issue de cet héroïque combat, soutenu pour la défense de la foi catholique.

Ce même gouvernement continuait d’abreuver d’injures le cardinal. 11 lui enjoignit, par un décret impérial en date du 24 mars, de rendre compte de ce qu’il avait fait jusqu’alors à Louvain, et de lui faire savoir, par anticipation , quel sens aurait sa déclaration prochaine. A cette absurde demande celui-ci répondit (1), le 26 du même mois , avec force et dignité, en se bornant à rappeler en général les principes exposés dans sa lettre du 16 mars, et demandant de nouveau la révocation absolue de l’injonction faite aux professeurs de ne pas répondre à toutes les questions qu'il croirait devoir leur faire dans l’intérêt de la vérité. Il ajoutait qu’autrement il lui serait impossible de donner la déclaration demandée ; qu’il lui était douloureux, d’ail-

(l) Rec. XIII, p. 157.

examen fait par

leurs , d’avouer que l’enseignement de cette école loi paraissait déjà à bon droit suspect, mais qu’il ne pouvait fixer d’avance l’époque on il lui serait possible de donner une déclaration positive, complète et appuyée sur des faits.

Trauttmansdorff et les messieurs de Louvain entré* rent en fureur à cette réponse si raisonnable, quelque prudente et modérée qu’elle fût ; et , afin de pouvoir mieux intimider cet illustre prélat, ils s’y prirent d'une manière qui dévoilait bien la profondeur de leur malice : ils lui écrivirent donc , au nom de l’empereur , une lettre supposée, insultante au delà de toute expression, en vrai style de troupier, et ainsi conçue (I) :

« Sur le compte qui m’a été rendu de la réponse que vous avez faite , le 26 de ce mois , à ma dépêche du 24 , ainsi que de la lettre y réclamée que vous avez écrite le 15 à mon ministre plénipotentiaire, je vous fais la présente (sic) pour vous dire que je suis trèsscandalisé, comme tout le monde doit l’étre , des subterfuges dont vous usez, depuis votre arrivée à Louvain , pour retarder et embarrasser la déclaration que j’exige de votre ministère, à l’effet de m’apaiser, ainsi que le public, sur la calomnie qu’on a sourdement et vaguement contre la pureté et l’orthodoxie de l’enseignement de la faculté de théologie ; calomnie dont je ne pourrais vous envisager que comme le fauteur et vous traiter en conséquence (sic), si vous ne vous empressoz de vous expliquer sans détour sur cet enseignement, soit en le reconnaissant orthodoxe, ou en individuant les points de doctrine sur lesquels il ne le serait pas. »

(i) Rec. XIII, p. 160.

LE CARDINAL

Jamais on n'avait peut-être abusé d’une manière plus révoltante du nom et de l’autorité de Joseph II. Un homme privé aurait rougi et se serait fait conscience d’écrire une semblable lettre à un de ses subordonnés, et plus encore à l’un de ses égaux; mais tel était le malheur de ces temps, que des prêtres ignorants et indignes, protégés par des ministres qui, à leur exemple , professaient l’incrédulité régnante de ces jours mauvais, et honorés par eux du titre de professeurs du clergé et du peuple, se jouaient ainsi de tous les droits divins et humains, foulaient aux pieds ceux de l’épiscopat comme ceux du souverain, et conduisaient ainsi l’Église et l’État dans le même gouffre de perdition. Les princes étaient tellement aveuglés alors , qu’ils favorisaient ces corrupteurs de l’humanité ; ils prirent un plaisir stupide à leur voir déchaîner leur fureur contre l’autorité de l’Église, et ils les laissèrent faire jusqu’à ce que ceux-ci eussent, avec la même impiété, sapé les fondements du trône. Telle est la vraie cause pour laquelle, de nos jours, nous avons vu le jugement de Dieu éclater d’une manière 6i terrible contre les grands de la terre, tandis que celle qu’ils voulaient humilier et à laquelle ils avaient cru imposer de si lourdes chaînes , l’Église , malgré cette guerre impie, s’est redressée victorieuse, et , toujours jeune et libre, poursuit sa divine mission, marchant de triomphe en triomphe sur les ruines des sociétés humaines, ruines qui sont l’ouvrage, pour la plupart, de l’imprudence et de l’impiété des rois.

Quel grand et admirable langage que celui de Frankenberg en face de ses persécuteurs (!' !

(l) Rec. XIII, p. I64etsuiv.

EXAMEN FAIT PAR

« Si je devais, » répondait ce magnanime pontife à l’empereur, le 3 avril, « attribuer à la personne de Votre Majesté les choses désagréables et flétrissantes pour ma réputation qui se trouvent dans la dépêche du 30 mars, mon unique recours serait la patience, le silence, et la consolation que j’aurais d’avoir été trouvé digne de souffrir pour Jésus-Christ, dont je crois défendre la cause. Mais je ne saurais croire que Votre Majesté ait pu me prêter par sa connaissance particulière les imputations que contient cette dépêche, après qu’elle a examiné mûrement tous les actes relatifs à mon séjour à Louvain , si quelques faux rapports ne lui eussent fait porter un jugement aussi désavantageux sur ma conduite.

a Votre Majesté recevra , j’espère, ces observations avec d’autant moins de mécontentement et de défiance, que je la puis assurer que cette manière de traiter un évêque dans le moment même où il remplit le devoir le plus important de son ministère avec tout le zèle et la discrétion que la chose exige , est le moyen le plus efficace pour perpétuer l’alarme générale, et compléter l’impossibilité de rétablir la confiance publique.

« Au reste , pour convaincre Votre Majesté que la captiosité, les tergiversations, ni aucunes manœuvres de ce genre , moyens toujours indignes d’un homme d’honneur, et à plus forte raison d’un évêque, moyens, d’ailleurs, parfaitement inconciliables avec les vertus personnelles que Votre Majesté veut bien reconnaître en moi, n’ont eu aucune part à la conduite que j’ai tenue depuis mon arrivée à Louvain, j’ai recommencé l’examen de la doctrine qu’on y enseigne , quoique la défense adressée aux professeurs de cette école ne soit

LE CARDINAL

révoquée par la dernière dépêche qu’eu termes si obscurs et si équivoques, que j’y aurais trouvé d’amples moyens d’insister sur la surséance, si j’avais été réellement guidé par les motifs qu’on me suppose.

« Je supplie itérativement Votre Majesté de ne pas se laisser prévenir davantage par des rapports désavantageux sur la conduite que je tiens ici depuis le jour que j’y suis arrivé, et de se persuader du peu d’intérél que je trouverais dans des tergiversations et des défaites , qui, dans tous les cas, seraient sans motifs, puisque je crois avoir assez manifesté jusqu’ici mes dispositions, pour que tout le monde soit à même d’avouer que les cousidérations humaiaes et particulières ne m’ont point touché, ayant jusqu’ici sacrifié mon repos et ma tranquillité à la loi du devoir.

«J’espère que l’intention de Votre Majesté, en m’ordonnant do ne pas quitter Louvain avant d'avoir prononcé sur l’orthodoxie de la doctrine qu’on y enseigne, ne s’étend pas jusqu’à me défendre de me rendre à ma métropole pour y remplir les devoirs de mon ministère pendant la semaine saiute et les fêles de Pâques; sur quoi je prie humblement Votre Majesté de me faire connaître ses ordres, ainsi que le jour où je devrai être de retour à Louvain. »

Le cardinal continuait pourtant son examen sans relâche; il proposa plusieurs fois aux professeurs, à différentes reprises et à des intervalles inégaux, diverses questions auxquelles ils devaient répondre dans des écrits revêtus de leurs propres signatures. Il ne sera pas sans intérêt de placer ici ces questions, suivant leur ordre chronologique.

EXAMEN FAIT PAR

( Le 2 avril. )

1° En quoi consiste la primauté du souverain pontife?

2° Le pape a-t-il de droit divin la puissance de juridiction sur toute l’Église et sur chaque évêque en particulier ?

3° A qui appartient l’interprétation authentique des canons des conciles généraux ?

4° L’Église a-t-elle un véritable droit d’exercer le pouvoir coercitif extérieur ?

3° L’Église est-elle dirigée par l’assistance infaillible de l’Esprit-Saint, non-seulement dan9 la définition des dogmes , mais encore dans ses décrets en matière de morale et de discipline ?

(Le 7 avril. )

1° Dans le cas d’un conflit sur le sens du canon, en matière dogmatique, d’un concile général, appartientil au souverain pontife de l’interpréter? et faut-il s’en tenir à son interprétation jusqu’à ce que l’Église en décide autrement ?

2° Est-il permis d’enseigner ou de défendre une doctrine que le souverain pontife a condamnée ou anathématisée comme erronée , schismatique et même hérétique, lorsque l’Église ne réclame pas contre sa définition ?

3° Le saint-siège apostolique est-il le vrai centre de l’unité, et peut-on accuser de schisme une Église quelconque qui se sépare de la communion d’un pontife romain légitimement élu , et auquel adhèrent les autres Églises du monde chrétien ?

•4° L’Église peut-elle errer, et, par suite, introduire

LE CARDINAL. 239

dans son sein une forme de gouvernement différente de celle qui fut instituée par Jésus-Christ?

5° Les évêques peuvent-ils, sans avoir reçu une faculté spéciale du saint-siège apostolique ou de l’Église, abroger les lois de l’Église universelle , établies dans un concile général ou autrement , faites pour le salut des fidèles, et consacrées par un long usage ?

6° Est-il de la compétence des évêques de juger de la science requise et suffisante de ceux auxquels ils confient la cure des âmes, et de choisir ou déléguer à celte fin des examinateurs ?

(Le 18 arril. )

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