Cas de conscience
l°Un métropolitain, avec ses suffragants, transfère un de ceux-ci à un siège vacant dans sa province, contre la volonté du pontife romain. On demande s'Ü6 ont un pouvoir suffisant pour opérer cette translation?
2° Un évêque, pouvant facilement recourir au pontife romain , absout , sans la permission expresse du saint-siège, un de ses diocésains d’un cas public et réservé au pontife de Rome, et le dispense d’un empêchement de consanguinité au second degré, pour qu’il puisse contracter mariage; l’évêque agit ainsi, appuyé sur des motifs qu’il sait avec certitude devoir être trouvés suffisants à Rome , si la dispense y était demandée. On demande s’il agit vaüdementen ces deux
LE CARDINAL
cas, en admettant qu’il n’y ait pas de nécessité, et que ni cet évéque ni ses prédécesseurs n’eussent eu la coutume d’en agir ainsi ?
(Le 28 ATril. )
1° Le pouvoir de porter des lois disciplinaires, qui obligent en conscience, compète-t-il, de droit divin, aux pasteurs de l’Église, sans qu’ils aient besoin que le pouvoir civil les sanctionne par son autorité ?
2° L’Église peut-elle imposer aux fidèles l’obligation de conscience d’adhérer intérieurement à ses décisions au sujet d’un fait dogmatique; v. g. au sujet du sens d’un livre quelconque, et exiger un serment pour confirmer cette adhésion intérieure?
3° Que doit-on penser de la bulle Unigenitus, et de ceux qui appellent de cette constitution au futur concile général ?
Le même jour , le cardinal fit à ces professeurs les questions suivantes, au sujet des livres classiques dont ils se servaient dans leur enseignement :
1° Avez-vous des livres qui soient ou aient été prescrits à vos disciples , et quels sont-ils ?
2° Indiquez-moi les livres classiques dont vous et vos élèves vous vous servez, ou dont vous vous êtes servis, en spécifiant le nom des auteurs, le lieu et l’année de l’édition , et le nombre des volumes.
3° Dans vos cours , enseignez-vous la doctrine contenue dans les livres susdits , sans y rien ajouter ni retrancher quant au nombre des questions , à l’ordre et à la méthode qui s’y trouvent ?
4° Combien de temps mettez-vous à compléter l’explication entière des livres classiques susdits ?
EXAMEN FAIT PAR
Les professeurs envoyèrent, le 1 er mai, leurs réponses aux dernières questions du cardinal, et celui-ci s’en retourna aussitôt à Matines pour les examiner avec soin, et rédiger d’après ces réponses la déclaration officielle au sujet de l’orthodoxie de l’enseignement théologique de Louvain.
Les questions qu’il avait posées ne pouvaient en vérité être mieux choisies pour venir à bout de découvrir les perfides sentiments des professeurs au sujet du gallicanisme, du jansénisme et du fébronianisme , et de démasquer ainsi leur profonde incrédulité et le mépris qu’ils professaient pour l’Église. 11 paraît que ces messieurs ne furent pas peu tourmentés parles remords de leur conscience, et qu’ils sentirent la honte dont allait les couvrir l’examen sérieux de leurs réponses. Craignant que le cardinal n’eût la pensée de rendre sa déclaration publique, ils s’efforcèrent de l’en empêcher, comprenant que cette mesure les démasquerait pour jamais, et les livrerait au mépris universel du monde chrétien. Ils se mirent donc à couvert sous l’autorité du ministre, en le rendant ainsi l’instrument et l’exécuteur de leurs projets. Trauttmansdorff, dans une lettre autographe et presque insultante , en date du 8 mai , défendit en conséquence au cardinal , au nom de l’empereur (sans pourtant y avoir été autorisé par celui-ci ), de laisser transpirer la moindre chose de la marche de son examen de la doctrine de Louvain ; mais il lui enjoignit au contraire , quand il aurait terminé sa déclaration, de la lui envoyer directement à lui seul , afin qu’il pût la communiquer aussitôt à l’empereur.
Pendant ce temps-là , la lutte admirable de l’épiscopat de Belgique contre l’école corruptrice de Lou-
LE CARDINAL
vain , ainsi que pour la défense de la liberté et do la pureté de l’enseignement catholique, excitait enfin l’attention des évéques dans les États héréditaires de l’empereur d'Autriche, et fit sortir les meilleurs d’entre eux de leur sommeil de mort. Ils commencèrent à sentir les chaînes honteuses dont ils s’étaient laissé charger, et, impuissants à les rompre, ils voulurent au moins alléger leur douleur en déplorant leur esclavage dans des plaintes touchantes, et en répandant leurs larmes sur la dévastation du sanctuaire, ainsi que sur la décadence toujours croissante des mœurs, de la piété et de la foi parmi le peuple et môme parmi le clergé de leur patrio.
Quatre illustres princes de l’Église furent ceux qui redressèrent le plus fièrement leur tête devant l’impiété du siècle, et qui opposèrent avec le plus d’énergie leur poitrine aux envahissements du pouvoir; mais leur noble voix fut impuissante à dominer celle du nombre immense de ces hommes , traîtres à l’Église et à la religion , qui pullulaient alors parmi le clergé lui-même , non moins que dans toutes les autres classes de la société. Ces grands hommes , dont la postérité prononcera toujours les noms avec reconnaissance et respect , étaient le cardinal Migazzi, archevêque de Vienne; le prince Eslerhazy, évêque d’Agram en Hongrie, prélat doué de vertus v raimen t a postol iques; le comte d’Etli ng, archevêque de Goërtz en Frioul, tous trois élèves du collège germanique de Rome; et enfin l’illustre cardinal Bathyani , archevêque de Gran et primat de Hongrie , un des plus savants et des plus courageux défenseurs de la liberté de l’Église , le seul homme dont eussent peur Joseph H , ses conseillers et ses ministres,
LETTRE
et qae malheureusement la mort ravit trop tôt à l’Église et à la patrie.
Un de ces vénérables prélats, probablement Migazzi, cardinal archevêque de Vienne, exprima au cardinal de Frankenberg, en paroles touchantes, sa douleur au sujet du dépérissement des sciences théologiques en Autriche , et de la méthode suivie dans l’éducation des futurs ministres du sanctuaire dans les séminaires généraux de l’empire. Rempli de l’admiration que lui avait inspirée la conduite du cardinal et do ses collègues les autres évêques de Belgique , il les conjurait de persévérer courageusement dans leur sainte lutte , et de combattre jusqu’à la fin pour l’honneur de la religion et pour le bien de l’Église , espérant que leur exemple exciterait, encouragerait et animerait à marcher dans la même voie l’épiscopat d’Autriche, plongé dans la torpeur et dans la crainte, par les séductions et les menaces du gouvernement. Voici cette pièce remarquable (1) :
« D’après les nouvelles de l’opposition pleine de fermeté des évêques des Pays-Bas contre l’établissement du séminaire général , et la nécessité actuelle où ils se trouvent de justifier cette opposition pour des motifs suffisants, je me sens pressé, pour l’amour delà religion et pour sa conservation dans ce pays, de prendre la liberté d’adresser à Votre Éminence ces renseignements. Je suis forcé de garder l’anonyme tant sur mon nom que sur mon état, parce que, d’une part, ma lettre pouvant être interceptée , cette découverte me deviendrait funeste, et que d’ailleurs cet aveu est inu-
(i) Rec. XIII, p. 193-197.
A FRANKENBERG.
lilo à mon but , vu que je puis me flatter de donner instruction à ma demande et d’inspirer de la confiance dans mes dispositions, à raison quo j’indique des sources où Votre Grandeur pourra puiser la vérité de ce que j’avance.
« Il est certain, d’après les informations prises, que, dans les séminaires généraux, la religion et les mœurs sont absolument sapées, et que les erreurs les plus pernicieuses y sont non-seulement favorisées, selon le plus ou le moins de dispositions des élèves, mais enseignées même ouvertement. Cela se trouve manifestement vrai à Vienne, Presbourg, Lemberg, Prague, Gratz , Fribourg et Inspruck. Je vais citer quelquesunes des propositions qui, dans la plupart de ces endroits, sont formellement enseignées , ou pour le moins accréditées.
« 1 . L’infaillibilité de l’Église n’est cruo que par un petit nombre de faibles; elle est douteuse.
« 2. Le concile de Trente a fait plusieurs dogmes que les théologiens contestent maintenant, qui ne sont pas puisés dans l’antiquité. Le concile n’est pas infaillible.
« 3. On ne saurait prouver que la confession soit d’institution divine.
« 4. L’Église n’a point do pouvoir législatif ; du moins ses lois n’acquièrent de force obligatoire que pour autant qu’elles ont obtenu la sanction du souverain.
« 5. L’Église n’a pas le pouvoir d’établir des empêchements de mariage.
« 6. Le célibat n’est pas plus parfait que l’état du mariage.
LETTRE
« 7. La fin de l’homme n’est point de tendre à Dieu et ù la glorification de ses divines perfections , mais l’homme est à lui-même sa béatitude.
« 8. Les sacrements appartiennent à l’extérieur de a religion; celle-ci ne consiste pas dans la fréquentation des sacrements, qui n’est pas la religion.
« 9. Le jeûne est contre les lois do la nature, du moment qu’il outre-passe les règles ordinaires de la tempérance.
« 10. Ceux que l’on appelle hérétiques appartiennent aussi à l’Église, et l’on est intolérant dès que l’on avance qu’il n’y a de salut que dans l’Église catholique.
« 11. Les peines de l’enfer ne sont point éternelles.
« 12. L’Église a défini maintes questions purement scolastiques.
a 13. L’amour de soi-même est la seule vertu qui renferme tout.
« 14. Le démon ne tente point les hommes.
« Pour se convaincre de la vérité do ces faits, Votre Éminence n’a qu’à : 1° prendre connaissance de chacun des séminaires généraux et universités; et, pour le faire efficacement, qu’elle recherche dans chacun de ces endroits une personne de confiance, prudente, éclairée, solidement fondée dans les principes de la religion catholique, propre à lui donner les informations requises. 2° On pourrait s’adresser aussi aux évêques indépendants, dont les diocèses s’étendent dans les pays autrichiens, par exemple, de Coire, Constance, Brixen. 3° Que Votre Éminence se donne la peine de parcourir quelques écrits relatifs à cet objet, par exemple les écrits sur les illuminés de Bavière , entre autres la petite pièce intitulée Réponse à la question : Pourquoi,
A FtUNKRMil.KC .
dons les K tnt ji d'Autriche , se présente-t-il si peu de candidats pour le. sacerdoce P écrit d’un bon catholique, et qui pourra donner beaucoup de lumières. 4° Que l’on considère le régime de ces séminaires généraux, et l’on verra qu’ils sont entièrement soustraits à la surveillance des évêques, et que les directeurs de ces établissements modernes, institués par la puissance civile, d’après les principes dominants, ne sont plus dépendants de la juridiction épiscopale dans le but primitif de ces instituts. On verra que, dans les bibliolhèques de ces maisons, il se trouve une multitude d’auteurs protestants, et qu’ils y sont les plus accrédités; par exemple, Balirt, connu suffisamment. Yillaumc a donné entre autres : Philothei , ou Eléments de la religion pour les enfants. Il a fait non-seulement l’apologie des différentes erreurs , mais il va jusqu’à anéantir la religion naturelle; car il dit :« Dieu est trop grand pour que nous puissions l’honorer. Avant l’àge de onze ou douze ans, un enfant ne doit point enleudre prononcer le nom de Dieu. On ne doit point prier Dieu. Dieu est l’auteur de tout mal , même du mal moral. L’hoinme n’a point de libre arbitre, etc. » Ce livre, avec d’autres qui ne valent guère mieux, est principalement recommandé aux maîtres et aux catéchistes des écoles normales; il est prescrit et prôné par les professeurs aux élèves du séminaire général do Vienne, où il a été imprimé. 5° Que l’on fasse attention aux livres qui s’impriment à Fribourg, Vienne, etc., sans obstacle de la part de la censure. 6° Que l’on fasse attention aux principes qui dominent dans les livres, règlements, leçons, etc., et à l’impression qui en reste dans ceux qui ont été instruits dans les séminaires généraux.
LETTRE
« Si Votre Éminence entreprend l’examen de l’enseignement de Louvain , elle n’aura pas encore atteint le but proposé; car, 1° le venin ne se répand pas dans les chaires, mais il s’insinue dans les répétitions, examens , conférences familières. 2° Supposé même que les maîtres et professeurs se soumissent à un examen rigoureux, connaissant trop bien ce qui est orthodoxe, ils sauraient fort bien éviter les propositions trop ouvertement choquantes, comme l’expérience l’a prouvé dans la conduite de plus d’un élève lors de l’examen subi devant l’évêque, avant de prendre les ordres. De là il s’ensuit, 3° que si jamais Votre Éminence se laissait entraîner à consentir au séminaire général, aux dépens des mœurs de ses élèves, elle n’évitera jamais, quelque vigueur qu’elle mette dans l’examen , d’ordonner bien des sujets indignes. 4° Si Votre Éminence cède présentement, elle aura d’autant moins de prise plus tard sur ces directeurs , si puissamment soutenus ; et s’il arrivait qu’un des candidats du sacerdoce trahît imprudemment ses mauvais principes dans l’examen devant l’évêque, celui-ci, en lui refusant les ordres, courrait risque d’être traduit en justice, et autant de fois que le cas so renouvellerait. Quand Votre Éminence aura bien pesé ces réflexions, je la conjure par Jésus- Christ le souverain pontife, par la vocation de l’Esprit- Saint, qui a établi les évêques pour gouverner l’Église et conserver lo dépôt de la foi dans son intégrité , de juger s’il est possible do consentir à l’établissement du séminaire général ; si l’Eglise ne doit pas plutôt s’y opposer sans ménagement, sans se laisser intimider par aucune oppression ni violence , à l’exemple des Ambroise, des Athanase, des Chrysostome, des Martin, et de tant d’autres saints pasteurs.
A FRANKENBEHG.
« A quoi bon ces séminaires généraux , là surtout où il s’en trouve déjà d’établis selon les lois et sous la direction de l’Église, et selon que l’exige la nature des choses? Je ne crains point de me tromper en avançant que les yeux de plusieurs évêques de l’Autriche sont fixés sur ceux des Pays-Bas. Ils n’ont pas manqué non plus de faire des démarches pour le soutien de la religion; il y a même un espoir fondé que l’évidence manifeste du danger imminent qu’elle court leur fera prendre des mesures plus efficaces pour y obvier.
« Mais la divine Providence a spécialement réservé à Votre Éminence et aux évêques des Pays-Bas de prévoir de plus loin lo danger , et de joindre l’héroïsme de la fermeté à la sagacité de la prévoyance. Votre illustre exemple , Monseigneur, et cette constance inébranlable, au-dessus de toute crainte humaine, qui fait l’espoir de toute l'Église, animera encore le zèle d’autres pasteurs pour s’opposer aux entreprises aussi illégales que funestes, et aux dispositions les plus destructives, qu’une ligue puissante a fait adopter à l’autorité civile, au détriment du sacerdoce et de la croyance catholique. »
La lutte désespérée pour maintenir les séminaires généraux fut indubitablement l’œuvre de ces misérables prêtres et des illuminés qui s’étaient ligués ensemble contro l’Église et le trône, plutôt que celle de l’empereur; il semble même que celui-ci voulait rétrograder dans cette voie, comme le démontre une lettre de Vienne adressée probablement par le même cardinal Migazzi au cardinal de Frankenberg, vers le commencement de mai : « On dit ici, » c’est ainsi que s’exprime l’auteur de la lettre, « que les réclamations
DÉCLARATION
des évêques, des états, du clergé et des jeunes théologiens contre les séminaires généraux, au lieu d’irriter l’empereur, ont plutôt fait une bonne impression sur son esprit et ont éclairé sa justice, de sorte que ces instituts commencent déjà à lui devenir suspects*, et il pourrait facilement arriver qu’avant peu de temps nous vissions leur totale suppression , non-seulement dans les Pays-Bas, mais aussi dans les autres provinces de ses États héréditaires. »
Ces deux lettres, qui circulèrent d’abord manuscrites et sous main, furent livrées à la publicité dans le courant du mois de mai , et insérées ensuite dans presque tous les journaux de Belgique. Messieurs de Louvain poussèrent de grandes clameurs, criant à la trahison; et, croyant se voir déjà entièrement démasqués par la publication de ces pièces, ils en demandèrent satisfaction. Feignant d’être animés d’un saint zèle pour les prérogatives du trône, et voulant, sous ce masque, selon l’usage qui fut familier aux hérétiques de tous les âges, fouler plus librement aux pieds les droits de l’Église aussi bien que ceux du gouvernement lui-même, ils prétendaient que l’honneur et la dignité de Sa Majesté étaient attaqués et violés de la manière la plus évidente, et que celte audace méritait une sévère répression. Trauttmansdorff ne manqua pas de transmettre aussitôt ces plaintes à la cour de Vienne , et l’empereur ordonna immédiatement au cardinal , dans une lettre autographe du 6 juin , de lui envoyer, dans les vingt- quatre heures qui suivraient la réception de cette même lettre , sa déclaration au sujet de l’enseignement de Louvain, afin de pouvoir (c’est ainsi qu’il s’exprimait) calmer l’agitation du peu-
DU CARDINAL
pie. A peine Trauttmansdorff eut-il reçu cette lettre, qu’il appela aussitôt le cardinal à Bruxelles pour la lui remettre. Celui-ci arriva dans cette ville le 15, et s’en retourna immédiatement à Malines pour rédiger la réponse. Dès les six heures du matin, le jour suivant, un courrier du cabinet s’était rendu près de lui pour la prendre ; elle était conçue en ces termes (1) : o Jean-Henri de Frankenberg et de Schellendorff , par la miséricorde de Dieu, cardinal-prêtre de la sainte Église romaine, archevêque de Malines, primat des Pays-Bas, grand-croix de l’ordre de Saint-Étienne roi de Hongrie, conseiller d’État intime actuel de Sa Majesté l’empereur et roi, etc., etc., etc.
« A tous ceux qui les présentes liront ou entendront, salut en Notre-Seigneur.
a Nous trouvant requis et pressé , par Sa Majesté l’empereur et roi, de lui déclarer dans la journée d’aujourd’hui le résultat de l’examen doctrinal que nous avons fait à Louvain, nous déclarons que, après avoir mûrement délibéré, tant sur les réponses qui nous ont été données par les professeurs sur les questions que nous leur avions proposées , que sur les livres classiques, nous avons trouvé sur ces deux objets plusieurs chefs de répréhensibilité très-notables, de sorte que nous sommes forcé de regarder l’enseignement de cette école comme non orthodoxe, comme nous le ferons constater par les détails et les preuves que nous ne tarderons pas d’en donner. Fait à Malines, lo 16 juin 1789. »
Dix jours après, le cardinal avait terminé ce pénible (1) Rec. XIV, p. 1.
DÉCLARATION
travail, et l’envoyait par le comte de Trauttraansdorff à l’empereur.
Cet écrit contient i70 pages in-8°, et a pour titre : a Déclaration de Son Éminence le cardinal archevêque de Malines , sur l’enseignement du séminaire général de Louvain , avec l’examen doctrinal des sentiments des professeurs et des livres classiques de cette nouvelle institution. » Le cardinal commence son œuvre par une préface semblable à sa première déclaration du 16 juin, et dans laquelle il développe d’une manière plus étendue la cause et le but de cette seconde explication, faisant voir en même temps comment il y a procédé (1) : a C’est une chose connue, » disait-il, non-seulement à tout notre diocèse, mais au reste des églises des Pays-Bas , et probablement à celles d’une grande partie de l’Europe; « c’est une chose connue, pour quel motif et d’après quelle impulsion nous nous sommes rendu à Louvain au commencement du mois de mars de cette année. Nous l’avons fait à l’acquit des devoirs de notre ministère, à titre et d’après les prérogatives de notre dignité épiscopale et primatiale ; nous l’avons fait pour satisfaire à la volonté et à la spéciale réquisition de Sa Majesté l’empereur et roi.
« Le but que nous nous sommes proposé a été de connaître la doctrine de la faculté actuelle de théologie; et comme notre examen a dû avoir pour objet et pour fin d’avouer publiquement la pureté et l’orthodoxie de cet enseignement, ou de spécifier et d’individuer les choses que nous y aurions trouvées répréhen-
( 1 ) Rec. XIV, p. 3 et suiv.
OC CARDINAL
sibles et contraires aux vrais principes de l’Église catholique , nous avons envisagé d’abord cet acte de juridiction comme le plus important et le plus mémorable de notre épiscopat , par les rapports que le concours de mille circonstances compliquées lui donnait avec les avantages civils et religieux de ces provinces, et par l’influence qu’il devait nécessairement avoir dans le sort de la génération présente et des races futures.
« En conséquence, pour ne rien hasarder dans une affaire de si grand intérêt, nous avons commencé par invoquer le nom de Dieu , implorer les lumières de l’Esprit-Saint, consulter des personnes également re- i commandables par leur caractère, leur piété et leur savoir; en un mot, nous n’avons rien négligé des mesures que nous avons jugées nécessaires dans la vue de nous procurer les éclaircissements et les apaisements requis, tant sur la marche et les moyens à employer dans cet examen, que sur les matières et l’exécution, ainsi que sur le jugement que nous avions à prononcer. »
Le cardinal développe ensuite la marche qu’il a suivie dans son examen , et dont nous avons déjà parlé plus haut ; et il observe qu’il s’est dirigé d'après les considérations suivantes :
« 1° L’évêque , étant juge naturel de la foi en première instance, et ayant droit, à ce titre, de connaître et de juger de la doctrine, il est incontestablement de sa compétence de décider, avant tout , ce qui est point doctrinal et ce qui ne l’est pas.
<* 2" L’Église ayant le pouvoir exclusif de prononcer sur la foi, l’évêque doit regarder comme doctrine hétérodoxe toute doctrine qu’elle a proscrite comme telle
DÉCLARATION
par un jugement canonique, ou qui serait contraire à sa croyance universelle , soit que cette décision ou cette croyance universelle obtienne ou n’obtienne pas la sanction des lois civiles, auxquelles le dogme n’est aucunement soumis;
« 3° Il est de maxime, en fait de doctrine, que l’enseignement catholique n’exclut pas seulement tout ce qui serait manifestement contraire à la foi , mais aussi toutes les propositions qui y répugneraient d’une manière indirecte, comme sont les propositions sentant l’hérésie, suspectes d’hérésies, proximesde l’hérésie; les propositions schismatiques; les propositions qui mènent au schisme; les propositions erronées, proximes de l’erreur, sentant l’erreur, suspectes d’erreur; les propositions scandaleuses, téméraires, séditieuses, malsonnanles, blasphématoires, impies, offensant les oreilles pieuses; les propositions laxes, tendant à séduire les simples; les propositions fausses, apocryphes, improbables, ou condamnées par l'Église sous toute autre qualification de cette nature. »
Après ces observations préalables, le cardinal entre dans sa déclaration sur l’enseignement de Louvain, et la divise en deux parties. Dans la première, il traite des sentiments théologiques des professeurs au sujet des questions qu’il leur avait proposées. A ses demandes il ajoute les réponses qui y furent faites, et les examine ensuite, montrant en quoi elles étaient conformes à la docrine et à l’enseignement de l’Église, et en quoi elles s'en éloignaient. L'ignorance, la malice et le mépris envers l’Église et son autorité, dont ces professeurs firent preuve dans leurs réponses, est vraiment incroyable. Ils y tombent souvent dans des
OU CARDINAL
bassesses indignes, et semblent oublier entièrement qu’ils traitent avec le chef vénérable de l’Église de Belgique, auquel tous les prêtres, et eux surtout en leur qualité de professeurs et d’instituteurs du clergé, quels qu’eussent pu être d’ailleurs leur intelligence et leur savoir, devaient cependant l’hommage de leur soumission et de leur respect.
L’orgueil de ces hommes se manifeste dans presque toutes leurs solutions : ils font entendre clairement que, quoiqu’il fût cardinal et primat de l’Église belge, l’archevêque devait s’estimer très-heureux qu’ils daignassent l’honorer d’une réponse, et que cette condescendance de leur part n’était uniquement due qu’au désir qu’ils avaient de satisfaire aux volontés de Sa Majesté l’empereur. Ils lui demandent plusieurs fois dans leurs réponses, avec un air surpris et mécontent, s’il les croyait des ignorants, des écoliers, des enfants, et s’il ne savait pas qu’il avait affaire à des professeurs impériaux et royaux, à des hommes d’honneur et de conscience? Ils cachaient très-soigneusement leur incrédulité sous le voile de professions de foi vagues, générales, remplies d’échappatoires et d’équivoques, répétant à chaque instant qu’ils croyaient tout ce que l'Église avait décidé au sujet des questions qui leur avaient été proposées : formule que leur avaient apprise tous les faux docteurs hérétiques dont ils étaient les disciples, et qui, eux aussi, sans cesse en appelaient à la foi de l’Église. Us n’avaient pas honte d’affirmer en même temps, avec une audacieuse effronterie, que les soupçons au sujet de leur orthodoxie étaient uniquement fondés sur des craintes qui ue provenaient que de l’ignorance ou de l’intérêt
DÉCLARATION
privé; sur des calomnies, enfin, inventées par la plus noire malice.
Le cardinal, peu soucieux de leurs protestations trompeuses, découvrit, avec autant de pénétration que de doctrine, leurs principes perfides et séducteurs, puisés dans les sources empoisonnées et fangeuses du gallicanisme, du jansénisme et du fébronianisme. Nous regrettons que la nature et les limites do notre ouvrage ne nous permettent pas de suivre cet illustre prélat dans le magnifique développement de ces principes.
Dans la seconde partie de sa déclaration, le cardinal examine les livres classiques dont ces professeurs se servaient dans leur enseignement, et la manière dont ils en firent usage. Ici ces messieurs étaient véritablement arrivés au comble de l'outrecuidance et du ridicule : ils se servaient bien, disaient-ils, de certains livres classiques, non pas pour eux, mais uniquement pour le bien des élèves, afin que ceux-ci eussent un guide entre les mains. Chaque professeur prétend d’ailleurs puiser la science à sa source : ainsi, par exemple, l’abbé Maran, professeur d’histoire ecclésiastique, dit superbement que, quoiqu’on lui eût proposé pour modèle l’ouvrage de Schroëck (auteur protestant, rationaliste et ennemi de l’Église catholique), il ne se servait cependant, pour enseigner l’histoire, que des œuvres d’Lusèbe, de colles d’Origèhe, des Lettres de saint Cyprien , des Actes des martyrs de Ruinait; et spécialement pour l’époque arienne, il prenait pour guides Hilaire de Poitiers, Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze, et les historiens Socrate, Sozomène, Théodoret et même Philos-
OU CARDINAL
lorge. Quant à l’esprit de l’Église et à sa discipline, il se tenait principalement aux Discours de Fleury. «Enfin, Monseigueur, » c’est ainsi qu’il termine sa déclaration, «pour être court, j’ai l’honneur de dire à Votre Éminence que je tâche, en tout, d’être exact, de prendre les contemporains pour guides; et si quelquefois je consulte Baronius, le P. Pagi, Rainaldi et autres écrivains plus modernes, c’est pour y voir les textes originaux, en n’adoptant pas cependant partout leur glose, *>
L’abbé Wouters, professeur d’exégèse biblique, pour se justifier de l’inculpation d’hétérodoxie, pousse le ridicule plus loin encore : il prétend que dans son cours il consultait la sainte Écriture, non-seulement dans toutes les langues orientales, mais encore dans tous les ouvrages des premiers Pères de l'Église, comme aussi dans ceux des plus célèbres professeurs modernes, qu’il ne connaissait probablement pas même de nom : ce qui nous le ferait présumer, c’est que, quant aux langues orientales, il n’en avait jamais eu la plus légère teinture. Son guide unique était les Institutions herméneutiques de Monsperger, auteur connu par ses opinions hardies, et qui marche de pair avec les plus fameux rationalistes protestants.
Que devait-on croire des déclarations do tels hommes, dont l’ignorance profonde était tellement notoire, qu’ello fut dévoilée par les jeunes théologiens euxmêmes, si orgueilleusement qualifiés par leurs maîtres de superstitieux et de stupides?
Pressé par le temps comme l’était le cardinal, il déclare qu’il regrette de n’avoir pu, parmi tous les livres classiques, examiner que l’ouvrage de Mons-
DÉCLAMATION
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perger, et, pour le droit canonique, que celui de Pechem, dont il dévoile sans ménagement les doctrines scandaleuses (1).
« En conséquence , » c’est ainsi qu’il termine ce mémoire, « de tout ce que nous avons dit jusqu’ici, tant dans la première que dans la seconde partie de la présente déclaration, nous croyons avoir satisfait aux détails que nous avions promis par la déclaration générale du 16 juin 1789, et avoir pour lors déclaré avec raison que, sur les réponses rendues par les professeurs de Louvain, et sur les livres classiques servant à l'enseignement du séminaire général, nous avons trouvé plusieurs chefs de répréhensibilité trèsnotables; ce que nous déclarons itérativement par les présentes : de sorte que nous sommes forcé de regarder l’enseignement de celle école comme non orthodoxe, soumettant cependant notre présente déclaration au jugement du saint-siège et de l’Église. »
Cette déclaration mit fin à celte lutte sainte, il est vrai, mais en môme temps douloureuse, entreprise pour le maintien de la pureté et de l’intégrité de la doctrine catholique ; lutte dont la religion devait sortir victorieuse , et à l’issue de laquelle les efforts de l’illustre prince de l’Église devaient être couronnés du plus splendide succès.
Pour revenir une dernière fois sur cotte déclaration, nous dirons qu’elle est un véritable chef-d’œuvre de modération et de pénétration théologique : jamais le masque de ces prêtres sans pudeur n’avait été arraché à leur face par une main plus vigoureuse et plus habile.
(i) Rec. XIV, p. 163.