IV. — COMMENCEMENT DU RÈGNE DE JEAN II
Lorsqu'il eut rendu les honneurs de la sépulture à son père et récompensé les serviteurs qu'il lui avait
recommandés, Jean s'occupa sérieusement des affaires de l'Etat Les finances, épuisées par des guerres continuelles, ne suffisaient plus aux charges du gouvernement, et, à l'exception des riches seigneurs possesseurs du sol, tout Je monde vivait dans un état près de la misère.
Initié de bonne heure aux secrets de l'administration, le jeune monarque, car il n'avait encore que vingt-six ans, connaissait les abus et était décidé à y remédier, 11 nous reste maintenant à le montrer à l'œuvre.
Les premiers jours de son règne furent employés à régler ses affaires domestiques ; il consacre ensuite tout son temps à l'administration .générale du royaume.' Ayant, dès le mois de septembre 1481, convoqué les Cortès à Evora, il manifesta hautement la volonté de gouverner par lui-même. « Mon père, dit-il, a fait de grandes actions qui honoreront sa mémoire, mais son caractère irrésolu a été aussi la cause d'une foule de maux qu'il s'agit de guérir; or, au premier rang de ces maux, je considère l'excessive prépondérance de la noblesse. Mon plus vif désir est d'assurer le bonheur du peuple, et, pour cela, je suis disposé à user de l'autorité dont je suis investi par mon avènement au pouvoir suprême. »
En conséquence, Jean II publia un édit par lequel il abolissait les alvaras ou privilèges arrachés à la faiblesse du roi son père, ou accordés par lui-même lorsqu'il n'était qu'infant. Aux courtisans qui lui rappelaient ses promesses d'autrefois, il répondait : « Souvent un jeune prince se laisse conduire par l'attrait des plaisirs et n,'écoute pas la voix de la raison ; il n'est point assez en défiante contre la flatterie. Loin de récompenser les hommes qui m'ont circonvenu lorsque j'étais dénué d'expérience, ne devrais-je pas plutôt les punir d'une façon exemplaire? »
Pour arriver à de sérieuses réformes, il se faisait rendre compte par des conseillers dévoués et sûrs de
tout ce qui se passait dans les provinces touchant la distribution de la justice, la répartition des charges, l'instruction des classes populaires, le bien de l'agriculture et du commerce, et, quand on lui signalait de la négligence ou des excès, il s'empressait d'y mettre bon ordre. Il aimait à faire connaître à l'avance les noms de ceux qu'il destinait aux emplois, afin de pouvoir consulter l'opinion publique.
Les renseignements, que se procurait ainsi le roi, étaient consignés daiis un livre où chaque action mémorable, où chaque individu ayant rendu des services au pays, avaient une place particulière. Quand il s'agissait d'accorder quelque récompense ou quelque faveur, Jean consultait ce répertoire et y trouvait des indications précieuse?. Aussi était-il rare que le mérite modeste fût longtemps méconnu.
Assidu au travail, le nouveau roi répétait à ses ministres, qui l'engageaient quelquefois à prendre du repos, la parole de Vespasien : « Il faut qu'un ,bon prince meure debout. » Cependant les grands du royaume, mécontents de la perte d'une partie de leur influence, murmuraient et cherchaient le moyen de se soustraire, autant que possible, aux conséquences de l'édit royal. Obligés de faire régulariser leurs titres de propriété, beaucoup d'entre eux craignaient que quelques-uns de leurs biens ne retournassent à l'Etat. C'est ce qui arriva en effet. Aux sourdes rumeurs succédera bientôt une conjuration déclarée.
Quant à l'emploi de son temps, Jean II peut servir de modèle non-seulement aux. souverains, mais encore aux magistrats et à toutes les personnes inTesties de fonctions importantes. Après avoir entendu la messe, où il ne manquait jamais d'assister chaque jour, il donnait audience jusqu'à une heure de l'après-midi et même plus, s'il y avait lieu, à tous ceux qui se présentaient. Parlant peu, écoutant beaucoup, n'interrompant point