COMMENCEMENT DU RÈGNÇ DE JEAN II
les discours les plus ennuyeux, il attendait patiemment la fin de ce que Ton avait à lui dire avant de prendre lui-même la parole. C'est alors* qu'avec une grâce et une majesté parfaites il s'efforçait de contenter les sujets de tout rang et de toute condition qui avaient recours à lui. Il se faisait ainsi aimer de son peuple.
Ensuite il se mettait à table, ce qui ne lui arrivait tout au plus que deux fois par jour, car il était très sobre; et, pendant le repas, il s'entretenait avec les gens de sa €Our ou demandait qu'on lui lût quelque livre instructif. La foule, les jours de fête surtout, envahissait les abords du palais et venait témoigner son affection à ce monarque qui avait pour tous un cœur de pèrer; Jean l'accueillait avec joie et lui procurait le plaisir de la musique et de la danse. Quand il parcourait à pied les rues de Lisbonne, seul ou avec quelques seigneurs de son entourage, tout le monde se mettait aux fenêtres pour le voir et l'acclamer, et jamais il ne refusait de s'entretenir avec les plus humbles de ses concitoyens.
Le roi passait le reste de la journée à expédier les affaires courantes. Ami de l'étude et des savants, il consacrait ses veilles à parcourir les nouvelles qui le mettaient au courant des découvertes signalées dans le monde entier; rien de ce qui pouvait intéresser la cosmographie, la navigation, la tactique militaire, ne lui était étranger. Il se plaisait à s'entretenir avec les voyageurs qui revenaient des pays lointains; sans cesse il leur parlait de l'espoir qu'il avait de découvrir un jour la route des Indes. Les cartes géographiques abondaient dans son cabinet de travail.
Comment se fait-il, hélas ! qu'un prince si accompli, toujours en garde contre les ambitieux et les flatteurs, ait souillé sa réputation par des actes de cruauté? Le cœur humain est un abîme où Dieu seul peut porter la lumière : sans vouloir sonder ce qui s'est passé au fond <te l'âme de Jean II lorsque, juge et partie, il a assisté
à la condamnation d'un des plus fermes appuis du trône de son père, je dois dire que le supplice de don Ferdinand, fut, à mon sens, une grande faute.
Pour connaître l'origine de la famille qui règne aujourd'hui en Portugal, il faut remonter à l'époque de Jean I», le vainqueur des Castillans à Aljubarota. Ce roi eut un fils naturel nommé Alphonse, qui prit le titre de duc de Bragance et le légua à l'aîné de ses enfants. Le troisième descendant de cette maison, dont les memhres occupaient les premières charges de l'Etat, était Ferdi- nand, que ses richesses et ses talents, non moins que sa naissance, mettaient surtout en vue. Jean II, décidé à gouverner seul, voyait avec déplaisir les prétentions des grands et ne cherchait qu'à les abaisser; d'un autre côté, la noblesse, jalouse de ses prérogatives, opposait une vive résistance à ce qu'elle appelait les innovations dangereuses de la couronne.
Les seigneurs donc, menacés dans leurs dignités et dans leurs biens, cherchaient tous les moyens de s'opposer à la réalisation des édits du roi, qu'ils considéraient comme attentatoires à leur honneur et à leur liberté. À leur tête marchait le duc de Bragance qui avait épousé la sœur de la reine, et qui croyait de bonne foi que des respectueuses remontrances suffiraient pour arrêter les desseins précipités du jeune monarque.
Don Ferdinand était en relations suivies avec la cour de Castille ; des liens de parenté et d'amitié autorisaient ces rapports, qu'il ne soupçonnait pas même devoir donner ombrage au roi de Portugal. Celui-ci néanmoins
s'en inquiétait. Déjà il avait éloigné de sa personne le comte d'Olivença et le marquis de Montémayor, frères du duc, et il ne cherchait que l'occasion de se débarrasser aussi de ce dernier, dont l'importance au sein de la noblesse nuisait à l'accomplissement de ses projets de réforme.
Les conseillers, chargés de l'examen des titres de propriété et des lettres patentes ayant trait aux faveurs royales, traînaient leur besogne en longueur; les seigneurs, incertains du sort qui les attendait, perdaient patience et faisaient entendre des murmures qui ne pouvaient manquer d'arriver aux oreilles de Jean II.
Enfin, comme délégué des grands du royaume, le duc de Bragance se résout à prendre la parole; et, dans un langage à la fois simple et digne, il demande à Sa Majesté quels sont les griefs qui la font agir d'une manière si inusitée à l'égard des premiers serviteurs de la couronne. En quoi ont-ils failli?... Ne sont-ils pas tout disposés à sacrifier leurs biens et leurs vies quand il s'agit de défendre le roi et là patrie? Si les grâces accordées aux actions d'éclat sont révocables au gré des ^ princes, n'est-il pas à craindre que cela ne diminue le <^jS* zèle des sujets au service <lu pays? Il termine son dis- 3 cours en faisant appel aux sentiments nobles et généreux de l'héritier d'Alphonse V, qui, pour l'honneur de sa propre renommée, ne peut manquer de s'efforcer de le surpasser encore en libéralité.
Ces observations, dictées par la vérité et faites avec une parfaite déférence, ne pouvaient trouver accès dans t. un esprit prévenu. Tout le souci du roi était de décou- ]J vrir des griefs contre ceux dont il voulait anéantir la puissance, et, pour porter un grand coup, il s'attaquait principalement à la maison de Bragance.
Déjà un traître, du nom de Figuérédo, lui avait livré la correspondance de don Ferdinand avec le roi de Castille ; il faut croire que les lettres saisies n'avaient rien
de bien compromettant, puisqu'elles se trouvaient parmi les papiers de famille que le duc avait envoyé chercher pour obéir aux édits en question. « Donnez-moi quatre lignes de récriture d'un homme et je me charge de le faire pendre » a dit un diplomate moderne ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moyen d'une interprétation mal intentionnée, il y a presque toujours moyen d'incriminer des notes souvent inoffensives.
Le comte d'Olivença et le marquis de Montémayor étaient loin d'être aussi prudents que le chef de leuc famille ; écartés des affaires, ils ne se faisaient pas faute de critiquer les actes de Jean II et d'exciter les mécontents à la résistance. Aucune de leurs manœuvres n'échappait à l'œil vigilant du roi; mais, toujours inébranlable dans ses résolutions, il n'en dissimulait pas moins son ressentiment. La noblesse, sans doute, avait de graves sujets de plainte, cependant que pouvait-elle contre la volonté absolue du souverain?
À une situation si tendue il fallait un dénouement . Il fut terrible. Arrêté comme conspirateur, le duc de Bragance est dépouillé de ses titres et de sa fortune ; pendant qu'il gémit en prison sur des dissensions qu'il s'est efforcé de conjurer à tout prix, les juges, choisis par le roi, instruisent son procès.
Les accusations contre don Ferdinand se réduisent à six principales : « Il a, dit-on, livré les secrets de l'Etat au roi de Castille ; il a favorisé les dilapidations du marquis de Montémayor, lorsque ce dernier était investi des fonctions de connétable de Portugal ; il s'est opposé à la reddition des otages livrés au vainqueur après la défaite de Toro ; il a voulu associer l'Espagne aux fruits de la conquête de la Guinée; il a semé la discorde dans l'assemblée générale d'Evora, en exhortant le tiers Etat et la noblesse à s'opposer aux vues de la couronne ; il s'est enfin rendu coupable d'injustice envers, ses vassaux en s'attribuant une juridiction qu'il n'avait