EXPLORATION PAR TERRE, ETC
venu rendre compte à la cour de Lisbonne de ce qu'il savait touchant les régions orientales. Le renseignement qui intéressa le plus le monarque, fut celui-ci : « Lorsque j'étais sur les bords de l'Euphrate, j'ai entendu parler du commerce qui se faisait dans l'île d'Ormuz ; là, selon ce qui m'a été raconté, viennent s'accumuler les richesses des Indes et de la Perse, que des caravanes transportent ensuite à Alep et à Damas. » Tel avait été le récit du juif de Lamégo.
Jean II, ne recevant point de nouvelles de ses ambassadeurs, s'était décidé alors à expédier à leur recherche Joseph lui-même, et Rabi Abraham, autre israélite, plus érudit et mieux au courant des affaires diplomatiques. Ces messagers étaient porteurs de dépêches ayant trait, comme toujours, à la découverte du prêtre Jean.
Lorsque Covilhan eut pris connaissance des instructions royales, qui lui enjoignaient de ne point rentrer avant d'avoir . rempli entièrement sa mission, il écrivit un rapport sur ce qu'il avait vu et entendu et le confia aux soins du cordonnier, qui repartit immédiatement pour l'Europe. Ce rapport parvint heureusement à destination.
Le fidèle chevalier portugais, que la mort de son compagnon, tout en l'affligeant vivement, n'a point découragé, prend avec lui Abraham et se dirige de nouveau vers Aden ; ils s'embarquent tous deux dans ce port pour l'île d'Ormuz, où ils passent le temps nécessaire aux informations dont ils sont chargés, et ils se séparent sans songer, hélas ! qu'ils ne se reverront jamais.
Pendant que Rabi Abraham profite des caravanes d'Alep pour reprendre le chemin de sa patrie, Pierre de Covilhan va explorer les côtes de la mer Rouge et parvient en Abyssinie, royaume supposé du prêtre Jean. Le négus, c'est ainsi qu'on appelle le souverain de ce pays, est, sans doute, fort surpris de s'entendre traiter de roipontife. Quoi qu'il en soit, il fait bon accueil au gen-
tilhomme portugais; mais, déjà malade, ce roi, nommé Iscander, meurt bientôt.
Le successeur de ce prince qui, très probablement, n'était pas même chrétien, se montra moins bienveillant à l'égard des étrangers. Il défendit même à Covilhan de retourner dans son pays. Ainsi l'ambassadeur de Jean II dut subir l'exil ; il paraît que, résigné à son sort, il contracta mariage et passa le. reste de ses jours dans une situation florissante. Il eut été heureux, si l'on pouvait l'être loin de sa patrie.
J'ignore ce que devint Rabi Abraham ; toujours est-il qu'il ne reparut point en Portugal sous le règne de Jean II. Si les -explorations dont nous venons de parler furent incomplètes, elles eurent néanmoins pour résultat de fournir de précieux documents sur les Indes ; elles préparèrent la grande entreprise de Vasco de Gama, qu'un autre roi devait mener à bonne fin. Emmanuel mit à exécution les vastes projets de son prédécesseur, mais on ne saurait sans injustice refuser à celui-ci la gloire de les avoir conçus.
L'année 1488 ouvre une nouvelle carrière aux faits ' d'armes qui signalèrent une foule de guerriers sur les côtes de la Mauritanie, Comme il a été dit précédemment, le sultan de Fez avait conclu un traité d'alliance avec Alphonse Y, après la prise d'Arzilla et de Tanger; fidèle à ses engagements, il était néanmoins dans l'impuissance de s'opposer aux déprédations continuelles de quelquesuns de ses cugorain a qui méprisaient son autorité. Pour rétablir l'ordre trop souvent troublé dans les Etats confé-
■ iiAfW,*
dérés, le roi de Portugal ordonne une levée de boucliers.
Parmi les musulmans qu'il s'agit de châtier, se trouve au premier rang Ali Barraie, chef d'autant plus considéré 'aes siens, qulls le regardent comme appartenant à la race de Mahomet. — Afin de ne pas donner réveil à l'ennemi, les préparatifs de l'expédition se font en secret. Don Diego Fernaudez d'Almeïda, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, est nommé commandant en chef; une flotte de trente vaisseaux, où prennent place cent cinquante cavaliers avec leurs montures, mille fantassins et un grand nombre de volontaires, se réunit sous les ordres de Jean d'Ataïde, que ses services maritimes ont élevé à la dignité d'amiral.
On met à la voile : poussés par une bonne brise, les bâtiments ne sont point forcés de trop s'écarter les uns des autres; nul pirate ne paraît à l'horizon; le débarquement s'opère à la faveur des ténèbres, dans la baie d'Anafé, non loin d'Amazor, sur les confins du Maroc.
Anafé, ville autrefois puissante, n'est déjà plus, à celte époque, qu'un amas de ruines. Successivement détruite par les chrétiens et rebâtie par les Maures, elle a, sous le règne d'Alphonse V, perdu, ses derniers remparts. Sa baie, fort étendue, est protégée au nord-est par une digue de pierres, qui en indique l'entrée; fermée au sud-est par une chaîne de collines, elle offre un abri sûr aux navires qui s'y réfugient.
Un effet de mirage a, dit-on, imprimé à cette partie de la côte africaine un certain prestige qui frappe l'imagination des sectateurs de l'islamisme. Dès qu'on l'aperçoit en mer, les regards se portent sur des jardins à perte de vue et des fontaines jaillissantes, qui disparaissent à mesure qu'on s'approche du littoral. Cette sorte d'enchantement provient, selon les Maures, des trésors enfouis par le sultan Miramôlin dans ces parages, pour les soustraire à l'avidité des ennemis du Croissant. Du reste, le moindre phénomène de la nature suffit pour créer une
légende chez lés peuples soumis à l'influence des hallucinations enfantées par l'alcoran.
Sur ces rivages commence la région connue autrefois sous le nom de Xaugia, dont les Espagnols ont fait -Exoina, mot que les Portugais emploient par métaphore pour désigner les cachots, les prisons et les lieux les plus obscurs. Vient ensuite la Duquéla, entre Amazor et le cap de Guer, qui occupe une étendue de quarante lieues de long sur trente de large et va toujours en s'élargissant jusqu'au pied des montagnes. Cette province est très peuplée et d'une grande fertilité; le fleuve qui l'arrose a été appelé Marrobea, ce qui signifie : père de l'herbe. Tributaire de Fez, elle refuse de s'acquitter de ses charges et-ne craint pas de faire dévaster par ses guerriers les possessions portugaises.
Pour réprimer ces brigandages, don Diego Fernandez de Almeïda met ses troupes en marche et s'avance dans l'intérieur des terres. Surpris à l'entrée de la nuit, les Maures se rassemblent à la hâte; ils sont saisis de frayeur, et, pendant qu'ils rangent leurs masses pour fondre sur les chrétiens comme une avalanche, un feu terrible de mousqueterie les tient à distance. Enfin ils se décident à se porter de l'avant et succombent au nombre de neuf cents sous les coups des soldats européens. Les fuyards sont poursuivis par la cavalerie, qui fait quatre cents prisonniers.
Après avoir infligé cette rude correction aux barbares, qui ne veulent vivre en paix ni avec le roi, ni avec les étrangers, leurs voisins, et qui, préférant au travail régulier la rapine et le pillage, menacent continuellement les progrès de la civilisation, don Diego retourne sur ses pas, rembarque ses troupes et vient rendre compte à Jean II du plein succès de son expédition.
Pendant Çue les tribus révoltées de la côte d'Anafé sont réduites à la soumission, Ali Barraie, le fameux chef dont il a été question, pousse ses déprédations jusqu'aux
portes de Tanger et s'empare des chrétiens qu'il trouve occupés à la culture des champs. Peut-être oublie-t-il qu'il y a dans la citadelle un homme capable de lui répondre et d'abaisser son orgueil. Don Jean de Ménézès, gouverneur de la place, ne laissera point à un autre le soin de combattre ce fils du Prophète, qui, sans doute, en cette qualité, se croit invincible.
A la première occasion qui se présente, le gentilhomme portugais fond sur son ennemi et le charge avec tant de courage qu'il le fait prisonnier. Cidéomar, oncle d'Ali Barraie, et les principaux chefs de l'armée mauresque tombent également au pouvoir du vainqueur. A la nouvelle de cette action d'éclat, le roi de Portugal ne peut contenir sa joie : « Ménézès, s'écrie-t-il, quel servite vous m'avez rendu! » et il s'empresse de remercier Dieu d'un tel succès.
Un trait qui prouve bien l'admiration que portait Jean II à la valeur de ses adversaires eux-mêmes, est le suivant. Il ne manqua pas de courtisans qui lui conseillèrent de mettre à mort l'audacieux chérif qui avait tant de fois bravé sa puissance et tenu en échec ses meilleurs guerriers. « Sire, lui disaient-ils, l'intérêt de l'Etat exige qu'on se débarrasse d'un fanatique qui ne prêche que rébellion et carnage; aux grands maux, il faut de grands remèdes. » Le roi indigné leur répondit : « J'estime trop la bravoure, partout où elle se trouve, pour ne pas lui rendre hommage. » Et bientôt après, il envoya un chirurgien panser les blessures d'Ali Barraie, et recommanda expressément à Jean de Ménézès de le traiter avec les égards dus à un homme de qualité^.
Du reste, la captivité du chérif ne fut pas de longue durée. Rendu à la liberté moyennant une rançon qu'il ne put acquitter de suite, le prince africain laissa en otage deux de ses fils et quelques hommes de son entourage. L'année suivante, en 1489, Antonio de Noronha, chargé du gouvernement de Coûta, ne fut pas si heureux
ARRIVÉE A SÉTUBAL 59
que le commandant de Tanger dans sa lutte contre les infidèles. Dans une sortie qu'il tenta dans la campagne, il se laissa entraîner par son ardeur juvénile et offrit le combat avec des forces insuffisantes. Les Maures lui ayant tendu une embuscade, le firent prisonnier.
Profondément affligé de cette défaite, Jean II songea un instant à passer lui-même en Afrique, mais il en fut détourné par d'autres préoccupations. D'ailleurs le comte de Borba ne tarda pas à venger l'échec de Ceuta; c'est lui qui, avec une poignée d'hommes, tint tête à l'ennemi devant Arzilla, et lui infligea une sanglante déroute. Alors les prisonniers furent échangés ; Ali Barraie recouvra ses enfants sans bourse délier et se tint sans doute tranquille, puisqu'il n ? est plus question de lui dans la suite.
><£«?Oo.